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La vérité sous pression : dans l'œil du cyclone informationnel

Le cerveau humain est la dernière infrastructure critique non protégée

avec Guillaume Chillet, spécialiste en sciences cognitives et responsable du domaine sciences humaines et sociales à l'Agence de l'innovation de défense (AID)
Le 14 avril 2026 |
4 min. de lecture
Guillaume Chillet_VF
Guillaume Chillet
spécialiste en sciences cognitives et responsable du domaine sciences humaines et sociales à l'Agence de l'innovation de défense (AID)
En bref
  • La première stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information publiée par la France en février 2026 consacre l'essentiel de ses objectifs à la régulation des plateformes, négligeant la résilience citoyenne — une approche aux limites juridiques, techniques et psychologiques.
  • Exposer préventivement les individus aux techniques de manipulation renforce leur discernement sans générer de méfiance, une conclusion validée sur une cohorte de plus de 37 000 participants.
  • L'OTAN et la Suède ont déployé des approches institutionnelles centrées sur le renforcement du public exposé plutôt que sur le contrôle des sources.
  • La souveraineté cognitive est une capacité entraînable qui permet de protéger son jugement contre la manipulation, articulant autonomie individuelle et résilience collective.

La France vient de se doter de sa pre­mière Stra­té­gie natio­nale de lutte contre les mani­pu­la­tions de l’information. Un de ses piliers est de consi­dé­rer que « le pre­mier rem­part face aux mani­pu­la­tions de l’information est la socié­té elle-même »1. L’intention est forte. Mais sur les quinze objec­tifs stra­té­giques du docu­ment, quatre seule­ment portent sur la rési­lience citoyenne. Les onze autres se répar­tissent entre régu­la­tion des pla­te­formes, ren­for­ce­ment de la détec­tion éta­tique et action inter­na­tio­nale. Plus signi­fi­ca­tif encore : le péri­mètre se limite aux mani­pu­la­tions d’origine étran­gère, excluant la dés­in­for­ma­tion endo­gène et la pola­ri­sa­tion algo­rith­mique. Ce dés­équi­libre n’est pas un acci­dent. Il est le symp­tôme d’un para­digme qui, mal­gré des ajus­te­ments, reste orien­té vers le contrôle de l’émetteur d’information.

Triple impossibilité

Ce para­digme se heurte à une triple impos­si­bi­li­té. Juri­dique d’abord : la com­mis­sion Bron­ner, mise sur pied par le pré­sident de la Répu­blique pour mesu­rer et com­prendre les dan­gers que le numé­rique fait peser sur la cohé­sion natio­nale et notre démo­cra­tie afin de mieux y faire face, recon­nais­sait elle-même que cher­cher à agir contre la dés­in­for­ma­tion com­porte le risque de por­ter atteinte à la liber­té d’expression2. Tech­nique ensuite : dans un espace numé­rique glo­ba­li­sé, aucun dis­po­si­tif ne peut fil­trer l’ensemble des flux infor­ma­tion­nels à la source. Psy­cho­lo­gique enfin : même lorsqu’une cor­rec­tion par­vient à l’individu, elle peine à délo­ger la croyance ini­tiale. C’est ce que la lit­té­ra­ture appelle l’effet d’influence conti­nue, docu­men­té de manière exten­sive par Ecker et al. dans Nature Reviews Psy­cho­lo­gy3. L’information fausse laisse une empreinte cog­ni­tive que la rec­ti­fi­ca­tion n’efface pas.

L’outil a ses mérites tac­tiques, mais sa logique est celle de la contre-nar­ra­tion, qui laisse intacte la vul­né­ra­bi­li­té cog­ni­tive de la population

Le dis­po­si­tif French Res­ponse, lan­cé en sep­tembre 2025 par le minis­tère de l’Europe et des Affaires étran­gères sur la pla­te­forme X, illustre cette logique pous­sée à son terme. Son objec­tif, selon le ministre Jean-Noël Bar­rot, est de « réta­blir les faits et redres­ser les per­cep­tions » en occu­pant le ter­rain infor­ma­tion­nel avec des ripostes rapides4. L’outil a ses mérites tac­tiques, notam­ment dans la bataille d’image en Afrique. Mais sa logique est celle de la contre-nar­ra­tion, qui laisse intacte la vul­né­ra­bi­li­té cog­ni­tive de la population.

Existe-t-il une alter­na­tive scien­ti­fi­que­ment fon­dée ? La recherche en psy­cho­lo­gie cog­ni­tive sug­gère que oui, et que cette alter­na­tive repose sur un ren­ver­se­ment de pers­pec­tive : cibler le récep­teur plu­tôt que l’émetteur, ren­for­cer le dis­cer­ne­ment plu­tôt que ten­ter de contrô­ler le flux.

Exposition préventive

Les tra­vaux sur l’inoculation psy­cho­lo­gique menés à Cam­bridge par San­der van der Lin­den et Jon Roo­zen­beek en four­nissent la vali­da­tion empi­rique la plus robuste. En expo­sant pré­ven­ti­ve­ment les indi­vi­dus à des doses affai­blies de tech­niques mani­pu­la­toires (appel à l’émotion, faux dilemmes, recours à de faux experts), on ren­force leur capa­ci­té à iden­ti­fier ces tech­niques lorsqu’ils les ren­contrent ensuite. Les résul­tats, confir­més par une méta-ana­lyse sur 33 études et plus de 37 000 par­ti­ci­pants5, montrent que l’inoculation amé­liore la dis­cri­mi­na­tion entre conte­nu fiable et non fiable sans induire de biais de réponse. Ce point est capi­tal : on ren­force le dis­cer­ne­ment sans engen­drer de méfiance généralisée.

L’OTAN a tiré les consé­quences de ces avan­cées. L’équipe Applied Cog­ni­tive Effects du Com­man­de­ment allié Trans­for­ma­tion a for­mu­lé en octobre 2025 un concept qu’elle nomme « orien­ta­tion resi­lience » : la rési­lience au stade de l’interprétation de l’information. Sa recom­man­da­tion est sans ambi­guï­té : l’Alliance doit dépas­ser la lutte contre la dés­in­for­ma­tion au niveau super­fi­ciel pour construire la rési­lience cog­ni­tive à chaque éche­lon, de la for­ma­tion indi­vi­duelle à l’engagement civi­lo-mili­taire6. Ce concept pro­longe les réflexions sur la guerre cog­ni­tive que Ber­nard Cla­ve­rie et Didier Bazal­gette & Paul Janin ont ouvertes dans ces colonnes7, en dépla­çant l’accent de la menace vers la pro­tec­tion du récepteur.

L’exemple de la Suède

La Suède offre la preuve de concept la plus abou­tie de ce para­digme. Son Agence de défense psy­cho­lo­gique (réta­blie en 2022) repose sur un pos­tu­lat qui tient en une phrase : « Plus il est dif­fi­cile de vous trom­per, plus notre socié­té démo­cra­tique est forte. » L’historienne Hed­vig Ördén résume la tra­jec­toire intel­lec­tuelle sué­doise comme un glis­se­ment « de l’adversaire pré­su­mé au public expo­sé »8. L’opérationnalisation est mas­sive : cam­pagne natio­nale « Bli inte lurad », sys­tème de for­ma­tion gra­tuit ayant tou­ché plus de 10 000 par­ti­ci­pants en 2024, pro­gramme d’inclusion des jeunes des quar­tiers péri­phé­riques dans la réflexion sur la résilience.

En France, l’éducation aux médias et à l’information (EMI) et les tra­vaux du Conseil scien­ti­fique de l’Éducation natio­nale sur l’esprit cri­tique9 vont dans le bon sens. Mais l’EMI reste un ensei­gne­ment trans­ver­sal dont l’Ins­pec­tion géné­rale de l’é­du­ca­tion, du sport et de la recherche (IGÉSR) a rele­vé la fai­blesse dans le pre­mier degré et les inéga­li­tés ter­ri­to­riales10. Sur­tout, ces dis­po­si­tifs ne touchent pas les adultes. L’appel à pro­jets ASTRID « Résis­tance » (AID/ANR, juillet 2025), qui finance la recherche en résis­tance cog­ni­tive, consti­tue un signal encou­ra­geant mais reste un pro­gramme de recherche appli­quée, pas un dis­po­si­tif immé­dia­te­ment opé­ra­tion­nel à l’échelle de la population.

Ce qui manque, c’est le concept inté­gra­teur. L’autonomie épis­té­mique, telle que la renou­vellent les tra­vaux de Mathe­son et Lou­gheed (Rout­ledge, 2022) ou le pro­jet Oxford-Glas­gow « Expan­ding Auto­no­my »11, four­nit le socle phi­lo­so­phique. L’inoculation psy­cho­lo­gique four­nit la méthode. La défense psy­cho­lo­gique sué­doise four­nit le modèle ins­ti­tu­tion­nel. Mais l’articulation entre la pro­tec­tion cog­ni­tive indi­vi­duelle et la rési­lience col­lec­tive reste à construire.

C’est cette arti­cu­la­tion que je pro­pose d’appeler sou­ve­rai­ne­té cog­ni­tive : la capa­ci­té, entraî­nable et trans­mis­sible, de pro­té­ger son juge­ment contre les ten­ta­tives de mani­pu­la­tion. J’en ai posé les bases dans un ouvrage récent, le Petit Trai­té de Sou­ve­rai­ne­té Cog­ni­tive12, en pro­po­sant des outils concrets (pro­to­cole STOP, car­to­gra­phie des biais d’interprétation, méta­phore ter­ri­to­riale de l’espace men­tal) pour que chaque citoyen puisse deve­nir agent de sa propre défense infor­ma­tion­nelle. Car si l’être humain est la cible ultime de toute opé­ra­tion d’influence, la solu­tion ne peut être que fon­da­men­ta­le­ment humaine.

1SGDSN, Stra­té­gie natio­nale de lutte contre les mani­pu­la­tions de l’information 2026–2030, 11 février 2026. sgd​sn​.gouv​.fr
2Com­mis­sion Bron­ner, Les Lumières à l’ère numé­rique, jan­vier 2022. vie​-publique​.fr
3Ecker, U.K.H. et al., « The psy­cho­lo­gi­cal dri­vers of mis­in­for­ma­tion belief », Nature Reviews Psy­cho­lo­gy, 1, 13–29, 2022. nature​.com
4Dis­cours de J.-N. Bar­rot, Confé­rence des ambas­sa­deurs, 9 jan­vier 2026. diplo​ma​tie​.gouv​.fr
5Méta-ana­lyse Signal Detec­tion Theo­ry, 33 études, N=37 075, 2025. Voir aus­si Roo­zen­beek, J. et al., Science Advances, 8(34), 2022. science​.org
6NATO Allied Com­mand Trans­for­ma­tion, Applied Cog­ni­tive Effects News­let­ter, octobre 2025. act​.nato​.int
7Cla­ve­rie, B., « Cog­ni­tive war­fare », Poly­tech­nique Insights, février 2025 ; Bazal­gette, D. & Janin, P., « Cog­ni­tive war­fare : what seven years of mili­ta­ry-civi­lian research reveals », Poly­tech­nique Insights, novembre 2025.
8Ördén, H., « A genea­lo­gy of Swe­dish psy­cho­lo­gi­cal defence », Coope­ra­tion and Conflict, 2025. sage​pub​.com
9Pas­qui­nel­li, E. & Bron­ner, G., Édu­quer à l’esprit cri­tique, CSEN, 2021. reseau​-canope​.fr
10IGÉSR, Déve­lop­pe­ment de l’esprit cri­tique chez les élèves, Minis­tère de l’Éducation natio­nale. edu​ca​tion​.gouv​.fr
11Mathe­son, J. & Lou­gheed, K. (eds.), Epis­te­mic Auto­no­my, Rout­ledge, 2022 ; pro­jet AHRC « Expan­ding Auto­no­my », Oxford-Glas­gow.
12Chil­let, G., Petit Trai­té de Sou­ve­rai­ne­té Cog­ni­tive, février 2026.

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