Lightning storm over city in purple light
π Science et technologies
Lasers : les applications prometteuses de la recherche

Le projet Lightning Rod : un faisceau laser pour contrôler la foudre

Aurélien Houard, chercheur au LOA* à l’ENSTA Paris (IP Paris)
Le 15 mars 2023 |
7 min. de lecture
Aurélien Houard
Aurélien Houard
chercheur au LOA* à l’ENSTA Paris (IP Paris)
En bref
  • La foudre provoque chaque année entre 6 000 et 24 000 victimes dans le monde.
  • Pour s’en protéger, on utilise des paratonnerres qui comportent plusieurs défauts : couverture limitée, perturbations électromagnétiques ou surtensions.
  • Le projet Laser Lightning Rod (LLR) utilise un laser pour détourner les frappes de la foudre.
  • Le LLR utilise une technologie laser capable de produire des impulsions laser ultracourtes et intenses, à une cadence de 1 000 tirs par seconde.
  • Si un faisceau laser peut dévier la foudre, il reste encore à s’assurer que la protection fournie est la plus optimale possible.

Aurélien Houard coor­donne un con­sor­tium financé par l’UE qui com­prend trois insti­tu­tions suiss­es – l’U­ni­ver­sité de Genève, l’U­ni­ver­sité des sci­ences appliquées et des arts, et l’É­cole poly­tech­nique fédérale de Lau­sanne (EPFL) – ain­si que TRUMPF Sci­en­tif­ic Lasers en Alle­magne, André Mysy­row­icz Con­sul­tants et Ari­ane­Group. L’équipe a dévelop­pé une tech­nolo­gie de fil­a­men­ta­tion laser capa­ble de dévi­er la tra­jec­toire d’un coup de foudre : des travaux qui pour­raient con­duire à une meilleure pro­tec­tion con­tre la foudre pour les infra­struc­tures cri­tiques telles que les aéroports.

La foudre est un risque naturel majeur et on estime qu’elle fait 6 000 à 24 000 vic­times par an dans le monde. La foudre provoque égale­ment des coupures de courant, des incendies de forêt et des dom­mages aux équipements élec­tron­iques qui coû­tent des mil­liards d’eu­ros chaque année.

Un éclair se forme lorsque l’air tur­bu­lent d’un nuage d’or­age per­turbe vio­lem­ment les cristaux de glace et les gout­telettes d’eau qu’il con­tient, arrachant des élec­trons à leurs atom­es pour créer un plas­ma (un gaz ion­isé). Ce proces­sus crée des zones de charge élec­trique opposées qui peu­vent se con­necter par une décharge d’électricité. 

Aujour­d’hui, la méth­ode la plus courante pour se pro­téger con­tre la foudre est encore assurée par un con­cept vieux de 300 ans inven­té par Ben­jamin Franklin : le para­ton­nerre. Cette antenne métallique con­duc­trice offre un point d’im­pact préféren­tiel pour les décharges de foudre et guide le courant pro­duit en toute sécu­rité vers le sol. Cepen­dant, ce type de para­ton­nerre n’of­fre qu’une cou­ver­ture lim­itée – sur un ray­on à peu près équiv­a­lent à sa hau­teur. De plus, ces struc­tures ne pro­tè­gent que con­tre l’ef­fet direct de la foudre et, en atti­rant les coups de foudre, elles peu­vent même aug­menter les effets indi­rects comme les per­tur­ba­tions élec­tro­mag­né­tiques et les surten­sions sur les appareils électroniques.

Un paratonnerre « mobile » sur la montagne du Säntis

Les sci­en­tifiques ont iden­ti­fié les fais­ceaux laser intens­es comme des types alter­nat­ifs de para­ton­nerres « mobiles » dès les années 1970, avec les pre­miers lasers à impul­sions longues qui leur ont per­mis de guider des décharges méga­volts sur quelques mètres en lab­o­ra­toire. Mais c’est le développe­ment des lasers à impul­sion fem­tosec­onde intense, per­me­t­tant de génér­er des longs fil­a­ments de plas­ma, qui a révo­lu­tion­né le domaine dans les années 1990. L’idée : ces fais­ceaux laser sont tirés vers le nuage. Des fil­a­ments de lumière très intense se for­ment alors dans les fais­ceaux et ionisent les molécules d’a­zote et d’oxygène de l’air. Ce proces­sus crée des élec­trons libres et les longs fil­a­ments d’air ion­isé sont plus con­duc­teurs que les zones envi­ron­nantes. Ces canaux créent alors un chemin le long duquel les décharges élec­triques de l’é­clair peu­vent se propager.

Aurélien Houard et ses col­lègues ont testé avec suc­cès leur idée au cours de l’été 2021 dans les Alpes suiss­es – sur la mon­tagne du Sän­tis, dans le nord-est de la Suisse, pour être exact. Cette mon­tagne de 2 500 m d’alti­tude est un « point chaud » pour la foudre, avec plus de 100 impacts enreg­istrés chaque année sur la tour de com­mu­ni­ca­tion de 124 m de haut qui se trou­ve à son som­met. Les chercheurs ont instal­lé leur laser – qui a néces­sité qua­tre ans de développe­ment et de tests en lab­o­ra­toire et qui émet des impul­sions laser picosec­on­des d’une énergie de plus de 500 mJ à un rythme de 1 000 impulsions/seconde – près de la tour de communication.

Grâce au laser, le ray­on de pro­tec­tion est passé de 120 m à 180 m autour de la tour. 

Au cours de leurs expéri­ences, qui ont duré trois mois, la tour a été frap­pée par au moins seize éclairs, dont qua­tre se sont pro­duits lorsque le laser était allumé. Grâce à ce dernier, les chercheurs ont pu détourn­er ces qua­tre frappes de la foudre. Ils ont égale­ment pu enreg­istr­er la tra­jec­toire de l’un des impacts à l’aide de deux caméras à haute vitesse. Les enreg­istrements ont révélé que le traceur de foudre a ini­tiale­ment suivi la tra­jec­toire du laser sur une dis­tance d’en­v­i­ron 60 m avant d’at­tein­dre la tour, ce qui sig­ni­fie que le ray­on de pro­tec­tion est passé de 120 m à 180 m autour de la tour.

Les appli­ca­tions immé­di­ates de cette tech­nolo­gie seraient de pro­téger de la foudre les infra­struc­tures cri­tiques comme les aéro­ports, les ram­pes de lance­ment, les cen­trales nucléaires, les grat­te-ciels et les forêts. Le para­ton­nerre laser serait allumé en cas de besoin pen­dant les orages et lorsqu’un nuage d’orage est détecté.

« Le pro­jet de para­ton­nerre laser LLR a été ini­tié par mon équipe et celle de mon homo­logue suisse, Jean-Pierre Wolf à l’U­ni­ver­sité de Genève. », déclare Aurélien Houard. « Nous tra­vail­lons sur ce sujet de la fil­a­men­ta­tion laser et des para­ton­nerres laser depuis plus de 20 ans. C’est le suc­cès de nos expéri­ences en lab­o­ra­toire et le fait que nous ayons accès à une nou­velle tech­nolo­gie laser capa­ble de pro­duire des impul­sions laser ultra­cour­tes et intens­es avec une cadence de 1 000 tirs laser par sec­onde qui nous ont encour­agés à lancer le pro­jet. »

Un projet très collaboratif

La tech­nolo­gie a été dévelop­pée par la société TRUMPF Sci­en­tif­ic Lasers, basée à Munich. « Nous nous sommes tournés vers eux pour leur deman­der de fab­ri­quer le plus puis­sant laser qu’ils pou­vaient avec leur tech­nolo­gie, et nous avons com­mandé un laser de 1 joule. Nous avons ensuite for­mé un con­sor­tium avec des experts suiss­es de la foudre à l’EPFL, avec le Pr. André Mysy­row­icz, qui avait ini­tié le pro­jet il y a 20 ans et inter­ve­nait en tant que con­sul­tant, et la société Ari­ane­Group. Cette dernière est directe­ment intéressée par ce type de sys­tème pour la pro­tec­tion des aéro­ports et de la fusée Ari­ane. »

Out­re le fait que le laser soit plus puis­sant que tous ceux aux­quels l’équipe avait accès aupar­a­vant, le site qu’ils ont choisi pour leurs expéri­ences a égale­ment été déter­mi­nant. « La mon­tagne du Sän­tis est l’un des sites les plus foudroyés d’Eu­rope. De plus, la foudre frappe tou­jours au même endroit, c’est donc idéal pour le type d’ex­péri­ence où nous voulions max­imiser nos chances que le laser inter­agisse avec la foudre.

« Les expéri­ences sur les éclairs sont très com­pliquées – il faut par­fois des mois, voire des années, pour qu’un éclair frappe un endroit par­ti­c­uli­er. », explique Aurélien Houard. Le laser lui-même étant coû­teux, le con­sor­tium a fait une demande de finance­ment auprès de la Com­mis­sion européenne. « Ce fut un long proces­sus car les fonds que nous avons sol­lic­ités sont des­tinés à la recherche col­lab­o­ra­tive (au moins trois pays et trois parte­naires) et à la recherche dite ‘de rup­ture’ qui peut béné­fici­er à la société.

« Pour pos­er notre can­di­da­ture, nous avons dû démon­tr­er que le laser pou­vait con­trôler les décharges élec­triques en lab­o­ra­toire sur plusieurs mètres, ce que nous avons fait avec suc­cès », détaille Aurélien Houard. « Nous n’é­tions cepen­dant pas sûrs que la tech­nique fonc­tion­nerait sur des dis­tances beau­coup plus longues, comme c’est le cas avec la foudre naturelle, car les valeurs des champs élec­triques y sont com­plète­ment dif­férentes. »

Des efforts qui ont porté leurs fruits

Au début du pro­jet, le développe­ment du laser par TRUMPF a pris deux ans : il s’est avéré plus dif­fi­cile que les chercheurs ne le pen­saient au départ. Ils ont ensuite dû tester l’appareil et s’as­sur­er qu’il était capa­ble de pro­duire des fil­a­ments sur des dis­tances de 100 mètres. Mais lorsqu’ils ont voulu démar­rer leurs expéri­ences, le Covid est arrivé, et les chercheurs ont dû tout arrêter. « Nous avons dû repouss­er toute la cam­pagne d’un an, ce qui impli­quait de trou­ver des fonds sup­plé­men­taires. », racon­te Aurélien Houard.

Les expéri­ences sur les éclairs sont très com­pliquées – il faut par­fois des mois, voire des années, pour qu’un éclair frappe un endroit particulier. 

Les dif­fi­cultés n’é­taient pas seule­ment finan­cières : elles étaient aus­si pra­tiques. Il s’agis­sait d’apporter un laser qui pesait cinq tonnes et mesurait neuf mètres de long jusqu’au som­met d’une mon­tagne. « Le som­met n’é­tait acces­si­ble que par téléphérique et nous avons dû démon­ter le laser pour pou­voir l’y met­tre. Une fois là-haut, nous avons dû con­stru­ire un bâti­ment pour abrit­er un téle­scope qui focalis­erait le laser dans l’at­mo­sphère. Cette con­struc­tion a néces­sité de mul­ti­ples voy­ages en héli­cop­tère et l’e­spoir de bonnes con­di­tions météorologiques – c’est-à-dire pas trop de vent et de neige – afin que nous puis­sions installer tous nos instru­ments. Il nous a ensuite fal­lu env­i­ron un mois pour tout faire fonc­tion­ner. »

L’équipe a égale­ment dû obtenir l’au­tori­sa­tion des autorités locales avant de tir­er son laser dans les airs : une zone d’ex­clu­sion aéri­enne de 5 km de large a dû être organ­isée chaque fois que le laser devait être activé.

Des efforts qui ont porté leurs fruits : « Nous avons eu la chance de voir la foudre déviée sur deux pho­tos en même temps – ce qui est rare, car les nuages au som­met des mon­tagnes cachent sou­vent les éclairs. Nous avons détail­lé ces obser­va­tions dans Nature Pho­ton­ics et notre pub­li­ca­tion a sus­cité un très grand intérêt de la part des médias. »

Il reste cepen­dant beau­coup de tra­vail à faire selon le chercheur. « Si nous avons pu mon­tr­er qu’un fais­ceau laser peut dévi­er la foudre, nous ne pou­vons pas encore quan­ti­fi­er facile­ment que la pro­tec­tion fournie par le laser est équiv­a­lente à celle d’un para­ton­nerre clas­sique de type Franklin. Pour ce faire, nous devons être sûrs que lorsque le laser est allumé, la foudre voudra pass­er par le chemin tracé par les fil­a­ments du faisceau.

« Les tiges de type para­ton­nerre de Franklin exis­tent depuis des cen­taines d’an­nées et ont été large­ment testées et mod­élisées, mais notre laser est nou­veau et nous ne com­prenons pas encore toute la physique qui le sous-tend » con­clut Aurélien Houard.

 Isabelle Dumé

Références

  • https://​llr​-fet​.eu
  • https://​www​.epjap​.org/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​e​p​j​a​p​/​f​u​l​l​_​h​t​m​l​/​2​0​2​1​/​0​1​/​a​p​2​0​0​2​4​3​/​a​p​2​0​0​2​4​3​.html
  • https://www.nature.com/articles/s41566-022–01139‑z

Auteurs

Aurélien Houard

Aurélien Houard

chercheur au LOA* à l’ENSTA Paris (IP Paris)

Les activités de recherche d’Aurélien Houard portent sur l’étude de la filamentation laser femtoseconde et sur les applications des filaments laser telles que la génération de rayonnement THz ou d’émission laser UV à distance, le contrôle aérodynamique par laser, la génération d’onde acoustiques ou le déclenchement et le guidage d’arcs électriques par laser. Son travail sur la « génération de rayonnement THz par filamentation laser dans l’air » a reçu le prix de thèse de l’École polytechnique. Embauché en tant que chercheur au Laboratoire d’Optique Appliquée* (unité mixte de recherche (UMR) CNRS / École polytechnique / ENSTA Paris), il devient responsable de l’équipe « Interaction Laser Matière » et obtient sa thèse d’Habilitation à diriger les recherches. Il est également auteur ou co-auteur de 87 articles dans des journaux internationaux à comité de lecture et a donné 25 présentations invitées en conférence. Il est actuellement le coordinateur d’un important projet européen ayant pour but le développement d’un paratonnerre laser en collaboration avec l’Université de Genève, l’EPFL et Ariane group.

Le monde expliqué par la science. Une fois par semaine, dans votre boîte mail.

Recevoir la newsletter