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Pourquoi l’éducation n’empêche pas les croyances

Gérald Bronner
Gérald Bronner
professeur de sociologie à l'Université Paris-Diderot

L’idée que les fron­tières de l’empire des croy­ances sont définies par l’irrationalité, la bêtise ou le manque d’éducation est une vieille lune de l’histoire de la pen­sée. On la trou­ve sous la plume de Mon­taigne, Fontenelle ou même chez les Ency­clopédistes qui font de l’ignorance la source de toute cré­dulité. Cette inter­pré­ta­tion autorise le rêve d’une société libérée des dérives de la croy­ance par la lumière de l’éducation notam­ment. On peut con­céder sans dis­cuter que l’augmentation du niveau d’études, la mas­si­fi­ca­tion de l’accès à l’information et le développe­ment de la sci­ence ont con­tribué à éradi­quer toutes sortes d’idées fauss­es de l’espace public. 

Ain­si, pour métaphorique que soit notre représen­ta­tion de la nais­sance de l’univers, nous l’imaginons plus facile­ment comme ayant été la con­séquence d’un Big Bang plutôt que comme le résul­tat de la sépa­ra­tion de deux êtres titanesques comme on le narre dans le Enouma Elish baby­lonien. Pour­tant, un coup d’œil même très super­fi­ciel sur notre vie col­lec­tive fait appa­raître la per­sis­tance et même la vivac­ité de la cré­dulité collective. 

Pourquoi les pré­dic­tions des penseurs des Lumières et de beau­coup de ceux qui leur ont suc­cédé sur ce point se sont-elles révélées fauss­es ? Il con­vient de dis­tinguer deux choses sur ce point : pourquoi les croy­ances per­durent en général, et pourquoi elles ont une grande vital­ité aujourd’hui en par­ti­c­uli­er. Les deux ques­tions sont pas­sion­nantes, mais seule la deux­ième sera l’objet de cet arti­cle qui présen­tera quelques-unes des muta­tions du croire en regard prin­ci­pale­ment de la façon dont nos con­tem­po­rains peu­vent accéder à des infor­ma­tions qui les aideront à nour­rir leur con­cep­tion du monde. 

On peut dire que le marché de l’information dans les sociétés occi­den­tales con­tem­po­raines a été mas­sive­ment dérégulé notam­ment depuis l’apparition d’Internet. Qu’on y songe un instant : en 2005, l’humanité avait pro­duit 150 exabits de don­nées, ce qui est con­sid­érable ; en 2010, elle en a pro­duit huit fois plus ! Pour résumer, il se dif­fuse de plus en plus d’informations, et en de telles pro­por­tions qu’il s’agit d’ores et déjà d’un fait his­torique majeur de l’histoire de l’humanité.

Mais pour­rait-on penser : il y a de plus en plus d’informations disponibles, tant mieux pour la démoc­ra­tie et tant mieux pour la con­nais­sance, qui fini­ra bien par s’imposer aux esprits de tous ! Ce point de vue paraît trop opti­miste. Il sup­pose que, dans cette con­cur­rence ouverte entre les croy­ances et les con­nais­sances méthodiques, les sec­on­des l’emporteront néces­saire­ment. Or, face à cette offre pléthorique du marché, l’individu peut être facile­ment ten­té de com­pos­er une représen­ta­tion du monde com­mode men­tale­ment plutôt que vraie. En d’autres ter­mes, la plu­ral­ité des propo­si­tions qui lui sont faites lui per­met d’éviter à moin­dre frais l’inconfort men­tal que con­stituent sou­vent les pro­duits de la con­nais­sance. L’explosion de l’offre facilite la présence plurielle des propo­si­tions cog­ni­tives sur le marché et leur plus grande acces­si­bil­ité.

La con­séquence la moins vis­i­ble et pour­tant la plus déter­mi­nante de cet état de fait est que toutes les con­di­tions sont alors réu­nies pour que le biais de con­fir­ma­tion puisse don­ner la pleine mesure de ses capac­ités à nous détourn­er de la vérité. De toutes les ten­ta­tions cog­ni­tives pesant sur la logique ordi­naire, le biais de con­fir­ma­tion est sans doute le plus déter­mi­nant dans les proces­sus qui péren­nisent les croy­ances. Le biais de con­fir­ma­tion per­met d’affermir toutes sortes de croy­ances, les plus anodines – comme nos manies super­sti­tieuses qui ne parvi­en­nent à s’ancrer en nous que parce que nous faisons des efforts pour ne retenir que les faits heureux qu’aurait favorisé tel ou tel rit­uel -, comme les plus spec­tac­u­laires. En effet, on trou­ve sou­vent le moyen d’observer des faits qui ne sont pas incom­pat­i­bles avec un énon­cé dou­teux, mais cette démon­stra­tion n’a aucune valeur si l’on ne tient pas compte de la pro­por­tion, ni même de l’existence de ceux qui le contredisent. 

Si cette appé­tence pour la con­fir­ma­tion n’est pas l’expression de la ratio­nal­ité objec­tive, elle nous facilite l’existence, d’une cer­taine façon. Ain­si le proces­sus d’infirmation est-il sans doute plus effi­cace si notre but est de chercher la vérité, parce qu’il dimin­ue la prob­a­bil­ité de chances de con­sid­ér­er comme vrai quelque chose de faux. En revanche, comme le fait remar­quer Friedrich (1993) il exige un investisse­ment en temps et énergie men­tale qui peu­vent être exor­bi­tants. Dans le fond, les acteurs soci­aux acceptent cer­taines expli­ca­tions objec­tive­ment dou­teuses parce qu’elles parais­sent per­ti­nentes, dans le sens que Sper­ber et Wil­son (1989) ont don­né à ce terme. 

En sit­u­a­tion de con­cur­rence, expliquent-ils, on optera pour la propo­si­tion qui pro­duit le plus d’effet cog­ni­tif pos­si­ble pour le moin­dre effort men­tal. Parce que les croy­ances pro­posent sou­vent des solu­tions qui épousent les pentes naturelles de l’esprit, et parce qu’elles s’appuient sur le biais de con­fir­ma­tion, elles pro­duisent un effet cog­ni­tif très avan­tageux au regard de l’effort men­tal impliqué. Une fois une idée accep­tée, les indi­vidus, comme le mon­trent Ross et Leep­er (1980), per­sévéreront dans leur croy­ance. Ils le fer­ont d’autant plus facile­ment que la dif­fu­sion accrue et non sélec­tive de l’information rend plus prob­a­ble la ren­con­tre de « don­nées » con­fir­mant leur croyance. 

Une étude menée en 2006 s’est intéressée aux lecteurs de blogs poli­tiques ; sans sur­prise, elle a mon­tré que 94% des 2 300 per­son­nes inter­rogées ne con­sul­tent que les blogs épou­sant leur sen­si­bil­ité. De la même façon, les achats de livres poli­tiques sur le site Ama­zon se font, et de plus en plus, selon les préférences poli­tiques des acheteurs. Il est à présent bien con­nu que les algo­rithmes, notam­ment sur les réseaux soci­aux, con­tribuent à ce que nous con­sti­tu­ions, dans cet océan d’information, des posi­tions d’insularité cog­ni­tive. Tout cela per­met de déduire le théorème de la cré­dulité infor­ma­tion­nelle qui se fonde sur le fait que le mécan­isme de recherche sélec­tif de l’information est ren­du plus aisé par la mas­si­fi­ca­tion de cette infor­ma­tion. Il peut s’énoncer ain­si : plus le nom­bre d’informations non sélec­tion­nées sera impor­tant dans un espace social, plus la cré­dulité se propagera

L’individu peut être facile­ment ten­té de com­pos­er une représen­ta­tion du monde com­mode men­tale­ment plutôt que vraie.

Au-delà du seul biais de con­fir­ma­tion, on peut par ailleurs se deman­der ce qu’un inter­naute, sans idée pré­conçue sur un sujet, risque de ren­con­tr­er comme point de vue sur Inter­net à pro­pos d’un thème vecteur de croy­ances, s’il se ser­vait du moteur de recherche Google pour se faire une opin­ion. J’ai ten­té de simuler la façon dont un inter­naute moyen pou­vait accéder à une cer­taine offre cog­ni­tive sur Inter­net sur  plusieurs sujets : l’astrologie, le Mon­stre du Loch Ness, les cer­cles de cul­ture (crop cir­cles : de grands cer­cles qui appa­rais­sent mys­térieuse­ment, générale­ment dans des champs de blé), la psychokinèse… 

Ces propo­si­tions m’ont paru intéres­santes à tester dans la mesure où l’orthodoxie sci­en­tifique con­teste la réal­ité des croy­ances qu’elles inspirent. Il n’est pas besoin de se pos­er ici la ques­tion de la vérité ou la faus­seté de ces énon­cés, mais seule­ment d’observer la con­cur­rence entre des répons­es pou­vant se réclamer de l’orthodoxie sci­en­tifique et d’autres qui ne le peu­vent pas (rai­son pour laque­lle je les nomme pour sim­pli­fi­er « croy­ances »). Elles offrent donc un poste d’observation intéres­sant pour éval­uer la vis­i­bil­ité de propo­si­tions douteuses.

Or, les résul­tats sont sans appel : si l’on ne tient compte que des sites défen­dant des argu­men­ta­tions favor­ables ou défa­vor­ables, on trou­ve en moyenne plus de 80% de sites croy­ants dans les trente pre­mières entrées pro­posées par Google sur ces sujets. Com­ment expli­quer cette sit­u­a­tion ? Il se trou­ve qu’Internet est un marché cog­ni­tif hyper­sen­si­ble à la struc­tura­tion de l’offre et que toute offre est dépen­dante de la moti­va­tion des offreurs. Il se trou­ve aus­si que les croy­ants sont générale­ment plus motivés que les non-croy­ants pour défendre leur point de vue et lui con­sacr­er du temps. La croy­ance est par­tie prenante de l’identité du croy­ant, il aura facile­ment à cœur de chercher de nou­velles infor­ma­tions affer­mis­sant son assen­ti­ment. Le non-croy­ant sera sou­vent dans une posi­tion d’indifférence, il refusera la croy­ance, mais sans avoir besoin d’une autre jus­ti­fi­ca­tion que la fragilité de l’énoncé qu’il révoque. Ce fait est d’ailleurs tan­gi­ble sur les forums sur Inter­net où par­fois les croy­ants et les non-croy­ants s’opposent les uns aux autres. 

Par­mi les 23 forums que j’ai étudiés (les qua­tre croy­ances étudiées con­fon­dues), 211 points de vue sont exprimés, 83 défend­ent celui de la croy­ance, 45 la com­bat­tent et 83 sont neu­tres. Ce qui frappe à la lec­ture des forums c’est que les scep­tiques se con­tentent sou­vent d’écrire des mes­sages ironiques, ils se moquent de la croy­ance plutôt qu’ils n’argumentent con­tre elle, alors que les défenseurs de l’énoncé con­vo­quent des argu­ments certes iné­gaux (liens, vidéos, para­graphe copié / col­lé…), mais étayent leur point de vue. Par­mi les posts pro­posés par ceux qui veu­lent défendre la croy­ance, 36 % sont soutenus par un doc­u­ment, un lien ou une argu­men­ta­tion dévelop­pée, alors que ce n’est le cas que dans 10 % des cas pour les posts de « non-croyants ». 

Les hommes de sci­ence en général n’ont pas beau­coup d’intérêt, ni académiques, ni per­son­nels, à con­sacr­er du temps à cette con­cur­rence ; la con­séquence un peu para­doxale de cette sit­u­a­tion, c’est que les croy­ants, et à pro­pos de toutes sortes de sujets, ont réus­si à instau­r­er un oli­go­p­o­le cog­ni­tif sur Inter­net, mais aus­si sur cer­tains thèmes (notam­ment con­cer­nant les risques : OGM, ondes bass­es fréquences etc.) dans les médias offi­ciels qui sont devenus ultra-sen­si­bles désor­mais aux sources d’informations hétérodoxes. 

Je ne crois pas que l’on puisse dire qu’Internet rende les gens plus bêtes ou plus intel­li­gents, mais son fonc­tion­nement même savonne la pente de cer­taines dis­po­si­tions de notre esprit et organ­ise une présen­ta­tion de l’information pas tou­jours favor­able à la con­nais­sance ortho­doxe. En d’autres ter­mes, la libre con­cur­rence des idées ne favorise pas tou­jours la pen­sée la plus méthodique et la plus raisonnable. 

La libre con­cur­rence des idées ne favorise pas tou­jours la pen­sée la plus méthodique et la plus raisonnable.

D’autant que les médias con­ven­tion­nels sont à présent pris­on­niers de cette con­cur­rence effrénée sur le marché de l’information. Elle impulse un rythme de dif­fu­sion de l’information qui n’accompagne pas tou­jours celui de la con­nais­sance car elle réduit le temps de véri­fi­ca­tion de l’information et provoque une mutu­al­i­sa­tion d’erreurs qui passeront pour du bon sens. C’est par­ti­c­ulière­ment évi­dent dans le domaine de la per­cep­tion des risques où l’on observe un peu partout la dif­fu­sion d’une idéolo­gie de la peur dans le domaine san­i­taire et envi­ron­nemen­tale qui n’est pas tou­jours fondée sci­en­tifique­ment. En effet, une alerte san­i­taire émise par une asso­ci­a­tion ani­mée des meilleures inten­tions, peut avoir des con­séquences néfastes car il fau­dra à la sci­ence beau­coup plus de temps à défaire cette alerte (lorsqu’elle est infondée) qu’il n’en a fal­lu aux médias à la dif­fuser. C’est notam­ment le cas con­cer­nant la méfi­ance envers les vac­cins qui se dif­fusent un peu partout alors que c’est prob­a­ble­ment un des apports les plus remar­quables de la médecine mod­erne à la san­té publique. 

En d’autres ter­mes, ces con­di­tions vont organ­is­er, sur cer­tains sujets, un avan­tage viral à la cré­dulité. Sur ce marché de l’information devenu hyper-con­cur­ren­tiel, ceux qui font pro­fes­sion d’en dif­fuser doivent leur survie à l’attention qu’ils sont capa­bles de sus­citer. Dans ces con­di­tions, il n’est pas incom­préhen­si­ble d’observer une général­i­sa­tion de la dém­a­gogie cog­ni­tive, c’est-à-dire une offre d’information qui s’indexe de plus en plus sur la nature de la demande. Pour autant, cha­cun a bien con­science de vivre dans une société post-vérité et cela con­tribue à une sit­u­a­tion de méfi­ance général­isée : méfi­ance vis-à-vis des poli­tiques, méfi­ance vis-à-vis des médias, méfi­ances vis-à-vis des experts, des sci­en­tifiques… La méfi­ance qu’inspire en par­ti­c­uli­er le pou­voir est con­sub­stantielle à la démoc­ra­tie comme le rap­pelle Rosan­val­lon (2006), mais dans le bras de fer qui s’engage entre la démoc­ra­tie des cré­d­ules et celle de la con­nais­sance, elle vient en ren­fort de la pre­mière, plutôt que de la seconde.

Cet arti­cle a été pub­lié pour la pre­mière fois dans la Paris Inno­va­tion Review le 26/04/2018.

Auteurs

Gérald Bronner

Gérald Bronner

professeur de sociologie à l'Université Paris-Diderot

Professeur de sociologie à l'Université Paris-Diderot, il est également membre de l'Institut universitaire de France, de l'Académie des technologies et de l'Académie nationale de médecine. Il est l'un des principaux promoteurs de la sociologie cognitive en France et est connu pour ses travaux sur les croyances collectives. Ses recherches ont porté sur les facteurs clés de succès d'une croyance dans les contextes sociaux. Ses travaux couvrent un large éventail de sujets, notamment les mécanismes en jeu dans l'entrée dans une secte, la manière dont les enfants cessent de croire au Père Noël, la perception du risque et les pensées extrémistes politiques et religieuses. Son objectif est de comprendre et d'aider à formaliser un cadre théorique sur la formation des représentations et des croyances.