La France vient de se doter de sa première Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information. Un de ses piliers est de considérer que « le premier rempart face aux manipulations de l’information est la société elle-même »1. L’intention est forte. Mais sur les quinze objectifs stratégiques du document, quatre seulement portent sur la résilience citoyenne. Les onze autres se répartissent entre régulation des plateformes, renforcement de la détection étatique et action internationale. Plus significatif encore : le périmètre se limite aux manipulations d’origine étrangère, excluant la désinformation endogène et la polarisation algorithmique. Ce déséquilibre n’est pas un accident. Il est le symptôme d’un paradigme qui, malgré des ajustements, reste orienté vers le contrôle de l’émetteur d’information.
Triple impossibilité
Ce paradigme se heurte à une triple impossibilité. Juridique d’abord : la commission Bronner, mise sur pied par le président de la République pour mesurer et comprendre les dangers que le numérique fait peser sur la cohésion nationale et notre démocratie afin de mieux y faire face, reconnaissait elle-même que chercher à agir contre la désinformation comporte le risque de porter atteinte à la liberté d’expression2. Technique ensuite : dans un espace numérique globalisé, aucun dispositif ne peut filtrer l’ensemble des flux informationnels à la source. Psychologique enfin : même lorsqu’une correction parvient à l’individu, elle peine à déloger la croyance initiale. C’est ce que la littérature appelle l’effet d’influence continue, documenté de manière extensive par Ecker et al. dans Nature Reviews Psychology3. L’information fausse laisse une empreinte cognitive que la rectification n’efface pas.
L’outil a ses mérites tactiques, mais sa logique est celle de la contre-narration, qui laisse intacte la vulnérabilité cognitive de la population
Le dispositif French Response, lancé en septembre 2025 par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères sur la plateforme X, illustre cette logique poussée à son terme. Son objectif, selon le ministre Jean-Noël Barrot, est de « rétablir les faits et redresser les perceptions » en occupant le terrain informationnel avec des ripostes rapides4. L’outil a ses mérites tactiques, notamment dans la bataille d’image en Afrique. Mais sa logique est celle de la contre-narration, qui laisse intacte la vulnérabilité cognitive de la population.
Existe-t-il une alternative scientifiquement fondée ? La recherche en psychologie cognitive suggère que oui, et que cette alternative repose sur un renversement de perspective : cibler le récepteur plutôt que l’émetteur, renforcer le discernement plutôt que tenter de contrôler le flux.
Exposition préventive
Les travaux sur l’inoculation psychologique menés à Cambridge par Sander van der Linden et Jon Roozenbeek en fournissent la validation empirique la plus robuste. En exposant préventivement les individus à des doses affaiblies de techniques manipulatoires (appel à l’émotion, faux dilemmes, recours à de faux experts), on renforce leur capacité à identifier ces techniques lorsqu’ils les rencontrent ensuite. Les résultats, confirmés par une méta-analyse sur 33 études et plus de 37 000 participants5, montrent que l’inoculation améliore la discrimination entre contenu fiable et non fiable sans induire de biais de réponse. Ce point est capital : on renforce le discernement sans engendrer de méfiance généralisée.

L’OTAN a tiré les conséquences de ces avancées. L’équipe Applied Cognitive Effects du Commandement allié Transformation a formulé en octobre 2025 un concept qu’elle nomme « orientation resilience » : la résilience au stade de l’interprétation de l’information. Sa recommandation est sans ambiguïté : l’Alliance doit dépasser la lutte contre la désinformation au niveau superficiel pour construire la résilience cognitive à chaque échelon, de la formation individuelle à l’engagement civilo-militaire6. Ce concept prolonge les réflexions sur la guerre cognitive que Bernard Claverie et Didier Bazalgette & Paul Janin ont ouvertes dans ces colonnes7, en déplaçant l’accent de la menace vers la protection du récepteur.
L’exemple de la Suède
La Suède offre la preuve de concept la plus aboutie de ce paradigme. Son Agence de défense psychologique (rétablie en 2022) repose sur un postulat qui tient en une phrase : « Plus il est difficile de vous tromper, plus notre société démocratique est forte. » L’historienne Hedvig Ördén résume la trajectoire intellectuelle suédoise comme un glissement « de l’adversaire présumé au public exposé »8. L’opérationnalisation est massive : campagne nationale « Bli inte lurad », système de formation gratuit ayant touché plus de 10 000 participants en 2024, programme d’inclusion des jeunes des quartiers périphériques dans la réflexion sur la résilience.
En France, l’éducation aux médias et à l’information (EMI) et les travaux du Conseil scientifique de l’Éducation nationale sur l’esprit critique9 vont dans le bon sens. Mais l’EMI reste un enseignement transversal dont l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR) a relevé la faiblesse dans le premier degré et les inégalités territoriales10. Surtout, ces dispositifs ne touchent pas les adultes. L’appel à projets ASTRID « Résistance » (AID/ANR, juillet 2025), qui finance la recherche en résistance cognitive, constitue un signal encourageant mais reste un programme de recherche appliquée, pas un dispositif immédiatement opérationnel à l’échelle de la population.
Ce qui manque, c’est le concept intégrateur. L’autonomie épistémique, telle que la renouvellent les travaux de Matheson et Lougheed (Routledge, 2022) ou le projet Oxford-Glasgow « Expanding Autonomy »11, fournit le socle philosophique. L’inoculation psychologique fournit la méthode. La défense psychologique suédoise fournit le modèle institutionnel. Mais l’articulation entre la protection cognitive individuelle et la résilience collective reste à construire.
C’est cette articulation que je propose d’appeler souveraineté cognitive : la capacité, entraînable et transmissible, de protéger son jugement contre les tentatives de manipulation. J’en ai posé les bases dans un ouvrage récent, le Petit Traité de Souveraineté Cognitive12, en proposant des outils concrets (protocole STOP, cartographie des biais d’interprétation, métaphore territoriale de l’espace mental) pour que chaque citoyen puisse devenir agent de sa propre défense informationnelle. Car si l’être humain est la cible ultime de toute opération d’influence, la solution ne peut être que fondamentalement humaine.