Accueil / Chroniques / HPI, surdoué, zèbre : quelle réalité scientifique derrière ces termes ?
small beautiful girl in a school uniform against the background of a classroom, education, learning, child, kid, schoolgirl, student, pupil, smart person, portrait, face, knowledge, children, smiling
©Julia Zarubina, Adobe Stock
π Santé et biotech π Société π Neurosciences

HPI, surdoué, zèbre : quelle réalité scientifique derrière ces termes ?

Nicolas Gauvrit
Nicolas Gauvrit
enseignant-chercheur en sciences cognitives à l’Université de Lille
En bref
  • La définition la plus utilisée du terme HPI décrit une personne qui a des capacités intellectuelles supérieures à la moyenne, c’est-à-dire dont le QI dépasse 130.
  • De nombreux termes (zèbre, surdoué, précoce…) sont parfois utilisés, mais leur définition respective ne s’apparente pas aux hauts potentiels intellectuels.
  • Un stéréotype tenace sur les personnes HPI veut qu’elles seraient plus malheureuses, anxieuses que les autres, mais les études scientifiques démentent cette idée.
  • Un des seuls traits de personnalité exacerbé chez les personnes HPI est l’ouverture, ce qui englobe la curiosité, l’imaginaire ou encore la compréhension des valeurs morales différentes.
  • Diagnostiquer un HPI n’est pas impératif : dans certains cas, cela est utile et éclaire une situation, mais parfois le verdict devient – à tort – une explication à tout.

Ces der­nières années, les dis­cus­sions et les débats autour des hauts poten­tiels intel­lec­tuels (HPI) ont pris beau­coup de place. Le phé­no­mène est même deve­nu par­ti­cu­liè­re­ment popu­laire avec la dif­fu­sion sur TF1 d’une série épo­nyme met­tant en scène une enquê­trice aux capa­ci­tés intel­lec­tuelles supé­rieures à la moyenne. Avec cet inté­rêt gran­dis­sant, les tests se mul­ti­plient pour savoir si on est ou pas HPI. Le sujet est presque deve­nu une mode, ce qui va for­cé­ment avec son lot de fan­tasmes. Or, le terme HPI recouvre une réa­li­té scientifique.

« Le haut potentiel intellectuel se définit par un quotient intellectuel supérieur à la moyenne » : vrai

Le haut poten­tiel intel­lec­tuel est défi­ni par un quo­tient intel­lec­tuel (QI) supé­rieur à 130, sachant que le QI moyen se situe entre 90 et 110. Les HPI font par­tie des 2,3 % des meilleurs du point de vue du QI. C’est la défi­ni­tion la plus fré­quente. Le terme HPI insiste sur le fait qu’il s’agit d’une poten­tia­li­té. Cela signi­fie que la per­sonne a les capa­ci­tés de réa­li­ser de grandes choses dans la sphère intel­lec­tuelle. Tou­te­fois, cela ne signi­fie pas néces­sai­re­ment que ces der­nières se pro­dui­ront, puisque d’autres fac­teurs entrent en jeu. Dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, on pré­fère par­fois le terme haut quo­tient intel­lec­tuel (HQI) qui a l’avantage d’être pure­ment descriptif.

« Zèbre, HPI, surdoué, précoce veulent tous dire la même chose » : faux

Dif­fé­rents mots sont uti­li­sés pour évo­quer les hauts poten­tiels intel­lec­tuels, et ils recouvrent dif­fé­rentes défi­ni­tions. « Pré­coce » est le terme qu’employait l’Éducation natio­nale, ren­voyant à une per­sonne en avance intel­lec­tuel­le­ment. Ce n’est pas exac­te­ment la réa­li­té, puisque ces élèves ne sont pas en avance, mais sont plu­tôt plus doués que la moyenne. La courbe d’évolution des com­pé­tences cog­ni­tives monte jusqu’à 25 ans puis stagne. Chez les HPI, le niveau stagne à un niveau supé­rieur à la moyenne. Le mot « sur­doué » évoque des per­sonnes « trop » douées. Des per­sonnes dont l’intelligence éle­vée finit par poser des pro­blèmes sociaux, des déca­lages. Or, ce n’est pas le cas. Au Cana­da, on uti­lise beau­coup le terme « douance », qui se rap­proche de l’anglais « gif­ted­ness », dont la tra­duc­tion lit­té­rale est « le fait d’être doué ». Le terme « zèbre » a été inven­té par la psy­cho­logue Jeanne Siaud-Fac­chin, il n’est jamais uti­li­sé en sciences. Sur les réseaux sociaux, ce mot est uti­li­sé pour décrire un mélange d’hypersensibilité, d’anxiété et de dif­fi­cul­tés émo­tion­nelles, ce qui ne cor­res­pond pas à la défi­ni­tion du haut poten­tiel intellectuel.

« Le test de QI est le seul moyen pour savoir qu’une personne est HPI » : incertain

En recherche, la défi­ni­tion la plus fré­quente est celle du quo­tient intel­lec­tuel, avec le pas­sage d’un test. Cepen­dant, cer­tains cher­cheurs estiment cette méthode insuf­fi­sante et pro­posent d’autres modèles. Joseph Ren­zul­li, un psy­cho­logue amé­ri­cain, a par exemple, créé le modèle des trois anneaux. Les spé­cia­listes s’accordent pour dire que les hauts poten­tiels sont des per­sonnes qui pour­raient réa­li­ser de grandes choses dans la sphère intel­lec­tuelle, et que l’intelligence au sens du QI est un élé­ment cen­tral. La ques­tion est de savoir quels traits de per­son­na­li­té déve­loppent cette poten­tia­li­té. Joseph Ren­zul­li ajoute ain­si deux autres com­po­santes : la créa­ti­vi­té, car il faut être capable d’avoir des idées ori­gi­nales, et la moti­va­tion, qu’il appelle l’engagement dans la tâche. D’après lui, si on n’est pas capable de tra­vailler long­temps et pro­fon­dé­ment sur le même sujet, on ne peut pas faire de révo­lu­tion cultu­relle. Ce modèle est rece­vable, mais ces com­po­santes res­tent dif­fi­ciles à mesu­rer, selon Nico­las Gauvrit.

« Les HPI font face à plus de difficultés que les autres » : faux

Il existe encore un cer­tain sté­réo­type selon lequel une per­sonne HPI serait en déca­lage patho­lo­gique avec les autres, plus anxieuse ou sen­sible. Mais sur ce point, la recherche scien­ti­fique est claire : ce n’est pas vrai. Beau­coup d’études et de don­nées le montrent, les HPI ne vont pas plus mal que les autres. Nico­las Gau­vrit et ses col­lègues ont pu étu­dier des don­nées sur un échan­tillon de 260 000 per­sonnes, en prê­tant atten­tion à toute sorte de troubles ou de dif­fi­cul­tés. En géné­ral, il n’y a pas de dif­fé­rence entre les hauts poten­tiels et les autres. Quand il y en a, c’est le plus sou­vent en faveur des HPI. Le haut poten­tiel peut être vu à la fois comme une force, car l’intelligence est une res­source pour sur­mon­ter les dif­fi­cul­tés de la vie. Par­fois, être en déca­lage avec les autres peut engen­drer des com­pli­ca­tions. Les études montrent que la force que confère le HPI l’emporte sur les difficultés.

Qu’est-ce que l’hypersensibilité ?

La sen­si­bi­li­té est un trait de per­son­na­li­té qui ne carac­té­rise pas for­cé­ment les per­sonnes HPI. Les per­sonnes sen­sibles réagissent plus à des sti­mu­li, qu’ils soient émo­tion­nels ou phy­siques. Cela peut se tra­duire par le fait de remar­quer des petits chan­ge­ments dans l’environnement, de réagir inten­sé­ment face à de l’art, par exemple. Chaque per­sonne se situe plus ou moins haut sur l’échelle de la sensibilité.

Le terme « hyper­sen­sible » carac­té­rise les per­sonnes qui se trouvent en haut sur l’échelle de la sen­si­bi­li­té. Et cela com­porte des aspects posi­tifs et néga­tifs. D’un côté, ces indi­vi­dus sont plus atten­tifs, de l’autre, les émo­tions sont plus intenses et peuvent être plus dif­fi­ciles à gérer. En même temps, les hyper­sen­sibles ont une meilleure capa­ci­té à com­prendre leurs émo­tions. L’hypersensibilité n’est donc pas un trouble, mais, sta­tis­ti­que­ment, elle est asso­ciée à plus de dif­fi­cul­tés émo­tion­nelles, c’est un fac­teur de risque.

Par ailleurs, l’hypersensibilité est un trait de per­son­na­li­té dif­fé­rent de l’émotivité. La sen­si­bi­li­té favo­rise l’émotivité, mais il est pos­sible d’être sen­sible et de savoir gérer les fortes émo­tions. Une mau­vaise ges­tion émo­tion­nelle est indé­pen­dante de l’hypersensibilité. D’ailleurs, géné­ra­le­ment les per­sonnes hyper­sen­sibles gèrent mieux leurs émo­tions. Comme d’autres traits de per­son­na­li­té, la sen­si­bi­li­té se mesure.

« Les hauts potentiels intellectuels sont une invention » : faux

Il existe une contre-légende selon laquelle les hauts poten­tiels n’ont rien de par­ti­cu­lier, que c’est une inven­tion creuse, mais c’est faux. Le QI est un conti­nuum : entre 125 et 135 de QI, il n’y a pas énor­mé­ment de dif­fé­rence, et cela peut paraître arbi­traire de fixer un seuil à 130. Cepen­dant, la dif­fé­rence existe. Ceci est com­pa­rable à la taille : si on déclare qu’au-delà de 1m95, une per­sonne est « très grande », cela peut paraître arbi­traire pour les per­sonnes de 1m93. Il serait tou­te­fois faux d’affirmer que les indi­vi­dus mesu­rant 1m95 n’ont rien de par­ti­cu­lier. On les voit plus dans le métro, car ils évo­luent dans une socié­té pas adap­tée à leur gaba­rit. Il y a donc bien une dif­fé­rence, pou­vant par­fois mener à un sen­ti­ment de déca­lage – qui peut tout à fait être géré.

« Les HPI ont des traits de personnalité particuliers » : incertain

Il n’existe pas de traits de per­son­na­li­té qui per­mettent de détec­ter un haut poten­tiel intel­lec­tuel. Cepen­dant, dans les cinq grands traits de per­son­na­li­té clas­si­que­ment consi­dé­rés en psy­cho­lo­gie, un seul les dis­tingue des autres : l’ouverture. Ce terme englobe la curio­si­té, mais éga­le­ment l’envie de décou­vrir de nou­velles choses, l’ouverture intel­lec­tuelle, le goût pour l’imaginaire, la capa­ci­té à com­prendre des valeurs morales dif­fé­rentes… En moyenne, les HPI ont des scores plus éle­vés sur ce trait de per­son­na­li­té. Pour les quatre autres grands traits (l’extraversion, l’agréabilité, le névro­sisme et le fait d’être conscien­cieux), il n’y a pas de dif­fé­rence notable.

« Il faut forcément savoir qu’on est HPI » : faux

Il n’est pas du tout néces­saire de savoir que l’on est intel­lec­tuel­le­ment plus doué que la moyenne. Beau­coup de psy­cho­logues se montrent d’ailleurs très pru­dents et ne se pré­ci­pitent pas sur le test, quand il y a un doute. En effet, il faut envi­sa­ger les effets sur la per­sonne d’un test posi­tif ou néga­tif. On peut être effon­dré quand on pense l’être et qu’on ne l’est pas. À l’inverse, après un diag­nos­tic, on peut se mettre à tout expli­quer par ce biais. Il y a donc un risque, et il vaut mieux savoir à quoi va ser­vir la réponse. Par exemple, cela peut être utile pour un adulte sou­hai­tant se réorien­ter vers un métier plus intel­lec­tuel. En ce qui concerne les enfants, il peut être plus impor­tant de savoir s’il y a un mal-être à l’école, ou s’il est envi­sa­gé de faire sau­ter une classe. Néan­moins, même dans ce cas de figure, ce n’est pas néces­saire. Il s’agit plu­tôt d’une indi­ca­tion, mais l’Éducation natio­nale pré­cise que le saut de classe n’est ni condi­tion­né, ni auto­ma­ti­sé au fait d’être HPI.

Propos recueillis par Sirine Azouaoui

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don