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Biomimétisme : quand la science s’inspire de la nature

Quand la médecine régénératrice imite la nature

Catherine Picart, directrice de l'unité mixte de recherche Biosanté (INSERM, CEA, Univ. Grenoble Alpes), et responsable de l'équipe "Biomimétisme et médecine régénérative" (BRM)
Le 25 octobre 2023 |
4 min. de lecture
Catherine Picart
Catherine Picart
directrice de l'unité mixte de recherche Biosanté (INSERM, CEA, Univ. Grenoble Alpes), et responsable de l'équipe "Biomimétisme et médecine régénérative" (BRM)
En bref
  • Le biomimétisme permet de créer de nouveaux outils pour la médecine, en particulier pour la chirurgie.
  • La médecine réparatrice est en passe de devenir régénérative, c’est-à-dire de pouvoir restaurer les tissus biologiques et leurs fonctions.
  • Cette démarche biomimétique fait appel à la bioingénieurie pour créer les biomatériaux de réparation des os « ostéoinducteur ».
  • En comprenant les mécanismes moléculaires de formation du tissu osseux, cette technique permettrait de régénérer les os sur-mesure.

Le bio­mimétisme est de plus en plus pop­u­laire dans la recherche bio­médi­cale. Il irrigue aus­si bien les travaux de biolo­gie fon­da­men­tale que le développe­ment de tech­nolo­gies médicales. 

C’est un nou­veau tour­nant pour la médecine répara­trice. Elle est en passe de devenir régénéra­tive, c’est-à-dire vrai­ment capa­ble de restau­r­er les tis­sus biologiques et leurs fonc­tions. Il s’agit de repro­duire le vivant et ses proces­sus, de dévelop­per une approche bio­mimé­tique de la médecine. Cette démarche s’allie à une autre approche à l’interface des sci­ences des matéri­aux et des sci­ences biologiques, la bio­ingénierie. Cather­ine Picart, qui dirige l’équipe Bio­mimétisme et Médecine Régénéra­trice au sein de l’Unité Biosan­té au CEA de Greno­ble, s’appuie sur ces out­ils pour créer des bio­matéri­aux afin de répar­er des tis­sus osseux, en col­lab­o­ra­tion avec des chirurgiens max­il­lo-faci­aux de l’hôpital d’Annecy. Il s’agit de pro­pos­er à l’os lésé un envi­ron­nement pour le faire se recon­stru­ire. Pour cela, l’équipe conçoit des bio­matéri­aux qui con­ti­en­nent des fac­teurs de crois­sance osseuse. Ils sont imprimés en 3D et on y dépose un film bio­mimé­tique dit « ostéoin­duc­teur », favorisant la régénéra­tion de l’os.

Nouveaux concepts

Ces bio­matéri­aux sont des polymères qui ressem­blent à la matrice extra­cel­lu­laire : le gel biologique présent entre les cel­lules des ani­maux. Ce polymère rétic­ulé est com­posé d’acide hyaluronique, un polymère présent dans la peau et capa­ble de for­mer des films très minces sur lesquels on peut dépos­er le fac­teur de crois­sance, cette pro­téine qui com­mande la crois­sance osseuse. Le film est déposé à la sur­face d’un bio­matéri­aux poreux, fab­riqué par impres­sion 3D. Les cel­lules y adhèrent et comblent les espaces en pro­duisant de l’os. Cela a été démon­tré en 2016 sur des mod­èles de rongeurs1.

Cette approche a égale­ment fait ses preuves sur de gros ani­maux (cochon, mou­ton) présen­tant des défauts osseux de la mâchoire2 et de la pat­te3. Chez l’humain, ce type de mal­for­ma­tion néces­site actuelle­ment plusieurs opéra­tions de greffes osseuses. Avec le con­cept de régénéra­tion osseuse, il suf­fi­rait de gref­fer un os syn­thé­tique et de le laiss­er se reconstruire.

Cette tech­nique a l’avantage de pro­duire une restau­ra­tion sur mesure. Le moule 3D con­trôle la forme et la porosité de l’os restau­ré, tan­dis que le film de sur­face en définit la quan­tité et la vitesse de repousse.

Pour com­pléter cette approche bio­mimé­tique, un autre axe de l’équipe con­siste à com­pren­dre com­ment ces matri­ces arti­fi­cielles, asso­ciées à des fac­teurs de crois­sance, agis­sent sur les cel­lules. Il s’agit en par­ti­c­uli­er de repro­duire in vit­ro le con­trôle qu’elles exer­cent sur la com­mu­ni­ca­tion cel­lu­laire et la for­ma­tion des tis­sus4.  

La dif­fi­culté de ces travaux est la rigid­ité des sur­faces affec­tant la réponse des cel­lules. Les chercheurs grenoblois ont donc dévelop­pé une approche avec des films bio­mimé­tiques sou­ples, dont l’épaisseur est inférieure à deux micromètres. Ils sont déposés sur des plaques for­mées de 96 puits util­isées couram­ment dans la recherche bio­médi­cale. Chaque puits peut ain­si con­stituer une con­di­tion expéri­men­tale et il est pos­si­ble de men­er 96 expéri­ences de front, cha­cune présen­tant des com­po­si­tions de matrice ou de fac­teurs de crois­sance différents.

Cette approche apporte des élé­ments de com­préhen­sion des mécan­ismes molécu­laires de for­ma­tion du tis­su osseux, pou­vant être utiles pour l’approche clin­ique de répa­ra­tion osseuse.

Nouveaux outils

Le bio­mimétisme per­met égale­ment de créer de nou­veaux out­ils pour la médecine, et en par­ti­c­uli­er pour la chirurgie. Il existe tout un pan de tech­nolo­gies médi­cales qui cherche à repro­duire les pro­priétés de cer­taines espèces ani­males ou végé­tales. C’est le cas d’aiguilles chirur­gi­cales5 inspirées de guêpes par­a­si­tiques, dévelop­pées par les uni­ver­sités de Delft et de Wagenin­gen. Ultra­fines, ces aigu­illes sont con­sti­tuées de sept tiges indépen­dantes qui assurent l’élasticité et la solid­ité du système.

Tou­jours en chirurgie, des chercheurs de l’université améri­caine de l’Illinois ont créé une ven­touse inspirée de la pieu­vre6 des­tinée à trans­fér­er des tis­sus déli­cats lors des greffes. Ce sys­tème met à prof­it les pro­priétés élec­trother­miques d’un polymère afin de repro­duire la suc­cion déli­cate des tentacules.

Les glues chirur­gi­cales con­stituent un autre champ d’outils bio­mimé­tiques très promet­teur. En la matière, c’est l’entreprise française Tis­si­um7 qui sem­ble l’une des plus avancées. La société parisi­enne a repro­duit les pro­priétés d’un ver marin, Phrag­matopo­ma cal­i­for­ni­ca, qui con­stru­it des châteaux de sable afin d’y loger ses colonies. Un ciment résis­tant à l’eau assure la solid­ité des édi­fices. C’est cette pro­priété qui intéresse la chirurgie.

Depuis la recherche fon­da­men­tale jusqu’aux tech­nolo­gies médi­cales, le con­cept de bio­mimétisme irrigue l’innovation médi­cale. Une étude8 du cab­i­net d’analyse stratégique indo-bri­tan­nique Prece­dence Research estime ain­si le marché de l’innovation médi­cale bio­mimé­tique à plus de 33 mil­liards de dol­lars en 2022 et pour­rait attein­dre les 65 mil­liards de dol­lars en 2032. Sans doute, ces esti­ma­tions s’appuient sur une déf­i­ni­tion large de l’innovation bio­mimé­tique, mais elles dessi­nent le nom­bre de recherch­es qui attein­dront le marché dans les prochaines années.

Agnès Vernet
1Bouy­er M et al., Bio­ma­te­ri­als (2016) 104:168–81. doi: 10.1016/j.biomaterials.2016.06.001
2Garot C et al., Adv Healthc Mater (2023), e2301692 doi: 10.1002/adhm.202301692
3Bouy­er M. et al., Mater Today Bio (2021) 11:100113. doi: 10.1016/j.mtbio.2021.100113
4Sales A et al. Bio­ma­te­ri­als (2022) 281:121363. doi: 10.1016/j.biomaterials.2022.121363.
5https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748–3190/aa92b9
6https://​www​.sci​ence​.org/​d​o​i​/​1​0​.​1​1​2​6​/​s​c​i​a​d​v​.​a​b​c5630
7https://​tis​si​um​.com
8https://​www​.prece​dencere​search​.com/​m​e​d​i​c​a​l​-​b​i​o​m​i​m​e​t​i​c​s​-​m​arket

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