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La physique des particules au quotidien

Pierre Henriquet
Pierre Henriquet
docteur en physique nucléaire et chroniqueur chez Polytechnique Insights
En bref
  • La recherche des composants fondamentaux de l’univers n’a commencé qu’au XIXème siècle avec Compton et de Broglie qui ont respectivement découvert la nature quantique des rayons X et les propriétés ondulatoires des particules.
  • L’une des techniques de la physique des particules s’articule autour du dopage. Il s’agit là d’introduire des « impuretés » dans le cristal de silicium afin de modifier les propriétés électriques du milieu.
  • L'une des applications de la physique des particules se trouve dans l’agroalimentaire, permettant, grâce à l'irradiation, de prolonger la durée de conservation des aliments.
  • En France, en 2014, 370 000 hectares de cultures de tournesol – soit 56% de la production – étaient issus de semis obtenus par mutagénèse (irradiation gamma).
  • La physique des particules s’applique aussi à la médecine en permettant d’éliminer des cellules dans le sang dans les poches servant à la transfusion mais aussi à l’imagerie médicale.

La recherche de la nature des com­po­sants fon­da­men­taux de l’U​ni​vers a vrai­ment débu­té au début du XXème siècle. Les « atomes » ima­gi­nés par Démo­crite 300 ans avant J​.​C. ont réel­le­ment com­men­cé à être com­pris lors­qu’on s’est aper­çu que, contrai­re­ment à leur éty­mo­lo­gie (a‑tomos = insé­cable, qui ne peut être divi­sé en élé­ments plus petits), les atomes étaient eux-mêmes com­po­sés d’élé​ments plus petits encore. 

Des par­ti­cules qui, en l’é​tat actuel des choses, sont les élé­ments les plus fon­da­men­taux de la matière. Mais comme sou­vent dans l’é​vo​lu​tion des sciences, des recherches qui, au départ, n’a­vaient d’autre but que de com­prendre en détail les lois de la nature et ses com­po­sants, ont débou­ché sur des appli­ca­tions qui ont pro­fon­dé­ment modi­fié notre vie cou­rante. Com­ment la phy­sique des par­ti­cules a‑t-elle fait sa place dans notre quo­ti­dien ? C’est ce que nous allons voir.

Le prin­cipe géné­ral est sou­vent le même : diri­ger un fais­ceau de par­ti­cules vers une cible et en étu­dier ou uti­li­ser les effets. En fonc­tion du type de par­ti­cules uti­li­sées et de la cible choi­sie, les consé­quences (et les uti­li­sa­tions) seront très diverses.

Des atomes pour l’élec​tro​nique

Com­men­çons par ce sans quoi je n’au​rais pu écrire cet article : l’élec​tro​nique.

Le prin­cipe de base de toute l’élec​tro​nique moderne est l’u​ti​li​sa​tion du sili­cium, qui appar­tient à la classe des « semi-conduc­teurs ». Un semi-conduc­teur se carac­té­rise par la quan­ti­té de por­teurs de charge qu’il pos­sède (élec­trons ou lacunes d’élec​trons appe­lées « trous »). Pour aug­men­ter ce nombre de por­teurs de charge, on intro­duit des « impu­re­tés » dans le cris­tal de sili­cium, des atomes qui vont ajou­ter ou enle­ver des élec­trons et ain­si modi­fier loca­le­ment les pro­prié­tés élec­triques du milieu. C’est ce qu’on appelle le dopage.

Ce dopage doit être réa­li­sé de manière extrê­me­ment pré­cise : il faut qu’une par­tie du cris­tal de sili­cium soit dopé en excès d’élec​trons tan­dis que, quelques micro­mètres plus bas, une autre par­tie doit être dopée avec des atomes qui lui enlèvent ces mêmes électrons.

L’in​ser​tion arti­fi­cielle de ces atomes dopants peut se faire par « implan­ta­tion ionique » : On les accé­lère grâce à un champ élec­trique qui leur donne une éner­gie plus ou moins grande, ce qui leur per­met de s’en​fon​cer plus ou moins pro­fon­dé­ment dans le sub­strat pour doper cer­taines couches à des pro­fon­deurs pré­ci­sé­ment déterminées.

Sché­ma d’im​plan​ta​tion ionique dans un cris­tal de sili­cium (cré­dit Masa­shi Kato, Nagoya Ins­ti­tute of Technology 1).

Irradiation des matériaux

L’ir​ra​dia​tion des maté­riaux peut d’ailleurs être volon­taire ou invo­lon­taire. Mais dans tous les cas, elle modi­fie leur micro­struc­ture, et c’est pour­quoi elle sera uti­li­sée ou étu­diée afin de mieux connaître les pro­prié­tés de ces maté­riaux et leur évo­lu­tion dans le temps.

L’im​plan​ta​tion ionique que nous avons vue ci-des­sus est un pro­cé­dé de trai­te­ment de sur­face qui s’ap​plique dans bien d’autres situa­tions que l’élec​tro​nique. Elle per­met de modi­fier la com­po­si­tion chi­mique et la struc­ture de sur­face d’un maté­riau. En fonc­tion de la nature du sub­strat et de l’ion implan­té, cer­taines pro­prié­tés méca­niques ou chi­miques de la sur­face (dure­té, résis­tance à l’u​sure, fatigue, résis­tance à la cor­ro­sion…) peuvent ain­si être opti­mi­sées sans pour autant modi­fier ses pro­prié­tés principales.

C’est prin­ci­pa­le­ment dans le sec­teur nucléaire qu’on étu­die le phé­no­mène de vieillis­se­ment sous irra­dia­tion. Au cœur des cen­trales nucléaires actuelles, l’a​cier subit une irra­dia­tion intense pro­ve­nant des barres de com­bus­tible radio­ac­tif uti­li­sées pour ali­men­ter l’ins​tal​la​tion. La cuve du réac­teur, par exemple, est un com­po­sant non rem­pla­çable. Il est vital de connaître et d’an​ti​ci​per le vieillis­se­ment de sa struc­ture au fil des décen­nies d’u​ti​li​sa​tion. 

Téna­ci­té de l’a​cier d’une cuve de réac­teur à eau pres­su­ri­sée avant (bleu) et après (vert) irra­dia­tion ©CEA 2 

Mais ces tra­vaux servent aus­si aux pro­chaines géné­ra­tions de réac­teurs, dont les condi­tions de tem­pé­ra­ture et d’ir​ra​dia​tion seront encore plus exi­geantes qu’au​jourd’​hui, sans par­ler des futurs réac­teurs à fusion ther­mo­nu­cléaires, comme ITER, dont les maté­riaux au contact du plas­ma subissent une intense irra­dia­tion de neutrons.

La physique des particules et le vivant

Dans le domaine de l’a​gro​-ali​men​taire, l’ir​ra​dia​tion des ali­ments est l’une des méthodes uti­li­sées pour pro­lon­ger leur durée de conser­va­tion. Cette tech­nique per­met d’ar​rê​ter le pro­ces­sus de ger­mi­na­tion (pommes de terre, graines…) et de tuer les para­sites, moi­sis­sures et micro-orga­nismes res­pon­sables de la dété­rio­ra­tion et/ou du pour­ris­se­ment des aliments.

Pour ce faire, on uti­lise 3 types de rayon­ne­ments : les rayons X ou gam­ma (ɣ) (qui sont deux types de rayon­ne­ments élec­tro­ma­gné­tiques, comme la lumière, mais dont l’éner​gie est bien plus éle­vée que la par­tie visible par l’œil), ou des accé­lé­ra­teurs d’élec​trons.

Cette tech­nique ne sté­ri­lise tou­te­fois pas tota­le­ment les ali­ments (qui doivent tout de même être embal­lés et cuits cor­rec­te­ment), mais elle ralen­tit leur dété­rio­ra­tion et per­met de les conser­ver plus long­temps. Elle empêche aus­si les insectes et autres rava­geurs de se repro­duire dans les pro­duits frais com­mer­cia­li­sés en les détruisant.

L’ir​ra​dia​tion par rayons gam­ma est aus­si uti­li­sée en agri­cul­ture. On l’ap​pelle muta­gé­nèse par irra­dia­tion gam­ma. Le prin­cipe est de simu­ler (et d’ac​cé​lé​rer) le pro­ces­sus de muta­tion géné­tique qui sur­vient natu­rel­le­ment dans le monde du vivant. Cette tech­nique, uti­li­sée depuis les années 1950, per­met de sélec­tion­ner de nou­velles souches végé­tales pré­sen­tant des muta­tions sont favo­rables (goût, cou­leur, crois­sance, taille du fruit…).

Ins­ti­tute of Radia­tion Bree­ding de Kami­mu­ra­ta au Japon où de nou­velles souches végé­tales sont créées par muta­gé­nèse gam­ma (cré­dit : Google Map).

Ain­si, en France, en 2014, 370 000 hec­tares de cultures de tour­ne­sol – soit 56% de la pro­duc­tion – étaient issus de semis obte­nus par muta­gé­nèse. Au Texas, 75% des pam­ple­mousses culti­vés sont de la varié­té Rio Star (plus rouge et plus sucré), pro­duite elle aus­si par le pro­ces­sus de mutagénèse.

La physique des particules et la médecine

Le milieu médi­cal béné­fi­cie aus­si des avan­tages qu’offrent les accé­lé­ra­teurs d’élec​trons en matière de sté­ri­li­sa­tion du maté­riel. L’u​ti​li​sa​tion de sources radio­ac­tives de césium-137 per­met éga­le­ment de trai­ter les poches san­guines grâce aux rayons gam­ma émis, afin d’é​li​mi​ner cer­taines cel­lules sus­cep­tibles d’en​traî​ner une mala­die mor­telle chez les patients néces­si­tant une trans­fu­sion. Plus anec­do­tique, les solu­tions salines uti­li­sées pour net­toyer et conser­ver les len­tilles de contact sont aus­si sté­ri­li­sées par irradiation.

En méde­cine nucléaire, l’u​ti​li​sa​tion de réac­teurs nucléaires ou d’ac​cé​lé​ra​teurs de par­ti­cules per­met de créer des com­po­sés radio­ac­tifs n’exis​tant pas natu­rel­le­ment sur Terre (car ils se dés­in­tègrent en des temps allant de la minute à la jour­née). Pour­tant, ces élé­ments sont très impor­tants, à la fois en termes d’i​ma​ge​rie diag­nos­tique (par exemple la Tomo­gra­phie par Emis­sion de Posi­tons qui uti­lise un élé­ment radio­ac­tif : le fluor-18 ou la scin­ti­gra­phie avec le tech­né­tium-99) mais aus­si thé­ra­peu­tique (l’iode-131 pour le trai­te­ment du can­cer de la thyroïde).

Exa­men TEP (Tomo­gra­phie par Emis­sion de Posi­tons) où l’a​tome de Fluor-18 radio­ac­tif est lié à des molé­cules de glu­cose (à gauche) et de dopa­mine (à droite). Cré­dit : Fre­de­ric Compte pour Med​nuc​.net 3.

Actuel­le­ment, une nou­velle tech­nique d’ir​ra​dia​tion de tumeurs can­cé­reuse est en cours de déve­lop­pe­ment : l’ha​dron​thé​ra​pie. Cette tech­nique uti­lise un accé­lé­ra­teur de par­ti­cules pour cibler, à l’in​té​rieur du corps du patient, des tumeurs dif­fi­ciles à trai­ter avec les autres tech­niques conven­tion­nelles (sou­vent des tumeurs céré­brales). Il s’a​git d’une tech­nique de radio­thé­ra­pie extrê­me­ment ciblée, dont les avan­tages, en termes de pré­ci­sion et de radio­pro­tec­tion du patient, laissent espé­rer qu’outre l’Al​le​magne et de l’I​ta​lie, un centre puisse, dans les années qui viennent, être construit en France.

1https://​www​.nitech​.ac​.jp/eng​/news​/2021​/9267.html↑
2https://​www​.cea​.fr/Documents​/monographies​/monographie-materiaux-du-nucleaire-intro.pdf↑
3https://​www​.med​nuc​.net/casclinique​/tumeur-neuro-endocrine-grele-tep-fdg-fdopa-octreoscan/↑

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