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Comment les perturbateurs endocriniens dérèglent le développement du cerveau

Vincent Prevot
Vincent Prevot
directeur de recherche à l’Inserm au sein du Centre de Recherche Lille Neuroscience & Cognition, Université de Lille
En bref
  • Au cours de la deuxième semaine après la naissance, un pic d'hormones est sécrété par les neurones GnRH dans un phénomène appelé "mini-puberté".
  • Ce phénomène semble signaler à l'organisme que la naissance s'est bien passée et qu'il peut continuer à développer des organes reproducteurs et un cerveau.
  • Les perturbateurs endocriniens – des produits chimiques très souvent présents dans les plastiques qui ressemblent aux molécules du système hormonal – peuvent affecter ce processus. Nous sommes tous exposés à ces molécules, à des doses variables.
  • De faibles concentrations de perturbateurs endocriniens à des moments clés comme la "mini puberté" peuvent affecter ces processus naturels en retardant le développement de l'appareil reproducteur et du cerveau de l'enfant.
  • Vincent Prevot a pour objectif d'étudier l'exposition des enfants pendant les 1 000 premiers jours de leur vie et d'aider les familles à limiter la présence de substances toxiques dans leur environnement.

En per­tur­bant l’interaction entre des neu­rones et leurs astro­cytes, les molé­cules déri­vées de la pétro­chi­mie exer­çant une acti­vi­té endo­crine per­turbent à la fois la fonc­tion repro­duc­trice et le déve­lop­pe­ment du cerveau.

Le cer­veau est com­po­sé de deux prin­ci­pales familles de cel­lules : les neu­rones, qui réa­lisent l’activité céré­brale pro­pre­ment dite, et les cel­lules gliales, notam­ment les astro­cytes, qui modulent le fonc­tion­ne­ment des pre­miers. Cette régu­la­tion est essen­tielle au cours du déve­lop­pe­ment, mais elle peut être alté­rée par des pol­luants, comme les per­tur­ba­teurs endo­cri­niens qui ont enva­hi notre environnement. 

Tout se joue au niveau de l’hypothalamus. Cette struc­ture, située au cœur du cer­veau, à l’interface entre le cor­tex et la moelle épi­nière com­mande la sécré­tion des hor­mones gona­do­tropes, LH et FSH, qui assurent, au cours du déve­lop­pe­ment, la crois­sance des gonades, les organes qui pro­duisent les gamètes.

Une fois for­mées, celles-ci vont sécré­ter des hor­mones sté­roï­diennes, qui sont à leur tour détec­tées par l’hypothalamus. Grâce à cette boucle, le cer­veau est ain­si infor­mé sur l’état de matu­ri­té du sys­tème repro­duc­teur des mam­mi­fères. Après la puber­té, cette boucle régule le cycle mens­truel chez la femme et la pro­duc­tion de sper­ma­to­zoïdes chez l’homme.    

Des neurones spéciaux

Ce sys­tème repose sur une poi­gnée de neu­rones dans le cer­veau – on en compte seule­ment 2 000 chez l’humain et 800 chez la sou­ris – qui libèrent la Gona­do­tro­phin Relea­sing Hor­mone (GnRH). Ils sont par­ti­cu­liers dès leur nais­sance : ils ne se forment pas dans le cer­veau mais dans le nez. Ils migrent ensuite au cours de la vie fœtale vers l’hypothalamus. Spé­ciaux encore par leur orga­ni­sa­tion : contrai­re­ment à la plu­part des neu­rones spé­cia­li­sés, ils ne consti­tuent pas de noyaux. Ils se dis­sé­minent entre le bulbe olfac­tif et l’hypothalamus. Spé­ciaux tou­jours parce que, mal­gré cette orga­ni­sa­tion non conven­tion­nelle, ils se coor­donnent pour contrô­ler la sécré­tion des hor­mones gonadotropes. 

Les neu­rones à GnRH ne tra­vaillent pas seuls. Ils s’associent à d’autres neu­rones, qui captent les infor­ma­tions du reste du corps et du monde exté­rieur. En cas de besoin, ils peuvent ain­si mettre la fonc­tion repro­duc­tive en veille, afin de ne pas gas­piller de pré­cieuses res­sources à un moment défa­vo­rable à la procréation.

Les cel­lules gliales assurent la créa­tion et l’entretien des connexions synap­tiques entre les neu­rones. Un rôle cru­cial mais fra­gile qui fran­chit un cap cri­tique dès la deuxième semaine après la nais­sance. A ce moment-là, les neu­rones à GnRH sécrètent un pic d’hormones. On nomme ce phé­no­mène « mini puber­té ». Il semble signa­ler que la nais­sance s’est bien dérou­lée et que le corps peut pour­suivre la crois­sance des organes repro­duc­teurs et du cer­veau en géné­ral. Au niveau de l’hypothalamus, c’est le moment où les astro­cytes se collent aux neu­rones à GnRH pour y res­ter toute leur vie.  

Une association cruciale

Cette mini puber­té peut être per­tur­bée par une nais­sance pré­ma­tu­rée, expli­quant peut-être la vul­né­ra­bi­li­té aux mala­dies non trans­mis­sibles des enfants nés trop tôt, comme les troubles de l’apprentissage ou du méta­bo­lisme. Elle est aus­si sen­sible à l’environnement chi­mique. Une famille de molé­cules chi­miques inquiète tout par­ti­cu­liè­re­ment : les per­tur­ba­teurs endo­cri­niens – de com­po­sés très sou­vent pré­sents dans les matières plas­tiques qui res­semblent à des molé­cules du sys­tème hor­mo­nal. Ils altèrent ain­si la com­mu­ni­ca­tion entre les organes, par exemple en se fai­sant pas­ser pour une hor­mone sexuelle ou en blo­quant la liai­son de celle-ci avec son récepteur.

Chez le rat, des études ont mon­tré que l’exposition aux per­tur­ba­teurs endo­cri­niens empêche l’association entre astro­cytes et neu­rones à GnRH. Cela se tra­duit par un retard de la puber­té et des pro­blèmes de fer­ti­li­té chez l’adulte, sans que le fonc­tion­ne­ment des neu­rones à GnRH seuls ne semble altéré. 

Qu’en est-il chez l’humain ? C’est une ques­tion à laquelle nous essayons de répondre grâce au pro­jet de la fédé­ra­tion hos­pi­ta­lo-uni­ver­si­taire « 1 000 jours pour la san­té : prendre soin avant de soi­gner », menée par les uni­ver­si­tés de Lille et d’Amiens, l’Inserm, l’Hôpital Jeanne de Flandre du CHU de Lille et coor­don­né par Laurent Storme.  L’ob­jec­tif est d’étudier l’exposition des enfants au cours des 1 000 pre­miers jours de leur vie et d’accompagner les familles pour limi­ter la pré­sence de sub­stances toxiques dans leur environnement.

D’autres études ont déjà révé­lé l’importance de l’environnement chi­mique sur les enfants, en par­ti­cu­lier celles d’Anne-Simone Parent en Bel­gique. Avec son équipe, elle a mon­tré que les enfants migrants, adop­tés ou qui accom­pa­gnaient leurs parents, déclen­chaient une puber­té pré­coce lorsqu’ils s’installaient en Bel­gique vers l’âge de 5 ou 6 ans. Il semble que le chan­ge­ment d’exposition aux per­tur­ba­teurs endo­cri­niens, très pré­sentes en Afrique et en Asie (prin­ci­pa­le­ment dans les pes­ti­cides), explique ce phé­no­mène. Les per­tur­ba­teurs bloquent la matu­ra­tion repro­duc­trice. Lorsque leur concen­tra­tion baisse dans l’environnement des enfants, cette inhi­bi­tion est levée et le cer­veau ini­tie une puber­té complète. 

En revanche, chez les enfants nés et vivant en Europe, ces pro­duits semblent retar­der la puber­té. Leur action est com­plexe pour plu­sieurs rai­sons. D’une part, nous sommes tous expo­sés à dif­fé­rentes molé­cules, à des doses variables. C’est un cock­tail chi­mique qu’il faut appré­hen­der. D’autre part, par leur inter­ac­tion avec le sys­tème hor­mo­nal, ils n’agissent pas de manière linéaire. Leur acti­vi­té est décrite par une courbe en forme de U ou de U inver­sé.  L’effet semble être maxi­male pour les concen­tra­tions faibles, sur­tout lors des fenêtres de vul­né­ra­bi­li­té, comme la mini puberté. 

Comme la nôtre, des études dif­fi­ciles, tant à mener, dans un contexte où l’exposition est inévi­table, qu’à inter­pré­ter, à cause de ces effets variables dans le temps et selon le cock­tail, sont en cours. Elle ne se limitent pas à l’analyse des effets de cette pol­lu­tion sur les fonc­tions repro­duc­trices. Comme nous l’avons expli­qué, la matu­ra­tion du cer­veau est inti­me­ment liée à la matu­ri­té des gonades. Les per­tur­ba­teurs endo­cri­niens sont ain­si les prin­ci­paux sus­pects dans l’épidémie d’autisme obser­vée aux États-Unis. Nous espé­rons que l’élucidation des méca­nismes d’actions de ces pol­luants sur le cer­veau et le déve­lop­pe­ment en géné­ral aide­ra la socié­té à mieux s’en protéger.

Propos recueillis par Agnès Vernet

Pour en savoir plus :

  • GnRH neu­rons recruit astro­cytes in infan­cy to faci­li­tate net­work inte­gra­tion and sexual matu­ra­tion. Pel­le­gri­no et al., Nature Neu­ros­cience 2021. doi : 10.1038/s41593-021–00960‑z
  • Cel­lu­lar and mole­cu­lar fea­tures of EDC expo­sure : conse­quences for the GnRH net­work. Lopez-Rodri­guez et al. Nature Rewiews 2021. doi : 10.1038/s41574-020–00436‑3

Auteurs

Vincent Prevot

Vincent Prevot

directeur de recherche à l’Inserm au sein du Centre de Recherche Lille Neuroscience & Cognition, Université de Lille

Les recherches de Vincent Prevot portent sur les neurosciences des systèmes et la neuroendocrinologie, en particulier l’étude des circuits cérébraux qui contrôlent la reproduction et le métabolisme et les voies neurales par lesquelles ils répondent aux informations périphériques. Il participe aux comités exécutifs de plusieurs sociétés savantes, et occupe actuellement le poste de président de la Fédération internationale de neuroendocrinologie (INF), de trésorier du Conseil français du cerveau, d'ancien président de la Société française de neuroendocrinologie (SNE) ainsi que de trésorier de la Fédération des sociétés européennes de neurosciences (FENS).

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