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Entre perception du présent et incertitudes collectives, comment « notre époque s’attaque au réel »

Gérald Bronner
Gérald Bronner
professeur de sociologie à Sorbonne université
En bref
  • Auparavant, le mythe du progrès dirigeait les regards vers le futur et le collectif, aujourd’hui, l’idéologie du présent oriente le regard sur soi.
  • D’après un sondage Ipsos mené dans 50 pays différents, 62 % des citoyens sont d’accord avec l’idée que le présent est préférable à l’avenir.
  • Aujourd’hui, l’impression de dépossession du monde provient d’une incapacité d’action dessus, comme réparer son téléphone ou sa voiture soi-même.
  • La révolution technologique et l’essor du narratif interrogeant sans cesse le ressenti individuel provoquent des frustrations menant à l’alimentation d’un mal-être.
  • Différentes communautés, comme les shifters, les therians, ou les hikikomoris viennent incarner une forme extrême de la fuite loin des autres et hors du monde.

Les attaques contre la science se mul­ti­plient. Or, ces groupes radi­caux, qui se lancent ain­si à l’assaut des véri­tés com­munes, n’auraient pas d’audience s’ils n’étaient pas au dia­pa­son d’une ten­dance majeure de nos socié­tés contem­po­raines : exi­ger du réel qu’il se plie à nos dési­rs, ou à nos res­sen­tis. Une ten­dance que Gérald Bron­ner, socio­logue sur les croyances et repré­sen­ta­tions sociales, nous pro­pose de comprendre.

Dans votre dernier ouvrage, vous écrivez : « le présent cannibalise le réel » tout en faisant écho à la toile de Goya, « Saturne dévorant ses enfants » dès la première de couverture, que désirez-vous interroger par-là ?

Gérald Bron­ner. D’abord nos regards indi­vi­duels — et donc, au col­lec­tif, l’agrégation de ces regards — se sont retour­nés vers l’intérieur de nous-mêmes. Ce fai­sant, ils se sont détour­nés de l’horizon loin­tain d’un espoir his­to­rique col­lec­tif. Un des indices de ce retour­ne­ment, c’est la dimi­nu­tion de l’usage du terme de pro­grès, dimi­nu­tion que l’on observe dans toutes les formes de lit­té­ra­ture et dans de nom­breuses langues. L’application lin­guis­tique de Google, Ngram Vie­wer, montre un flé­chis­se­ment dès les années 1960, sui­vi d’une baisse sans retour. Quelque chose d’invisible pour les hommes de l’époque se pro­duit alors : une sor­tie du mythe du pro­grès, cette idéo­lo­gie moderne qui vou­lait que l’avenir soit pré­fé­rable au pré­sent. Peu à peu, notre bous­sole per­son­nelle s’est recen­trée sur le pré­sent et sur l’observation de nous-mêmes.

Aux grandes aven­tures col­lec­tives s’est sub­sti­tué une autre aven­ture, tout aus­si pas­sion­nante, mais qui a ses écueils : la décou­verte de soi, avec cette ques­tion obsé­dante : « qui suis-je ? » Et sur­tout : « qui aurais-je pu deve­nir ? » Cette deuxième ques­tion répond à un sen­ti­ment dif­fus de frus­tra­tion : j’aurais pu deve­nir quelque chose de mieux, mais je n’ai pas vrai­ment opti­mi­sé mes poten­tia­li­tés. En ce sens, pour­quoi ? Qu’est-ce qui m’en a empê­ché ? On observe donc, conjoin­te­ment à l’affaissement du mythe du pro­grès, une obses­sion pour le déve­lop­pe­ment per­son­nel et la recherche du bon­heur indi­vi­duel. Cela s’observe dans les enquêtes menées par les socio­logues et les son­deurs, mais aus­si les slo­gans publi­ci­taires ou la fic­tion. Cette recherche nous occupe de plus en plus, et à mesure qu’elle s’impose, la dimen­sion tem­po­relle de notre regard semble se réduire.

À l’exception d’un pas­sé très proche, lorsqu’on demande aux gens à quel moment ils sou­hai­te­raient vivre, ils répondent plu­tôt le présent

Plus per­sonne ou presque ne veut vivre dans l’avenir, à peine 4 % de nos conci­toyens. Et lorsqu’on inter­roge les habi­tants de 50 pays dif­fé­rents, comme l’a fait Ipsos, 62 % sont d’accord avec l’idée que « l’avenir peut se débrouiller tout seul, seul compte le pré­sent ». Il y a certes des varia­tions d’un pays à l’autre, mais presque par­tout, l’idée que l’avenir peut se débrouiller seul est majo­ri­taire. Même dans les films, dans les fic­tions, l’incitation à la jouis­sance au pré­sent est expo­sée comme une forme de sagesse. Elle affecte notre pos­si­bi­li­té d’être des citoyens qui pensent à l’intérêt géné­ral et à l’intérêt col­lec­tif. Ce pré­sent a dévi­ta­li­sé le futur. Et la can­cel culture ou culture du ban­nis­se­ment, ce regard d’indignation morale por­té sur notre his­toire, montre qu’il démo­né­tise aus­si le pas­sé. À l’exception d’un pas­sé très proche de nous : lorsqu’on demande aux gens à quel moment ils sou­hai­te­raient vivre, ils répondent plu­tôt le pré­sent et, curieu­se­ment, les années 1980. Le sen­ti­ment domi­nant est ce que j’appelle nows­tal­gie – une sorte de nos­tal­gie du présent.

Cette « nowstalgie » est-elle la nostalgie d’un monde plus simple, par opposition au déferlement d’informations et au dérèglement du marché cognitif que vous avez étudié dans vos ouvrages précédents, La Démocratie des crédules (2012) et Apocalypse cognitive (2021) ?

Assu­ré­ment, a pos­te­rio­ri, le monde d’hier nous parais­sait plus contrô­lable, plus maî­tri­sable intel­lec­tuel­le­ment. Il n’était pas mul­ti­face : deux blocs s’affrontaient, ce qui per­met­tait une lec­ture morale plus simple. Le camp de la liber­té, on pou­vait le pla­cer soit du côté de l’OTAN, soit du côté du pacte de Var­so­vie, selon sa sen­si­bi­li­té. La notion de sou­ve­rai­ne­té natio­nale était aus­si beau­coup plus forte, bien sûr. L’individu avait l’impression que la déci­sion poli­tique était com­pré­hen­sible et à por­tée de main, d’où une confiance beau­coup plus forte. Les pro­po­si­tions média­tiques, la masse d’informations déver­sée sur notre monde était bien moindre. Il y avait beau­coup moins de chaînes de télé­vi­sion, de chaînes de radio, sans même par­ler de la déré­gu­la­tion mas­sive asso­ciée à l’essor d’Internet. Même si les tech­no­lo­gies du quo­ti­dien sont beau­coup plus sûres aujourd’hui, nous ne pou­vons plus direc­te­ment inter­ve­nir sur ce monde tech­no­lo­gique : si mon télé­phone dys­fonc­tionne, je suis obli­gé d’en chan­ger ; je ne peux pas le répa­rer comme je chan­geais une ampoule ou, si j’étais un peu bri­co­leur, le moteur de ma voiture.

Tout cela donne une impres­sion de dépos­ses­sion du monde. Et cela excite une par­tie de l’âme démo­cra­tique. Toc­que­ville déjà notait la ten­dance des sys­tèmes démo­cra­tiques à pro­duire des indi­vi­dus frus­trés. Cette mélan­co­lie démo­cra­tique est exa­cer­bée aujourd’hui par deux phé­no­mènes. Le pre­mier est la révo­lu­tion tech­no­lo­gique sur le mar­ché de l’information et sur le mar­ché de la pro­duc­tion des objets cog­ni­tifs, comme les intel­li­gences arti­fi­cielles, qui per­turbent inti­me­ment ce que nous sommes en tant qu’êtres humains et notre regard sur le monde. Le second phé­no­mène tient à l’essor de ces grands cou­rants nar­ra­tifs, qui nous auto­risent à regar­der de façon obses­sion­nelle en dedans de nous-mêmes et à inter­ro­ger sans cesse notre ressenti.

En quoi est-ce dan­ge­reux ? Tout sim­ple­ment parce que l’étape sui­vante, c’est d’exiger que mon res­sen­ti plie le réel. C’est-à-dire faire admettre aux autres que l’expression de mon res­sen­ti soit une norme de véri­té et de réa­li­té. Cela affecte les fron­tières entre notre ima­gi­naire et le monde tel qu’il est. C’est en cela que notre époque s’attaque au réel.

Une des forces de votre livre est d’articuler une vision globale, celle que vous venez d’exposer ici, à l’exploration des multiples groupes sociaux qui viennent l’incarner, parfois jusqu’à la caricature. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

Il y a le visage de l’époque, et il y a sa gri­mace. Mais mon pro­pos n’est pas d’alerter sur la folie du monde actuel en choi­sis­sant de n’y voir que sa gri­mace. Je ne pense pas que nous allons tous deve­nir des fic­to­sexuels (c’est-à-dire n’éprouver de désir que pour des per­son­nages fic­tifs) ou des thérians(les per­sonnes qui s’identifient comme non-humaines ou pas entiè­re­ment humaines). Les exemples radi­caux per­mettent d’affiner l’exploration ; ils per­mettent de tra­cer le péri­mètre de ce ter­ri­toire qui s’exprime sou­vent sous des formes beau­coup plus ano­dines, même si elles sont dra­ma­tiques pour les indi­vi­dus, comme le reflux du désir.

Cer­tains de ces groupes, par ailleurs, comptent des mil­lions de per­sonnes : ce sont des phé­no­mènes sociaux qui requièrent notre atten­tion – en tout cas la mienne, puisque je suis socio­logue. Pre­nons les shif­ters, ou plu­tôt les shif­teuses, car ce sont plu­tôt des filles : elles pra­tiquent le « rea­li­ty shif­ting », une pra­tique men­tale proche du rêve lucide, par laquelle cer­tains indi­vi­dus disent arri­ver à se pro­je­ter men­ta­le­ment dans des uni­vers ima­gi­nés, alter­na­tifs. L’explosion de cette pra­tique depuis le début des années 2020 est un fait social, que cer­tains experts lient à l’expérience du confi­ne­ment pen­dant la pan­dé­mie de covid, mais qui s’inscrit plus géné­ra­le­ment dans cet « assaut du réel » que je décris dans mon livre.

Or, cet assaut prend des formes mul­tiples, qui n’ont pas atten­du la pan­dé­mie. Mais ces formes ont un point en com­mun : une dif­fi­cul­té gran­dis­sante avec l’altérité. Que l’on pro­jette son égo par­tout dans l’univers, à la façon hyper­bo­lique des trans­hu­ma­nistes les plus radi­caux, où qu’on veuille absor­ber tout l’univers dans son propre égo par le res­sen­ti qu’on impose aux autres, qu’est-ce qui dis­pa­raît ? C’est l’autre.

Parmi les multiples formes de cet « assaut du réel », certaines sont militantes, voire brutales, comme la suppression des données sur le changement climatique et les attaques contre la science menées par l’administration Trump. Mais d’autres, comme ces shifteuses, ne s’apparentent-elles pas plutôt à un désir, à un désintérêt pour le réel ?

Le désir cherche à s’imposer au réel, c’est le point com­mun de tous ces phé­no­mènes. Mais ce désir peut refluer. C’est ce que poin­tait déjà Alain Ehren­berg dans son livre La Fatigue d’être soi (1998). Il mon­trait que, dans nos socié­tés ayant sup­pri­mé de nom­breux inter­dits, la dépres­sion avait suc­cé­dé à la névrose pour deve­nir le nou­veau mal du siècle. Beau­coup de psy­chiatres s’accordent à dire qu’aujourd’hui, nous vivons des épi­dé­mies de dépres­sion. Or, la dépres­sion, ce n’est pas tant le fait d’être mal­heu­reux, que l’absence de désir et, inci­dem­ment, de plai­sir : l’anhédonie. Ce reflux du désir est au cœur de l’expérience de cer­taines com­mu­nau­tés évo­quées dans mon livre, comme les hiki­ko­mo­ris, qu’on a vus appa­raître dans le Japon des années 1980 des jeunes gens – plu­tôt des gar­çons cette fois – qui, face aux injonc­tions qui leur étaient faites de réus­sir dans le sys­tème sco­laire et confron­té à la pre­mière grande crise éco­no­mique majeure que le Japon ait ren­con­tré après la Deuxième Guerre mon­diale, renoncent peu à peu à sor­tir de leur chambre. Ces com­mu­nau­tés ont ensuite essai­mé sous d’autres noms dans les autres pays déve­lop­pés. Qu’ont-ils en com­mun, ces hiki­ko­mo­ris ? Le désir reflue au point de vou­loir contour­ner le réel, de vou­loir pas­ser toute sa vie dans sa propre chambre.

Cette dérive a un avan­tage extra­or­di­naire pour ceux qui s’y aban­donnent : elle per­met de contrô­ler l’incertitude. Les hiki­ko­mo­ris ont une façon de ritua­li­ser leur quo­ti­dien qui fait d’eux de petits tyrans domes­tiques : il faut man­ger à telle heure, etc. Toute leur exis­tence se laisse lire comme une réduc­tion de l’incertitude. Et qu’est-ce que l’incertitude ? C’est la claire conscience de l’ouverture des temps pos­sibles. Si vous faites que demain res­semble à aujourd’hui qui res­semble à hier, le temps devient une ligne sans éven­tail d’Incertitude et du champ des pos­sibles. Votre vie devient un pré­sent éternel.

Propos recueillis par Richard Robert

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