π Société
La confiance en la science à l'épreuve de ses fronts de résistance

Confiance dans la science : le point sur la situation française

avec Emiliano Grossman, professeur de science politique à Sciences Po Paris et directeur du Centre de données socio-politiques (CDSP)
Le 11 juin 2026 |
5 min. de lecture
Emiliano Grossman_VF
Emiliano Grossman
professeur de science politique à Sciences Po Paris et directeur du Centre de données socio-politiques (CDSP)
En bref
  • La proportion des Français déclarant ne pas faire confiance à la science oscille autour de 10 % et est restée stable au fil du temps.
  • Aujourd’hui, alors que l’accès à l’enseignement supérieur s’étend désormais à la majorité de la population, on observe des attitudes antiscientifiques à tous les niveaux d’éducation.
  • Pour certains membres du MEDEF et de la classe politique, cela s’explique par le fait que les Français sont des « Gaulois réfractaires au changement ».
  • La méfiance envers la science ne s’explique pas uniquement par le populisme politique, mais l’anti-élitisme de notre époque n’épargne pas les scientifiques.

Plusieurs enquêtes ou baromètres1 français évaluent la confiance dans la science en France. Quels chiffres retenir ?

En tant que son­deur, je me méfie beau­coup des enquêtes (rires) ! Leurs résul­tats sont en fait très dépen­dants de la manière dont on pose les ques­tions : elles sont donc plus ins­truc­tives quand elles sont répé­tées sur de longues durées. En France, nous avons la chance de dis­po­ser d’une source de ce type : une série de neuf enquêtes sur les repré­sen­ta­tions sociales de la science, débu­tée en 19722. Bien que les ques­tions aient sou­vent été refor­mu­lées d’une vague à l’autre, elle pré­sente une vraie qua­li­té scien­ti­fique, notam­ment grâce au tra­vail de Daniel Boy, du CEVIPOF.

Quelles tendances permet-elle de dégager ?

La part de Fran­çais décla­rant ne pas faire confiance à la science est faible (autour de 10 %) et reste stable dans le temps. Mais cette constance cache une évo­lu­tion de l’identité et des moti­va­tions de ces « méfiants ». Il y a cin­quante ans, le prin­ci­pal concur­rent de la science était la reli­gion, sur fond d’une cri­tique pesant sur la science elle-même, accu­sée de pré­tendre abu­si­ve­ment à une hégé­mo­nie sur la véri­té. Ce n’est plus le cas depuis une tren­taine d’années : les croyants ne se dis­tinguent plus vrai­ment des non-croyants. La méfiance s’est, de plus, dépla­cée vers les scien­ti­fiques, soup­çon­nés d’avoir des agen­das cachés ou d’être au ser­vice d’intérêts privés.

On a longtemps dit que les personnes les plus qualifiées étaient les plus confiantes vis-à-vis de la science. Cela reste-t-il vrai ?

C’est à nuan­cer. Dans les années 1970, avoir fait des études supé­rieures — cela concer­nait moins de 10 % de la popu­la­tion — était une qua­si-garan­tie d’avoir confiance dans la science. Aujourd’hui, alors que plus de 50 % d’une cohorte accède aux études supé­rieures3, on trouve des atti­tudes anti-sciences dans toutes les strates édu­ca­tives. Pour­suivre de longues études per­met en effet de mieux appré­hen­der la démarche scien­ti­fique, mais aus­si d’en déve­lop­per une cri­tique plus éla­bo­rée… La confiance reste tou­te­fois plus affir­mée par­mi les plus qua­li­fiés : en 2025, elle concer­nait 96 % de per­sonnes ayant obte­nu un diplôme de niveau bac +3 ou supé­rieur et « seule­ment » 80 % de celles ayant un diplôme infé­rieur au baccalauréat.

Si le niveau de confiance dans la science reste stable depuis 1972, qu’en est-il de la confiance dans ces bénéfices ?

Lors de la pre­mière vague, en 1972, plus d’un Fran­çais sur deux pen­sait que la science appor­tait à l’homme « plus de mal que de bien », près de 40 % qu’elle appor­tait « plus de mal que de bien », et envi­ron 5 % « autant de bien que de mal ».

Pen­dant 40 ans, cette répar­ti­tion est res­tée plus ou moins la même, bien que la part des cri­tiques aug­men­tait légè­re­ment au détri­ment de la part des optimistes.

Depuis 2011, un nou­vel équi­libre sem­blait se mettre en place. La part de ceux qui pensent que la science fait autant de bien que de mal aug­men­tait, au détri­ment des deux autres atti­tudes plus tran­chées : on assis­tait à la bana­li­sa­tion d’une cer­taine indif­fé­rence ou de sus­pi­cion molle vis-à-vis des béné­fices de la science.

Mais l’attitude opti­miste semble connaître une deuxième vie depuis le Covid, ce que confirme la der­nière vague, où elle retrouve son niveau de 1972. La part des cri­tiques a en revanche conti­nué à décli­ner et est pas­sée à envi­ron 5 %.

En France, le niveau de confiance dans la science4, quoique élevé, se situe sous la moyenne mondiale, et les niveaux de confiance dans le gouvernement, les partis politiques ou les autres citoyens sous la moyenne de l’OCDE5. Comment expliquer cet écart ?

Il y a tra­di­tion­nel­le­ment un niveau de conflic­tua­li­té impor­tant en France, et une grande méfiance envers ce qui vient « d’en haut ». Pour une par­tie du MEDEF et de la classe poli­tique cela s’explique par le fait que les Fran­çais seraient des « Gau­lois réfrac­taires au chan­ge­ment ». Je crois pour ma part que la res­pon­sa­bi­li­té est en réa­li­té par­ta­gée : la popu­la­tion est peut-être méfiante, mais les élites finissent tou­jours par s’impatienter contre son conser­va­tisme sup­po­sé, et adop­ter des atti­tudes paternalistes. 

Hélas, on sait très bien com­ment détruire la confiance, beau­coup moins com­ment la construire. Les pro­ces­sus mis en jeu sont par­fois cen­te­naires… Des tra­vaux menés en Suède, notam­ment ceux de Bo Roth­stein et Jan Teo­rell, ont ain­si mis en évi­dence que les ori­gines de la forte confiance sociale remontent au XIXe siècle, avec l’instauration de l’enseignement public et la moder­ni­sa­tion de l’administration…

La science serait-elle rattrapée par la méfiance vis-à-vis des élites ?

C’est une thèse qui com­mence à être étu­diée, sous l’angle : existe-t-il un popu­lisme scien­ti­fique, et quel lien entre­tient-il avec le popu­lisme poli­tique ? Le popu­lisme consiste en un ensemble d’idées oppo­sant le peuple, sup­po­sé ver­tueux, à une élite — poli­tique ou aca­dé­mique — sup­po­sée mal­veillante. Une étude euro­péenne récente6 s’est inté­res­sée à l’influence réci­proque de ces deux popu­lismes. Elle a éta­bli que tout en étant dis­tincts, ils sont liés : la méfiance dans la science ne peut s’expliquer uni­que­ment par le popu­lisme poli­tique, mais l’anti-élitisme de notre époque n’épargne pas les scientifiques.

Les poli­tiques eux-mêmes ne sont pas étran­gers à cette conta­gion. C’est très visible aux États-Unis, mais cette atti­tude existe aus­si en Europe : remis en cause par leurs élec­teurs, ils sont trop contents de trou­ver d’autres élites à accu­ser… Et ce d’autant que les scien­ti­fiques sont des cibles faciles, peu habi­tuées à se défendre.

La poli­tique a en fait un rap­port ambi­gu avec la science : elle déclare la défendre, et en même temps la mobi­lise de manière sélec­tive, voire oppor­tu­niste. Cela relève d’un manque d’éthique poli­tique et a un coût sur la confiance dans la science à long terme.

Comment, dans ce contexte, consolider l’image publique des scientifiques ?

Il y a d’abord un effort de péda­go­gie à mener sur la démarche scien­ti­fique. Nos conci­toyens ont sou­vent une vision faus­sée de la science, l’imaginant déter­mi­niste et infaillible. Cela nour­rit la défiance, car dans cette pers­pec­tive, il est dif­fi­cile d’admettre qu’on puisse reve­nir sur une hypo­thèse ou un résul­tat sans que ce soit signe de défaillance…

Il ne serait pas inutile non plus que les poli­tiques sou­tiennent les scien­ti­fiques au lieu de les attaquer.

Comment faire en sorte que les politiques soutiennent les scientifiques ?

Il faut ten­ter de dépo­li­ti­ser la science. Fin 2006, le pacte éco­lo­gique de Nico­las Hulot, signé par dix des douze can­di­dats à l’élection pré­si­den­tielle de 2007, lis­tait dix objec­tifs et cinq pro­po­si­tions concrètes en lien avec le déve­lop­pe­ment durable. L’effet n’avait pas duré, mais le temps de l’élection, il avait ren­du l’écologie visible et trans­par­ti­sane. Pour­quoi ne pas ima­gi­ner que des jour­na­listes et com­mu­ni­cants scien­ti­fiques rédigent un « pacte scien­ti­fique » et l’adressent aux can­di­dats à la pro­chaine présidentielle ?

Anne Orliac
1En France, plu­sieurs son­dages et baro­mètres dis­posent de ques­tions sur la confiance dans la science ou les scien­ti­fiques, par exemple le baro­mètre ASNR (ex-IRSN) sur la per­cep­tion des risques et de la sécu­ri­té (rap­ports dis­po­nibles en ligne pour toutes les vagues depuis 1999 : https://​recherche​-exper​tise​.asnr​.fr/​p​a​g​e​/​b​a​r​o​m​e​t​r​e​-​i​r​s​n​-​s​u​r​-​p​e​r​c​e​p​t​i​o​n​-​r​i​s​q​u​e​s​-​s​e​c​u​r​i​t​e​?​u​t​m​_​s​o​u​r​c​e​=​c​h​a​t​g​p​t.com), les enquêtes sur les repré­sen­ta­tions sociales de la France dont il est ques­tion plus bas, le baro­mètre Uni­vers­ciences de l’esprit cri­tique lan­cé en 2022 (der­nière édi­tion : https://​www​.uni​vers​cience​.fr/​f​r​/​e​s​p​r​i​t​-​c​r​i​t​i​q​u​e​/​b​a​r​o​m​e​t​r​e​-​e​s​p​r​i​t​-​c​r​i​t​i​q​u​e​-2026) ou encore le baro­mètre de la confiance poli­tique du CEVIPOF, mené depuis 2009.
2La syn­thèse des résul­tats de ces huit pre­mières vagues est dis­po­nible ici : https://​www​.science​-and​-you​.com/​s​i​t​e​s​/​s​c​i​e​n​c​e​-​a​n​d​-​y​o​u​.​c​o​m​/​f​i​l​e​s​/​u​s​e​r​s​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​h​d​_​b​r​o​c​h​u​r​e​_​s​o​n​d​a​g​e​_​l​e​s​_​f​r​a​n​c​a​i​s​_​e​t​_​l​a​_​s​c​i​e​n​c​e​_​2​0​2​0​_​v​.​2​9​1​1​2​0​2​1​_​v​2​.​p​d​f​?​u​t​m​_​s​o​u​r​c​e​=​c​h​a​t​g​p​t.com.
3https://​publi​ca​tion​.ensei​gne​ment​sup​-recherche​.gouv​.fr/​e​e​s​r​/​F​R​/​T​6​6​6​/​l​e​_​n​i​v​e​a​u​_​d​_​e​t​u​d​e​s​_​d​e​_​l​a​_​p​o​p​u​l​a​t​i​o​n​_​e​t​_​d​e​s​_​j​e​unes/
4Colo­gna, V., Mede, N.G., Ber­ger, S. et al. Trust in scien­tists and their role in socie­ty across 68 coun­tries. Nat Hum Behav 9, 713–730 (2025). https://doi.org/10.1038/s41562-024–02090‑5
5https://​www​.oecd​.org/​e​n​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​o​e​c​d​-​s​u​r​v​e​y​-​o​n​-​d​r​i​v​e​r​s​-​o​f​-​t​r​u​s​t​-​i​n​-​p​u​b​l​i​c​-​i​n​s​t​i​t​u​t​i​o​n​s​-​2​0​2​4​-​r​e​s​u​l​t​s​-​c​o​u​n​t​r​y​-​n​o​t​e​s​_​a​8​0​0​4​7​5​9​-​e​n​/​f​r​a​n​c​e​_​4​e​d​e​c​4​9​8​-​e​n​.html
6Eberl, J. M., Huber, R. A., Mede, N. G., & Greus­sing, E. (2023). Popu­list atti­tudes towards poli­tics and science : how do they dif­fer ? Poli­ti­cal Research Exchange, 5(1). https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​8​0​/​2​4​7​4​7​3​6​X​.​2​0​2​2​.​2​1​59847.

Le monde expliqué par la science. Une fois par semaine, dans votre boîte mail.

Recevoir la newsletter