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Haut-parleurs : les nouveaux matériaux de l’acoustique

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Corinne Rouby
enseignante-chercheuse en mécanique à l’ENSTA (IP Paris)
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Olivier Doaré
professeur en mécanique des fluides à l’ENSTA Paris (IP Paris)
En bref
  • Les haut-parleurs actuels utilisent un aimant couplé avec le mouvement d’une bobine en cuivre pour faire vibrer une membrane.
  • Ces éléments lourds, volumineux et chers à produire pourraient être remplacés par une membrane élastomère diélectrique.
  • Cette membrane permettrait d’alléger l’objet et de remplir trois critères essentiels : le rendement, l’équilibre spectral et la linéarité.
  • Plusieurs contraintes empêchent encore la généralisation de cette nouvelle méthode, comme la fragilité de la membrane par exemple.
  • Une fois ces obstacles surpassés, ce type de haut-parleurs, moins cher et plus léger, pourra être industrialisé à grande échelle.

Il existe aujourd’hui de nom­breux modèles de haut-par­leurs, pro­duits sous dif­fé­rentes tailles. Ces modèles uti­lisent en géné­ral la méthode clas­sique mise en place par Wer­ner von Sie­mens, fon­da­teur de Sie­mens, au XIXe siècle. Cette méthode consiste à cou­pler un aimant avec le mou­ve­ment d’une bobine de cuivre pour faire vibrer une mem­brane en forme de cône. 

Ces deux pre­miers élé­ments sont déjà lourds, deman­deurs de place, et chers à pro­duire. Mais ils pour­raient bien être rem­pla­cés, en plus de la mem­brane en forme de cône, par une simple mem­brane élas­to­mère diélec­trique, et quelques tours de magie scientifique.

L’élastomère, plus com­mu­né­ment appe­lé caou­tchouc, est une matière extrê­me­ment flexible. La carac­té­ris­tique diélec­trique signi­fie que cette nou­velle mem­brane ne conduit que très peu le cou­rant élec­trique. C’est en ajou­tant une graisse conduc­trice (for­mant une élec­trode) sur cha­cune de ses faces qu’un signal élec­trique trans­mis fera réagir la matière flexible, pro­vo­quant les vibra­tions néces­saires à l’envoi d’ondes sonores.

Sché­ma repré­sen­ta­tif du fonc­tion­ne­ment d’un haut-par­leur uti­li­sant une mem­brane élas­to­mère diélec­trique1.

Cette méthode pour­rait per­mettre de créer une nou­velle géné­ra­tion de haut-par­leurs. Corinne Rou­by, ensei­gnante-cher­cheuse en méca­nique à l’ENSTA Paris (IP), a co-diri­gé, avec Oli­vier Doa­ré, pro­fes­seur en méca­nique, la thèse d’Emil Gar­nell, visant à opti­mi­ser cette nou­velle tech­nique23.  

Améliorer les matériaux utilisés

« Pour pro­duire un haut-par­leur par­fait, il faut res­pec­ter trois cri­tères : le ren­de­ment, l’équilibre spec­tral et la linéa­ri­té,explique Oli­vier Doa­ré. L’objectif est d’émettre le plus d’énergie acous­tique pos­sible avec le moins d’énergie élec­trique pos­sible (le ren­de­ment). Il faut éga­le­ment repro­duire le plus fidè­le­ment le signal élec­trique trans­mis sous forme d’onde acous­tique (l’équilibre spec­tral). Et cela, quelle que soit la puis­sance du son sou­hai­tée (la linéa­ri­té). »

Pour pro­duire un haut-par­leur par­fait, il faut res­pec­ter trois cri­tères : le ren­de­ment, l’équilibre spec­tral et la linéarité. 

D’autant que le rôle des haut-par­leurs n’est pas for­cé­ment d’émettre le son le plus fort, mais plu­tôt de res­ter fidèle au son qu’il ren­voie. Le choix d’une mem­brane élas­to­mère diélec­trique pour­rait non seule­ment allé­ger l’objet, mais encore pro­duire un son tout aus­si fidèle, en res­pec­tant quelques condi­tions. Le tout, au tra­vers d’une pro­duc­tion bien moins coûteuse. 

« L’intérêt de la recherche pour les élas­to­mères diélec­triques a pris de l’ampleur depuis les années 20004, se remé­more Corinne Rou­by, mais les appli­ca­tions n’étaient pas direc­te­ment liées aux haut-par­leurs. » Pour autant, les carac­té­ris­tiques de ce type de matière l’ont rapi­de­ment pla­cé dans le domaine acous­tique. « Les haut-par­leurs clas­siques sont lourds et assez chers à pro­duire. Ce qui est dû à l’utilisation d’aimants, qui ne sont pas néces­saires. », affirme-t-elle.

L’idée de la mem­brane en élas­to­mère diélec­trique pour­rait donc rem­pla­cer et la bobine et l’aimant. Plus léger, ce nou­veau modèle semble pro­met­teur pour l’industrie des haut-par­leurs, mais reste dans une phase encore expé­ri­men­tale. « Cette thèse, bien que ter­mi­née, a encore voca­tion à enri­chir la recherche, pré­cise la cher­cheuse. La suite est entre les mains d’un chi­miste en post­doc­to­rat qui a pour objec­tif d’améliorer le cou­plage entre les dif­fé­rents maté­riaux.» 

Des contraintes à dépasser 

Ce type de haut-par­leurs n’en est encore qu’à la phase expé­ri­men­tale, et son indus­tria­li­sa­tion ne sera pas pour demain. Les résul­tats res­tent suf­fi­sam­ment pro­met­teurs pour avoir le mérite d’être appro­fon­dis, mais révèlent cepen­dant de nom­breuses contraintes qui doivent encore être dépassées.

Tout d’abord, la mem­brane élas­to­mère est souple, mais aus­si très fra­gile. « Des ten­sions trop impor­tantes peuvent engen­drer un arc élec­trique et rendre la mem­brane inuti­li­sable, explique Corinne Rou­by. Notam­ment pour les basses fré­quences qui demandent beau­coup d’énergie à trans­mettre, et qui induisent de plus grands mou­ve­ments fra­gi­li­sant davan­tage la mem­brane. »

Pour ce nou­veau type de haut-par­leurs, les cher­cheurs ont tra­vaillé sur la forme à don­ner aux élec­trodes (au tra­vers de la graisse conduc­trice), afin de pro­duire tout type de fré­quences. « Chaque mode de vibra­tion peut entraî­ner des réso­nances dans l’objet, explique la cher­cheuse. Il est donc néces­saire de les contrô­ler pour que le haut-par­leur ne favo­rise pas cer­taines fré­quences. »5 L’équilibre fré­quen­tiel peut aus­si être obte­nu par un fil­trage du signal élec­trique envoyé au haut-par­leur6.

Une contrainte de taille a aus­si été iden­ti­fiée : « Au labo­ra­toire, notre haut-par­leur était accom­pa­gné d’un contrô­leur de pres­sion qui per­met­tait de gérer les dif­fé­rentes fuites au sein de la cavi­té. Ima­gi­ner un tel méca­nisme dans un salon n’est pas encore pos­sible. », concède-t-elle. Bien que ce pro­blème her­mé­tique soit réel, il est une contrainte tech­nique que Corinne Rou­by ne consi­dère pas comme infranchissable.

Une fois ces obs­tacles sur­pas­sés, ce type de haut-par­leurs pour­ra être indus­tria­li­sé mas­si­ve­ment. Moins cher et plus léger, ses appli­ca­tions peuvent faire rêver. Oli­vier Doa­ré, co-direc­teur de cette thèse, tra­vaille actuel­le­ment sur un sys­tème simi­laire pour les écou­teurs. En uti­li­sant des mem­branes, cette fois-ci, pié­zo­élec­triques, cette avan­cée scien­ti­fique pour­rait se retrou­ver pro­chai­ne­ment dans nos oreilles. 

Pablo Andres
1E. Gar­nell, Die­lec­tric elas­to­mer loud­spea­kers : models, expe­ri­ments and opti­mi­za­tion, Doc­to­ral dis­ser­ta­tion, Ins­ti­tut Poly­tech­nique de Paris / Uni­té de Méca­nique de l’ENS­TA Paris, 2020.
2E. Gar­nell, C. Rou­by and O. Doa­ré, Dyna­mics and sound radia­tion of a die­lec­tric elas­to­mer mem­brane, Jour­nal of Sound and Vibra­tion, 459, 114836, 2019.
3E. Gar­nell, O. Doa­ré and C. Rou­by, Cou­pled vibro-acous­tic mode­ling of a die­lec­tric elas­to­mer loud­spea­ker, The Jour­nal of the Acous­ti­cal Socie­ty of Ame­ri­ca, 147(3), 1812–1821, 2020.
4R. Pel­rine, R. Korn­bluh, Q. Pei and J. Joseph, High-Speed Elec­tri­cal­ly Actua­ted Elas­to­mers with Strain Grea­ter Than 100%, Science, 287(5454), 836–839, 2000
5E. Gar­nell, B. Aksoy, C. Rou­by, H. Shea and O. Doa­ré, Geo­me­tric opti­mi­za­tion of die­lec­tric elas­to­mer elec­trodes for dyna­mic appli­ca­tions, Applied Acous­tics, 181, 108120, 2021.
6E. Gar­nell, O. Doa­ré and C. Rou­by, Model-Based Adap­tive Fil­te­ring of Die­lec­tric Elas­to­mer Loud­spea­kers, Jour­nal of the Audio Engi­nee­ring Socie­ty, 69(6), 389–397, 2021.

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