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Le collagène : une clef pour préserver les parchemins

Marie-Claire Schanne-Klein
Marie-Claire Schanne-Klein
directrice de recherche CNRS au Laboratoire d’optique et biosciences (LOB*), IP Paris
Gael Latour
Gaël Latour
maître de conférences, Université Paris-Saclay, chercheur au laboratoire d’optique et biosciences (LOB*), IP Paris

Bien qu’il soit davan­tage asso­cié à l’es­thé­tique qu’à l’An­ti­qui­té, le col­la­gène occupe une place cen­trale dans l’étude de cer­tains objets de notre patri­moine cultu­rel. Cette pro­téine vitale est en effet une molé­cule struc­tu­relle clé, main­te­nant ensemble les tis­sus cor­po­rels et sou­te­nant les cel­lules. Et puisque, des siècles durant, les peaux ani­males ont été uti­li­sées pour fabri­quer des par­che­mins, les pages d’une grande par­tie de nos docu­ments his­to­riques contiennent ain­si du collagène. 

Du collagène, du collagène partout…

« Il existe envi­ron 26 types de col­la­gène dif­fé­rents, que l’on retrouve dans de nom­breux organes : ten­dons, peau, cor­née, artères, pou­mons, etc. », explique Marie-Claire Schanne-Klein, phy­si­cienne à l’É­cole poly­tech­nique spé­cia­li­sée en bio­pho­to­nique – c’est-à-dire prin­ci­pa­le­ment l’étude des tis­sus vivants grâce à des tech­niques issues de la phy­sique. Elle uti­lise ain­si pour ses tra­vaux une ima­ge­rie optique avan­cée, connue sous le nom de « micro­sco­pie multiphotonique ».

« Nous uti­li­sons des mar­queurs fluo­res­cents afin de repé­rer au micro­scope les dif­fé­rents com­po­sants cel­lu­laires de nos échan­tillons bio­lo­giques. Mais le col­la­gène n’a pas besoin de mar­queur, car il génère natu­rel­le­ment des har­mo­niques détec­tées en micro­sco­pie mul­ti­pho­to­nique qui le font briller sans inter­ven­tion de notre part. » Ain­si, cette pro­téine, qui crée une « matrice fibril­laire » sou­te­nant les cel­lules, peut être obser­vée grâce à son seul signal har­mo­nique. « Ces moda­li­tés d’i­ma­ge­rie intrin­sèque, sans aucun mar­quage, sont une spé­cia­li­té de notre labo­ra­toire. »

Ana­lyse d’un par­che­min médié­val de la biblio­thèque de Chartres grâce au micro­scope mul­ti­pho­to­nique du Labo­ra­toire d’Op­tique et Bios­ciences (Cré­dits pho­to : M. Schmeltz, LOB).

« Les fibrilles for­mées par le col­la­gène sont dis­po­sées dif­fé­rem­ment selon le tis­su que l’on étu­die », pré­cise la cher­cheuse. « La peau, par exemple, est consti­tuée de fais­ceaux de grandes fibrilles enche­vê­trés, res­pon­sables de sa tex­ture souple. La cor­née, au contraire, est faite de fibrilles de col­la­gène très fines et très ordon­nées, dis­po­sées en couches (ou lamelles) qui la rendent rigide et lui per­mettent de foca­li­ser cor­rec­te­ment la lumière sur la rétine. » Cepen­dant, le col­la­gène peut se dégra­der, per­dant à terme sa struc­ture fibril­laire et se trans­for­mant en un autre maté­riau, la géla­tine, qui ne génère plus de signa­ture har­mo­nique, mais un signal de fluorescence.

Les tra­vaux de Marie-Claire Schanne-Klein et ses col­lègues sur le col­la­gène servent prin­ci­pa­le­ment à des fins bio­mé­di­cales. « La struc­ture du col­la­gène joue un rôle impor­tant dans de nom­breuses mala­dies. Elle peut se modi­fier dans cer­taines situa­tions extrêmes, comme les brû­lures de la peau ou les cica­trices, qui laissent des traces visibles, mais éga­le­ment dans cer­tains cas de can­cer, car les tumeurs semblent se for­mer autour de struc­tures de col­la­gène ser­vant d’é­cha­fau­dage. Nos études visent ain­si à mieux com­prendre les patho­lo­gies asso­ciées au col­la­gène. »

Collagène et patrimoine culturel

Il est cepen­dant inté­res­sant de noter que l’on retrouve éga­le­ment du col­la­gène dans des endroits plus inso­lites, comme d’anciens manus­crits sur par­che­mins fabri­qués à par­tir de peaux ani­males. Gaël Latour, maître de confé­rences à l’u­ni­ver­si­té Paris-Saclay, étu­die ces maté­riaux. « Les par­che­mins peuvent se dégra­der au fil du temps en rai­son des condi­tions de sto­ckage, et ce fai­sant, deve­nir de plus en plus trans­pa­rents et rigides, entraî­nant une perte de lisi­bi­li­té de l’é­cri­ture », explique-t-il. Ce maté­riau trans­pa­rent est en réa­li­té du col­la­gène dégra­dé, la gélatine.

« Dans le monde du patri­moine cultu­rel, la « géla­ti­ni­sa­tion » des objets ou des docu­ments fabri­qués à par­tir de peaux est un phé­no­mène bien connu. Et nous savons désor­mais que cela se pro­duit parce que les fibres de col­la­gène dégra­dées se déstruc­turent, trans­for­mant pro­gres­si­ve­ment le maté­riau en géla­tine. Ce fai­sant, le par­che­min s’homogénéise pro­gres­si­ve­ment, lais­sant pas­ser davan­tage de lumière. » Le pro­ces­sus est cepen­dant irré­ver­sible : une fois la trans­for­ma­tion du col­la­gène en géla­tine opé­rée, le docu­ment est per­du à tout jamais.

La plu­part du temps, Gaël Latour et ses col­lègues étu­dient des par­che­mins pro­duits au 13e siècle – une époque anté­rieure au papier durant laquelle ils étaient cou­ram­ment uti­li­sés –, mais ils ont éga­le­ment eu accès à des docu­ments datant du 8e siècle. « Il est remar­quable de consta­ter que cer­tains de ces docu­ments sont encore très bien conser­vés, avec seule­ment quelques dom­mages sur les bords des pages – les par­ties qui ont été les plus mani­pu­lées au cours des cen­taines d’an­nées qui ont sui­vi leur fabri­ca­tion. »

En rai­son de la teneur en col­la­gène du par­che­min, son équipe a réa­li­sé qu’elle pou­vait avoir recours à la micro­sco­pie mul­ti­pho­to­nique pour l’é­tu­dier. « Actuel­le­ment, la prin­ci­pale méthode pour tes­ter la dégra­da­tion des par­che­mins est la « calo­ri­mé­trie dif­fé­ren­tielle à balayage », qui néces­site de pré­le­ver un échan­tillon de la page et de le broyer en une pâte à tes­ter. Cela néces­site de détruire une par­tie – si petite soit-elle – du docu­ment », explique-t-il.« Uti­li­ser la micro­sco­pie mul­ti­pho­to­nique pour étu­dier le col­la­gène nous per­met au contraire de le faire de manière non inva­sive ». En 2016, Marie-Claire Schanne-Klein, Gaël Latour et leurs col­lègues, ont ain­si publié un article1 démon­trant qu’il était pos­sible d’observer le niveau de dégra­da­tion d’un par­che­min grâce à leur technique.

Les cher­cheurs montrent que cette méthode peut être employée pour ana­ly­ser le niveau de dégra­da­tion – ou de « géla­ti­ni­sa­tion » – des parchemins.

A gauche : Pho­to­gra­phie d’un manus­crit médié­val sur par­che­min pro­ve­nant de la biblio­thèque de Chartres (cré­dit pho­to : CNRS-IRHT). A droite : Images de micro­sco­pie mul­ti­pho­to­nique, mon­trant au centre du col­la­gène bien pré­ser­vé (signaux de seconde har­mo­nique en vert) et du col­la­gène dégra­dé en péri­phé­rie (fluo­res­cence exci­tée à deux pho­tons en rouge).

Préserver l’histoire

« Au départ, l’i­dée était sim­ple­ment de voir si nous pou­vions obser­ver le col­la­gène dégra­dé dans les par­che­mins. », explique Gaël Latour. « Mais nous allons aujourd’hui plus loin, en cher­chant à quan­ti­fier le degré de dégra­da­tion. Cela pour­rait nous aider à gar­der un œil sur les docu­ments dont il faut s’oc­cu­per plus effi­ca­ce­ment, ou contri­buer aux efforts de res­tau­ra­tion. »

Une autre étude a donc récem­ment été publiée2, dans laquelle les cher­cheurs montrent que cette méthode peut être employée pour ana­ly­ser le niveau de géla­ti­ni­sa­tion des par­che­mins. La tech­nique a d’abord été tes­tée et vali­dée sur des par­che­mins modernes, puis employée pour ana­ly­ser des par­che­mins his­to­riques du 13e siècle du fonds pres­ti­gieux de la média­thèque de Chartres. Plus de 200 de ces docu­ments avaient été expo­sés à la cha­leur d’un incen­die lors d’un bom­bar­de­ment au cours de la Seconde Guerre mon­diale, ce qui avait entraî­né des dom­mages impor­tants et une géla­ti­ni­sa­tion. Gaël Latour et ses col­lègues ont uti­li­sé ces feuillets ines­ti­mables pour prou­ver qu’il est pos­sible de quan­ti­fier le degré de dégra­da­tion à l’aide de la micro­sco­pie mul­ti­pho­to­nique, tout en ne leur cau­sant aucun dom­mage sup­plé­men­taire.

« Main­te­nant, nous cher­chons éga­le­ment à com­prendre com­ment la dégra­da­tion se pro­duit », ajoute Gaël Latour. « Nous sommes par­tis de par­che­mins modernes que nous avons arti­fi­ciel­le­ment dégra­dés en les expo­sant à une cha­leur sèche et des tem­pé­ra­tures supé­rieures à 100°C pour simu­ler leur vieillis­se­ment. Nous les avons ensuite ana­ly­sés par micro­sco­pie pour quan­ti­fier leur dégra­da­tion ».

« Nor­ma­le­ment, la géla­tine se forme en expo­sant des tis­sus ani­maux col­la­gé­niques à des tem­pé­ra­tures éle­vées – c’est ain­si que l’on fabrique la géla­tine uti­li­sée dans les bon­bons, par exemple. Mais nous savons que les par­che­mins n’ont pas tous été expo­sés à une telle cha­leur. Dans la majo­ri­té des cas, la dégra­da­tion du col­la­gène est donc pro­ba­ble­ment le résul­tat d’une aci­di­fi­ca­tion due à l’ac­ti­vi­té bac­té­rienne sur les docu­ments, qui peut pro­duire un fluide acide si le par­che­min est sto­cké en milieu humide », ajoute Marie-Claire Schanne-Klein. L’é­quipe s’ap­prête à étu­dier plus en détail ce phé­no­mène et à mettre à l’épreuve cette hypothèse.

Les cher­cheurs ne comptent cepen­dant pas s’ar­rê­ter aux par­che­mins. Les musées four­millent en effet d’objets his­to­riques et de maté­riaux conte­nant de la peau et du col­la­gène – notam­ment le cuir brut, le cuir uti­li­sé pour les vête­ments, ou les spé­ci­mens d’his­toire natu­relle. Et il existe éga­le­ment d’autres bio­mo­lé­cules pré­sen­tant des har­mo­niques (notam­ment la cel­lu­lose que l’on trouve dans les plantes), de sorte qu’il est pos­sible d’analyser les tis­sus anciens, les ins­tru­ments de musique en bois et de nom­breux autres objets – cha­cun ayant sa propre his­toire à raconter.

Pour aller plus loin

Propos recueillis par James Bowers
1https://​www​.nature​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​s​r​e​p​26344
2https://​advances​.scien​ce​mag​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​7​/​2​9​/​e​a​b​g​1​0​9​0​.​a​b​s​tract

Auteurs

Marie-Claire Schanne-Klein

Marie-Claire Schanne-Klein

directrice de recherche CNRS au Laboratoire d’optique et biosciences (LOB*), IP Paris

Après des études à l’Ecole polytechnique et une thèse de physique, Marie-Claire Schanne-Klein enseigne au département de physique de l’Ecole polytechnique et est responsable de la physique à l’Ecole Doctorale de l’IP Paris. Elle a été lauréate de la médaille d’argent CNRS en 2019. *LOB: une unité mixte de recherche CNRS, École polytechnique - Institut Polytechnique de Paris, Inserm

Gael Latour

Gaël Latour

maître de conférences, Université Paris-Saclay, chercheur au laboratoire d’optique et biosciences (LOB*), IP Paris

Gaël Latour est physicien, spécialiste en optique, enseignant-chercheur à l’UFR Sciences de l’Université Paris-Saclay (Orsay). Il enseigne la physique, et plus particulièrement l’optique, du L1 au M2. Ses activités de recherche au Laboratoire d’Optique et Biosciences (Palaiseau) sont centrées sur le développement de nouvelles modalités d’imagerie, en particulier la microscopie optique non-linéaire et sur leurs applications dans le domaine biomédical (cornée, peau) et pour l’étude des objets du patrimoine. *LOB: une unité mixte de recherche CNRS, École polytechnique - Institut Polytechnique de Paris, Inserm

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