Plusieurs enquêtes ou baromètres1 français évaluent la confiance dans la science en France. Quels chiffres retenir ?
En tant que sondeur, je me méfie beaucoup des enquêtes (rires) ! Leurs résultats sont en fait très dépendants de la manière dont on pose les questions : elles sont donc plus instructives quand elles sont répétées sur de longues durées. En France, nous avons la chance de disposer d’une source de ce type : une série de neuf enquêtes sur les représentations sociales de la science, débutée en 19722. Bien que les questions aient souvent été reformulées d’une vague à l’autre, elle présente une vraie qualité scientifique, notamment grâce au travail de Daniel Boy, du CEVIPOF.
Quelles tendances permet-elle de dégager ?
La part de Français déclarant ne pas faire confiance à la science est faible (autour de 10 %) et reste stable dans le temps. Mais cette constance cache une évolution de l’identité et des motivations de ces « méfiants ». Il y a cinquante ans, le principal concurrent de la science était la religion, sur fond d’une critique pesant sur la science elle-même, accusée de prétendre abusivement à une hégémonie sur la vérité. Ce n’est plus le cas depuis une trentaine d’années : les croyants ne se distinguent plus vraiment des non-croyants. La méfiance s’est, de plus, déplacée vers les scientifiques, soupçonnés d’avoir des agendas cachés ou d’être au service d’intérêts privés.
On a longtemps dit que les personnes les plus qualifiées étaient les plus confiantes vis-à-vis de la science. Cela reste-t-il vrai ?
C’est à nuancer. Dans les années 1970, avoir fait des études supérieures — cela concernait moins de 10 % de la population — était une quasi-garantie d’avoir confiance dans la science. Aujourd’hui, alors que plus de 50 % d’une cohorte accède aux études supérieures3, on trouve des attitudes anti-sciences dans toutes les strates éducatives. Poursuivre de longues études permet en effet de mieux appréhender la démarche scientifique, mais aussi d’en développer une critique plus élaborée… La confiance reste toutefois plus affirmée parmi les plus qualifiés : en 2025, elle concernait 96 % de personnes ayant obtenu un diplôme de niveau bac +3 ou supérieur et « seulement » 80 % de celles ayant un diplôme inférieur au baccalauréat.
Si le niveau de confiance dans la science reste stable depuis 1972, qu’en est-il de la confiance dans ces bénéfices ?
Lors de la première vague, en 1972, plus d’un Français sur deux pensait que la science apportait à l’homme « plus de mal que de bien », près de 40 % qu’elle apportait « plus de mal que de bien », et environ 5 % « autant de bien que de mal ».
Pendant 40 ans, cette répartition est restée plus ou moins la même, bien que la part des critiques augmentait légèrement au détriment de la part des optimistes.
Depuis 2011, un nouvel équilibre semblait se mettre en place. La part de ceux qui pensent que la science fait autant de bien que de mal augmentait, au détriment des deux autres attitudes plus tranchées : on assistait à la banalisation d’une certaine indifférence ou de suspicion molle vis-à-vis des bénéfices de la science.
Mais l’attitude optimiste semble connaître une deuxième vie depuis le Covid, ce que confirme la dernière vague, où elle retrouve son niveau de 1972. La part des critiques a en revanche continué à décliner et est passée à environ 5 %.
En France, le niveau de confiance dans la science4, quoique élevé, se situe sous la moyenne mondiale, et les niveaux de confiance dans le gouvernement, les partis politiques ou les autres citoyens sous la moyenne de l’OCDE5. Comment expliquer cet écart ?
Il y a traditionnellement un niveau de conflictualité important en France, et une grande méfiance envers ce qui vient « d’en haut ». Pour une partie du MEDEF et de la classe politique cela s’explique par le fait que les Français seraient des « Gaulois réfractaires au changement ». Je crois pour ma part que la responsabilité est en réalité partagée : la population est peut-être méfiante, mais les élites finissent toujours par s’impatienter contre son conservatisme supposé, et adopter des attitudes paternalistes.
Hélas, on sait très bien comment détruire la confiance, beaucoup moins comment la construire. Les processus mis en jeu sont parfois centenaires… Des travaux menés en Suède, notamment ceux de Bo Rothstein et Jan Teorell, ont ainsi mis en évidence que les origines de la forte confiance sociale remontent au XIXe siècle, avec l’instauration de l’enseignement public et la modernisation de l’administration…
La science serait-elle rattrapée par la méfiance vis-à-vis des élites ?
C’est une thèse qui commence à être étudiée, sous l’angle : existe-t-il un populisme scientifique, et quel lien entretient-il avec le populisme politique ? Le populisme consiste en un ensemble d’idées opposant le peuple, supposé vertueux, à une élite — politique ou académique — supposée malveillante. Une étude européenne récente6 s’est intéressée à l’influence réciproque de ces deux populismes. Elle a établi que tout en étant distincts, ils sont liés : la méfiance dans la science ne peut s’expliquer uniquement par le populisme politique, mais l’anti-élitisme de notre époque n’épargne pas les scientifiques.
Les politiques eux-mêmes ne sont pas étrangers à cette contagion. C’est très visible aux États-Unis, mais cette attitude existe aussi en Europe : remis en cause par leurs électeurs, ils sont trop contents de trouver d’autres élites à accuser… Et ce d’autant que les scientifiques sont des cibles faciles, peu habituées à se défendre.
La politique a en fait un rapport ambigu avec la science : elle déclare la défendre, et en même temps la mobilise de manière sélective, voire opportuniste. Cela relève d’un manque d’éthique politique et a un coût sur la confiance dans la science à long terme.
Comment, dans ce contexte, consolider l’image publique des scientifiques ?
Il y a d’abord un effort de pédagogie à mener sur la démarche scientifique. Nos concitoyens ont souvent une vision faussée de la science, l’imaginant déterministe et infaillible. Cela nourrit la défiance, car dans cette perspective, il est difficile d’admettre qu’on puisse revenir sur une hypothèse ou un résultat sans que ce soit signe de défaillance…
Il ne serait pas inutile non plus que les politiques soutiennent les scientifiques au lieu de les attaquer.
Comment faire en sorte que les politiques soutiennent les scientifiques ?
Il faut tenter de dépolitiser la science. Fin 2006, le pacte écologique de Nicolas Hulot, signé par dix des douze candidats à l’élection présidentielle de 2007, listait dix objectifs et cinq propositions concrètes en lien avec le développement durable. L’effet n’avait pas duré, mais le temps de l’élection, il avait rendu l’écologie visible et transpartisane. Pourquoi ne pas imaginer que des journalistes et communicants scientifiques rédigent un « pacte scientifique » et l’adressent aux candidats à la prochaine présidentielle ?