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Patrice Georget – chronique
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Les biais cognitifs sont-ils compatibles avec la méthode scientifique ?

Patrice Georget
Patrice Georget
enseignant-chercheur en psychosociologie à l’École universitaire de Management IAE Caen

Les biais cog­ni­tifs sont aujourd’hui bien docu­men­tés dans la recherche en sciences cog­ni­tives1. Ces erreurs sys­té­ma­tiques – et donc pré­vi­sibles – témoignent non seule­ment de notre ratio­na­li­té limi­tée, mais aus­si de la direc­tion choi­sie par nos juge­ments et prises de déci­sion. Ils obéissent à des méca­nismes bien pré­cis, aux fonc­tions mul­tiples : gérer de grands flux d’informations, com­pen­ser les limites de notre mémoire, pré­ser­ver l’économie cog­ni­tive, déci­der rapi­de­ment, accé­der à des per­cep­tions signi­fiantes, pro­té­ger l’intégrité du soi, nous ras­su­rer dans nos décisions.

L’étude scien­ti­fique des biais cog­ni­tifs consiste à construire une connais­sance ration­nelle de notre irra­tio­na­li­té. Pour cela, la méthode scien­ti­fique s’appuie d’une part sur la des­crip­tion de faits objec­ti­vables – recen­sés avec des outils de quan­ti­fi­ca­tion ; d’autre part sur des modèles expli­ca­tifs inva­riants (des théo­ries) – dont on cherche l’adéquation avec les faits ; et enfin sur une capa­ci­té à pré­dire, tes­ter et com­pa­rer – grâce à une recherche de la cau­sa­li­té des phé­no­mènes, ren­due pos­sible par l’approche expé­ri­men­tale2. La véri­té n’étant pas tou­jours facile à débus­quer, la science est nour­rie de contro­verses. Rai­son pour laquelle la méthode scien­ti­fique s’inscrit sur le prin­cipe fon­da­men­tal de la « dis­pute », c’est-à-dire de la mise en débat des résul­tats obte­nus, entre pairs, sous l’angle de la preuve publique. Elle est donc col­lec­tive, sou­mise au régime de la pro­ba­tion et de la répli­ca­tion, de la nuance, du temps long, de l’indépendance par rap­port aux pou­voirs, pour conver­ger vers la vérité.

Les ingré­dients de la méthode scien­ti­fique et des biais cog­ni­tifs s’avèrent par­fois (pour ne pas dire sou­vent) anta­go­nistes. Sans pré­tendre à l’exhaustivité, iden­ti­fions quelques points d’achoppement signi­fi­ca­tifs et sus­cep­tibles de mieux com­prendre cer­taines pos­tures contem­po­raines de défiance vis-à-vis de la science.

Confirmer vs. infirmer

Ima­gi­nez que j’aie en tête une règle que je vous pro­pose de devi­ner. Je vous informe que la suite de nombre « 2, 4 et 6 » res­pecte cette règle. Pour la devi­ner, vous pou­vez me pro­po­ser des suites de trois nombres et je vous dirai si elles sont conformes ou non à ma règle. Lorsque l’on fait l’expérience3, les par­ti­ci­pants vont logi­que­ment faire une hypo­thèse sur la règle (par exemple « suite de nombres crois­sant de deux en deux »), et la tes­ter de manière posi­tive, avec très majo­ri­tai­re­ment des séries de jus­ti­fi­ca­tion de type « 16, 18, 20 » puis « 23, 25, 27 ». Or ces pro­po­si­tions confir­ma­toires n’ont pas pour but de tes­ter SI l’hypothèse est vraie, mais QUE l’hypothèse est vraie. Seules des séries qui vont infir­mer l’hypothèse for­mu­lée par les par­ti­ci­pants (par exemple ici « 3, 6, 9 ») vont per­mettre de véri­fier SI elle est vraie. Ce « biais de confir­ma­tion d’hypothèse » explique pour­quoi nous évi­tons spon­ta­né­ment et soi­gneu­se­ment la recherche d’arguments qui vont à l’encontre de nos croyances : l’aversion à la perte de nos cer­ti­tudes l’emporte sur la pos­si­bi­li­té de gagner en nou­velles connais­sances. Comme quel­qu’un le disait, « la folie, c’est de faire tou­jours la même chose et de s’at­tendre à un résul­tat différent ».

On a ten­dance à sur­es­ti­mer la pro­ba­bi­li­té d’un évè­ne­ment lorsque l’on sait qu’il s’est déroulé.

La méthode scien­ti­fique, à l’inverse, est contre-intui­tive, elle nous enseigne com­ment nous méfier de ce biais grâce à la tech­nique du double aveugle des­ti­née à limi­ter l’auto-persuasion, et à une pos­ture « infir­ma­toire » : mettre à l’épreuve des hypo­thèses en mul­ti­pliant des expé­riences sus­cep­tibles de les réfu­ter. Une théo­rie « résiste » aux faits jusqu’à preuve du contraire. Il n’en reste pas moins que l’activité de recherche n’est pas indemne du biais de confir­ma­tion, puisque les résul­tats posi­tifs sont consi­dé­ra­ble­ment valo­ri­sés pour les publi­ca­tions, sur­tout dans les sciences dites « molles ». Par ailleurs, les études de repro­duc­ti­bi­li­té n’ont pas tou­jours la cote, sur­tout lorsqu’elles révèlent à quel point nombre de résul­tats de recherches en sciences humaines et sociales ne sont pas repro­duits4

La puis­sance du biais de confir­ma­tion d’hypothèse tient au fait qu’il ne concerne pas seule­ment le pré­sent mais aus­si… le pas­sé ! En effet, on a ten­dance à sur­es­ti­mer la pro­ba­bi­li­té d’un évè­ne­ment lorsque l’on sait qu’il s’est dérou­lé : après coup, on se com­porte sou­vent comme si le futur était évident à pré­voir (« c’était cou­ru d’avance »), et comme si l’incertitude ou l’inconnu n’intervenaient pas dans les évè­ne­ments. Ce biais confir­ma­toire dit « rétros­pec­tif »5 est d’autant plus saillant dans les situa­tions tra­giques, et ceci peut expli­quer les pro­cès d’intention dont sont les cibles les scien­ti­fiques ou les repré­sen­tants poli­tiques une fois connu le bilan humain d’une pan­dé­mie, d’une attaque ter­ro­riste ou d’une crise économique.

Le biais rétros­pec­tif s’appuie sur l’extraordinaire capa­ci­té de l’esprit humain à la ratio­na­li­sa­tion, c’est-à-dire la jus­ti­fi­ca­tion a pos­te­rio­ri des évé­ne­ments. On ne résiste jamais long­temps à se racon­ter une bonne his­toire, quitte à dis­tordre la réa­li­té6. De ce fait, on pri­vi­lé­gie la recherche effré­née des causes aux simples cor­ré­la­tions, les pseu­do-cer­ti­tudes aux pro­ba­bi­li­tés, le déni du hasard à la prise en compte des aléas, la pen­sée dicho­to­mique à la nuance, la sur­es­ti­ma­tion des faibles pro­ba­bi­li­tés à l’observation neutre des faits : pré­ci­sé­ment tout l’inverse de ce que nous apprend la méthode scientifique.

Science dure vs. science humaine

La méthode scien­ti­fique peut-elle s’appliquer à l’étude de l’humanité par l’humanité ? Dans une vaste série de recherches en psy­cho­lo­gie sociale expé­ri­men­tale, Jean-Pierre Decon­chy et son équipe ont explo­ré un sujet pas­sion­nant : la manière dont l’être humain pense l’être humain, et la manière dont l’être humain pense l’étude de l’être humain. À l’aide de mon­tages expé­ri­men­taux ingé­nieux ras­sem­blés en 2000 dans un ouvrage au titre évo­ca­teur (Les ani­maux sur­na­tu­rés7), les cher­cheurs ont mon­tré com­ment, en deçà d’une accul­tu­ra­tion scien­ti­fique pous­sée, cer­tains de nos filtres cog­ni­tifs ont pour fonc­tion de nous immu­ni­ser contre l’idée que nos pen­sées et nos com­por­te­ments s’appuient sur des déter­mi­nismes natu­rels. Et que, par consé­quent, en ver­tu de ces filtres cog­ni­tifs, la science serait impropre à com­prendre et expli­quer la « nature » humaine pro­fonde. Ain­si, l’humanité construit une défi­ni­tion de l’espèce humaine qui l’éloigne de l’idée qu’il serait un être de nature, déter­mi­nable par des lois com­pa­rables aux autres êtres vivants. Der­rière cet impen­sable bio­lo­gique se cache un « autre chose », une « sur-nature », et donc une défiance à l’idée même que la science ait son mot à dire sur ce qu’est l’être humain.

On retrouve dans ces recherches l’idée d’une ratio­na­li­té limi­tée, mais en ce sens que la connais­sance de l’être humain ren­ver­rait néces­sai­re­ment à autre chose qu’à la ratio­na­li­té. Il est d’ailleurs stu­pé­fiant de consta­ter que, paral­lè­le­ment aux pro­grès des sciences cog­ni­tives et des neu­ros­ciences, on voit fleu­rir autant de pseu­do-sciences humaines qui leur ajoutent un petit sup­plé­ment d’âme, cette « sur-nature » étu­diée par Decon­chy : regain du cha­ma­nisme, des méde­cines éner­gé­tiques, des tech­niques de déve­lop­pe­ment per­son­nel. La « cau­tion » du voca­bu­laire scien­ti­fique est cen­sée faire auto­ri­té (encore un biais cog­ni­tif), dans la même veine que les extra­po­la­tions fan­tai­sistes récentes qui pré­tendent s’inspirer de la phy­sique quan­tique pour jus­ti­fier des méde­cines alter­na­tives ou d’autres phé­no­mènes mys­té­rieux8.

Penser contre soi-même

Notre cer­veau tire des conclu­sions rapides et éco­nomes pour nous rendre ser­vice. La plu­part du temps, elles sont suf­fi­santes et à peu près per­ti­nentes pour nos besoins immé­diats. Mais par­fois, elles nous des­servent et nous conduisent dans des méandres qui dis­cré­ditent l’idée même de libre arbitre. Lut­ter contre soi, contre la pente natu­relle des biais cog­ni­tifs qui affai­blissent notre dis­cer­ne­ment, néces­site une for­ma­tion mini­male à la méthode scien­ti­fique, et pas seule­ment chez ceux qui se des­tinent à une pro­fes­sion scien­ti­fique. Cela sup­pose aus­si une com­pré­hen­sion des rac­cour­cis de pen­sée uti­li­sés par notre cer­veau pour nous faci­li­ter la vie, et par­fois nous ber­cer d’une illu­sion de compréhension.

Les fon­da­tions comme « La main à la pâte » et glo­ba­le­ment tous les dis­po­si­tifs « tiers-lieu » dédiés à la média­tion scien­ti­fique, en lien avec les uni­ver­si­tés et orga­nismes de recherche, sont une urgence socié­tale pour ren­for­cer les com­pé­tences psy­cho-sociales, non seule­ment des sco­laires mais aus­si des citoyens. C’est le prix à payer pour que la science ne soit pas per­çue comme une croyance comme une autre, pour que les opi­nions dou­teuses ou trom­peuses ne priment pas sur la véri­té, et donc pour que nos démo­cra­ties main­tiennent leurs com­pé­tences émancipatrices.

1Vincent Ber­thet (2018), L’erreur est humaine. Aux fron­tières de la ratio­na­li­té. Paris, CNRS Edi­tions
2Ben­ja­min Mata­lon (1997). Décrire, expli­quer, pré­voir. Colin
3Klay­man, Joshua & Ha, Young-won (1987). “Confir­ma­tion, dis­con­fir­ma­tion, and infor­ma­tion in hypo­the­sis tes­ting”. Psy­cho­lo­gi­cal Review, 94 (2):211–228
4Lari­vée, S., Séné­chal, C., St-Onge, Z. & Sau­vé, M.-R. (2019). « Le biais de confir­ma­tion en recherche ». Revue de psy­choé­du­ca­tion, 48(1), 245–263
5J. Baron &  J. Her­shey (1988), “Out­come bias in deci­sion eva­lua­tion”, Jour­nal of Per­so­na­li­ty and Social Psy­cho­lo­gy 54(4), pp 569–579
6Lio­nel Nac­cache (2020). Le ciné­ma inté­rieur. Pro­jec­tion pri­vée au cœur de la conscience. Odile Jacob
7Jean-Pierre Decon­chy (2000). Les ani­maux sur­na­tu­rés. Presses Uni­ver­si­taires de Gre­noble
8(8) Julien Bobroff (2019). « Sept idées fausses sur la phy­sique quan­tique ». The Conver­sa­tion, https://​the​con​ver​sa​tion​.com/​s​e​p​t​-​i​d​e​e​s​-​f​a​u​s​s​e​s​-​s​u​r​-​l​a​-​p​h​y​s​i​q​u​e​-​q​u​a​n​t​i​q​u​e​-​1​13517

Auteurs

Patrice Georget

Patrice Georget

enseignant-chercheur en psychosociologie à l’École universitaire de Management IAE Caen

Patrice Georget est enseignant-chercheur en psychosociologie à l’Ecole Universitaire de Management IAE Caen qu’il a dirigée de 2015 à 2020. Il a été consultant dans l’industrie en management de la diversité et en prévention des risques. Il est expert auprès de l’APM (Association Progrès du Management) depuis 2009 et intervenant GERME.

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