Afrique : 5 leviers pour équilibrer la valeur des chaînes agroalimentaires
- La valeur économique d’un produit se situe dans les segments post-fermes, moins de 20% de la valeur finale des produits sont versés à l'amont agricole.
- Cette inégalité de valeur captée s’explique par la localisation des opérations à haute valeur ajoutée qui sont localisées dans les pays du Nord.
- Les chaînes agroalimentaires s'organisent autour de quatre segments principaux : production agricole primaire, transformation industrielle, logistique et distribution, et les services immatériels.
- Pour l'Afrique, la construction de la souveraineté alimentaire implique une remontée progressive vers ces segments à forte valeur pour transformer son potentiel agricole en développement économique inclusif et durable.
- Trois leviers sont nécessaires pour cette transition : l'innovation sociale, l'investissement scientifique et la structuration territoriale.
L’Afrique contribue de manière croissante à l’approvisionnement alimentaire mondial. Cette évolution s’accompagne toutefois d’un déséquilibre structurel : le continent reste largement écarté de la captation de valeur dans les chaînes agroalimentaires internationales. Les activités à forte valeur ajoutée – transformation, logistique, distribution, recherche et développement, services financiers – demeurent principalement concentrées dans les pays du Nord. Cette configuration fait que l’Afrique assure la production tandis que d’autres régions captent l’essentiel des marges économiques. Parallèlement, un Africain sur cinq demeure en situation de sous-alimentation.
Les chaînes agroalimentaires s’organisent en quatre segments principaux : production agricole primaire, transformation industrielle, logistique et distribution, et services immatériels (finance, certifications, recherche, propriété intellectuelle). Les analyses économiques montrent que la part de valeur captée par l’amont agricole reste limitée, généralement inférieure à 20% de la valeur finale des produits. La valeur économique se concentre dans les segments post-ferme, caractérisés par une intensité capitalistique élevée, un fort contenu technologique et des barrières à l’entrée significatives.
Cette concentration explique la localisation de ces activités dans les économies développées dont les racines se trouvent dans l’organisation économique héritée de la période coloniale. Les structures d’exportation établies durant cette période ont configuré un système où l’Afrique se concentre sur la production primaire, tandis que les opérations à haute valeur ajoutée restent localisées ailleurs. Un enjeu actuel donc pour la région consiste à permettre aux territoires africains de retenir davantage de valeur économique et de renforcer leur souveraineté alimentaire.
Une transition à trois leviers
Pour l’Afrique, la construction de la souveraineté alimentaire implique une remontée progressive vers ces segments à forte valeur ajoutée. Cette transition nécessite la combinaison de trois leviers : l’innovation sociale pour transformer les rapports organisationnels et renforcer les capacités collectives, l’investissement scientifique pour développer des technologies adaptées aux contextes locaux, et la structuration territoriale pour créer des écosystèmes favorables. Ces changements détermineront la capacité du continent à transformer son potentiel agricole en développement économique inclusif et durable.
L’innovation sociale représente un levier dans cette perspective : elle propose des solutions à des problématiques que ni les mécanismes de marché ni les politiques publiques traditionnelles ne parviennent à résoudre seuls : voici cinq axes de transformation envisageable.
#1 Le renforcement des capacités des acteurs locaux
Dans de nombreuses zones rurales africaines, les producteurs se trouvent en situation de dépendance vis-à-vis d’intermédiaires qui captent une part importante des marges. Cette dépendance structurelle s’explique en grande partie par la configuration foncière : en Afrique subsaharienne, près de 80 % des exploitations ont une superficie inférieure à 2 hectares1,et cette majorité d’agriculteurs ne cultive qu’environ 25 % des terres agricoles. Autrement dit, une immense majorité de petits exploitants se partage une fraction très réduite du foncier, tandis qu’une minorité d’exploitations plus grandes contrôle la majorité des surfaces cultivées. Cette fragmentation foncière rend les petits producteurs particulièrement vulnérables. Elle limite leur capacité de négociation, leur accès aux marchés formels et leur structuration collective.

Des institutions comme le Socio-Economic Impact Institute relevant de l’Université Mohammed VI Polytechnique au Maroc développent des programmes qui combinent diagnostics participatifs, valorisation des savoirs locaux, formation entrepreneuriale et accompagnement à la structuration de coopératives. Lorsque les producteurs acquièrent ces compétences, ils peuvent négocier plus favorablement, réduire leur dépendance aux intermédiaires et structurer leurs activités de manière plus pérenne. Depuis sa création en 2019 sous l’appellation « Social Innovation Lab », cet Institut a pu accompagner 15 filières stratégiques pour la sécurité nutritionnelle2 au Maroc. Ces efforts se traduisent par la promotion de pratiques agricoles durables, la montée en compétences techniques des agriculteurs et l’amélioration des débouchés commerciaux, dans le but d’assurer une sécurité alimentaire renforcée.
#2 Le repositionnement de l’entreprise comme acteur territorial
Certaines entreprises réorientent progressivement leur modèle économique vers une approche territoriale. Cette transformation implique la sécurisation des ressources naturelles (sols, eau, biodiversité) dans un contexte où la dégradation des écosystèmes apparaît désormais comme l’un des risques globaux les plus sévères d’ici dix ans, selon le Global Risks Report 20233 du WEF. Dans cette dynamique, les dirigeants d’entreprises prennent davantage conscience de ces enjeux : d’après le Deloitte CxO Sustainability Report 20234, 61 % estiment que le changement climatique aura un impact élevé ou très élevé sur la stratégie et les opérations de leur organisation dans les trois prochaines années, tandis que 75 % déclarent avoir accru leurs investissements en matière de durabilité au cours de l’année écoulée.
Grâce à cette prise de conscience, les entreprises s’engagent de plus en plus dans des partenariats multi-acteurs ancrés localement et orientent leurs investissements vers l’impact à long terme. Le Fonds Livelihoods illustre cette démarche. Financé par 21 multinationales, il soutient des projets de restauration écologique générateurs de crédits carbone et visant à stabiliser durablement les filières agricoles. Au Sénégal à titre d’exemple5, constatant la dégradation avancée des mangroves, plus de 100.000 villageois ont été mobilisés par le fonds dès 2009 pour reconstituer ces éco-systèmes essentiels aux ressources halieutiques locales : 80 millions de palétuviers ont été replantés entre les estuaires de la Casamance et du Sine Saloum. En 2019, 10 ans après le lancement de ce projet, une étude d’impact social et environnemental a montré que 95 % des habitants interrogés constatent au moins un effet positif sur leur sécurité alimentaire : retour du poisson, des huîtres et des crevettes, accroissement des rizières… l’écosystème s’est régénéré.
Ce type d’initiative montre qu’une entreprise, lorsqu’elle s’inscrit dans une dynamique territoriale peut contribuer à restaurer durablement les écosystèmes tout en renforçant les moyens d’existence des communautés locales. Mais la généralisation de telles approches suppose que les futurs dirigeants soient capables d’intégrer ces logiques socio-écologiques dans leurs modèles économiques dès leurs études. Or, selon une étude de Acosta & al.6, si 85 % des étudiants en MBA se déclarent fortement intéressés par les enjeux environnementaux, ils peinent encore à relier clairement ces enjeux aux dynamiques économiques, révélant une compréhension partielle des interdépendances entre développement, ressources naturelles et compétitivité.
#3 L’intégration d’une vision marché-logistique-recherche
La fragmentation de la production, les déficiences infrastructurelles et l’exposition aux aléas climatiques constituent des obstacles à la rétention de valeur par les territoires. Pour y répondre, plusieurs approches complémentaires se développent et démontrent leur efficacité sur le terrain. Certaines initiatives inversent la logique traditionnelle en partant des exigences des marchés finaux plutôt que de l’offre productive. Le Fonds Badee, accélérateur d’entreprises sociales au Maroc, illustre cette démarche : l’organisation, née il y a à peine deux ans, identifie d’abord les standards requis par les marchés, puis accompagne les start-ups et les coopératives agricoles marocaines, jusqu’ici 47.609 entreprises ont été accompagnées, soit 63 % du total des coopératives au Maro, selon les statistiques de l’Office de Développement de la Coopération (ODCO)7, – dans leur mise en conformité normative, l’établissement de systèmes de traçabilité et la structuration de la chaîne de valeur. Cette approche permet aux producteurs, essentiellement des femmes, de répondre précisément aux attentes des acheteurs et d’accéder à des marchés plus rémunérateurs.
L’influence durable sur les systèmes agroalimentaires passe par la constitution de coalitions multi-acteurs
Parallèlement, des plateformes numériques facilitent la connexion entre producteurs et transformateurs. Agrosfer, par exemple, basée au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Togo et en France, contribue à réduire les pertes post-récolte (estimées à 100 millions de tonnes annuellement en Afrique subsaharienne), sécurise l’accès aux intrants et contractualise la production. Ces plateformes exercent une fonction d’intermédiation de confiance entre coopératives de producteurs et industries de transformation, permettant de stabiliser les approvisionnements tout en garantissant des revenus plus prévisibles aux agriculteurs. Depuis sa création, Agrosfer a relié 25.000 agriculteurs à 7 entreprises agro-indutrielles. La plateforme numérique dispose de 3 agrostores en afrique de l’Ouest par lesquels ont déjà transité près de 250.000 tonnes de produits agricoles. L’exemple d’Agrosfer illustre l’importance de la digitalisation de l’agriculture pour répondre à la croissance démographique prévue d’ici 2050 et pour laquelle le secteur agricole mondial devra, selon la FAO, produirejusqu’à 70 % de nourriture en plus que les niveaux actuels8.
L’intégration de la recherche scientifique dans les modèles industriels constitue un autre levier de transformation. L’entreprise ivoirienne Cashew Coast, spécialisée dans la transformation de noix de cajou, collabore avec le CIRAD pour intégrer l’anticipation climatique, les analyses de cycle de vie, la préservation de la fertilité des sols et la prévention de la déforestation dans ses opérations. Cette collaboration science-industrie permet de sécuriser les bases productives tout en réduisant l’empreinte environnementale des activités. La Côte d’Ivoire est le 1er producteur mondial d’anacarde avec plus d’un million de tonnes de noix de cajou9 produites en 2023 avec une augmentation soutenue de la transformation locale grâce à des entreprises comme Cashew Coast, qui a pour objectif de faire évoluer le secteur de la noix de cajou à travers une transformation entièrement locale et une redistribution plus équitable des bénéfices aux producteurs, notamment grâce à un modèle d’intégration verticale appuyé sur un réseau de coopératives favorisant des partenariats à long terme.
#4 La constitution de coalitions pour influencer les politiques publiques
Les innovations isolées présentent un impact structurel limité. L’influence durable sur les systèmes agroalimentaires passe par la constitution de coalitions multi-acteurs. Au Sénégal, la coalition DyTAES (Dynamique pour la Transition Agroécologique au Sénégal) réunit producteurs, ONG, chercheurs, entreprises et représentants des collectivités locales. Cette mobilisation a contribué à l’adoption de la première stratégie nationale de transition agroécologique en Afrique de l’Ouest, incluant des mesures telles que des subventions aux engrais organiques. Ces coalitions permettent d’influencer l’élaboration des normes sectorielles, de sécuriser des mécanismes d’incitation publique et d’orienter les flux d’investissement. La DyTAES a réussi son plaidoyer suite à un processus de consultation national10 impliquant plus d’un millier d’acteurs (Agriculteurs, transformateurs, ONG, chercheurs, entreprises, collectivités locales…) dans 7 grandes zones agro-écologiques. Le diagnostic a identifié 15 défis structurants pour l’agriculture sénégalaise, dont le plus importent est le développement de l’agriculture familiale qui constitue plus de 95% de la main d’œuvre agricole, selon le Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux au Sénégal (CNCR). Parmi les autres priorités figurent la garantie de la souveraineté alimentaire, l’attractivité du secteur pour la jeunesse, la protection des ressources en eau ou encore la restauration des terres. L’ensemble de ces enjeux confère à la stratégie de transition agroécologique sa portée de réponse globale.

#5 L’adaptation des mécanismes de financement aux contextes africains
Les petites et moyennes entreprises agroalimentaires africaines font face à des difficultés d’accès au financement. Les institutions financières perçoivent ces entreprises comme présentant un risque élevé, celles-ci disposent de garanties limitées et leur structuration reste souvent insuffisante. La finance à impact et les mécanismes de financement mixte (combinant fonds publics et capitaux privés) contribuent à atténuer ces contraintes. L’Afrique subsaharienne représente 12 % des flux mondiaux d’investissement à impact (25 milliards USD en 2021), selon une étude de la Fondation pour les Etudes et Recherches dans le Développement International (FERDI) en 202411 et presque la totalité des fonds à impact recensés par cette étude ne sont pas originaires du continent africain et ont leurs sièges en Amérique du Nord ou en Europe. L’enjeu principal demeure donc la mobilisation de l’épargne domestique africaine et la constitution d’institutions financières locales spécialisées. Un financement adapté permet d’investir dans les segments à forte valeur ajoutée : transformation, infrastructures de stockage, systèmes logistiques et capacités de recherche.
Transformations critiques pour la région
Le rééquilibrage des chaînes agroalimentaires africaines constitue un enjeu qui touche à la souveraineté alimentaire, au développement durable et à l’équité économique. Cette transformation nécessite une reconfiguration des modes de production, une montée en compétences et une articulation entre recherche scientifique, mécanismes financiers, dynamiques entrepreneuriales et développement territorial. La mise en place de plateformes régionales de transformation agroalimentaire, le développement de fonds d’investissement ancrés territorialement et la création d’infrastructures d’intégration logistique représentent des leviers essentiels pour permettre aux territoires de remonter progressivement vers les segments à forte valeur ajoutée.
La transformation des chaînes agroalimentaires africaines s’inscrit dans un processus de long terme qui nécessite la mobilisation coordonnée de multiples acteurs : États, collectivités territoriales, secteur privé, institutions de recherche, organisations de la société civile et organisations de producteurs. Les expériences menées au Maroc, au Sénégal et en Côte d’Ivoire démontrent que des approches innovantes, fondées sur la collaboration et l’ancrage territorial, peuvent modifier progressivement les rapports de force dans les chaînes de valeur.
Le succès de cette transition déterminera la capacité du continent africain à transformer son potentiel agricole en vecteur de développement économique inclusif, de sécurité alimentaire durable et de résilience face aux défis climatiques et démographiques. L’innovation sociale, en modifiant les rapports organisationnels et en renforçant les capacités collectives, constitue un levier stratégique pour accompagner cette évolution structurelle des chaînes agroalimentaires africaines.

