« Nobel Pride » : quand les universités revendiquent des lauriers qui ne sont pas les leurs
- Un tiers des lauréats remportent le prix Nobel dans une institution différente de celle où leur découverte a été faite.
- L'effet « Nobel Pride » consiste à revendiquer de manière parfois excessive ce lien avec un lauréat du prix, ce qui peut occulter la structure initiale dans laquelle a été développée la recherche.
- Sur les 31 000 universités qui existent dans le monde, moins de 0,6 % ont déjà été le lieu d'une découverte récompensée par un prix Nobel.
- Clarifier cet effet pourrait aider à identifier les conditions favorables aux avancées scientifiques.
Chaque année, en octobre, alors que les annonces des prix Nobel captivent l’attention mondiale, un rituel familier se déroule dans les universités et les pays du monde entier. Les communiqués de presse inondent les salles de rédaction, chaque institution étant impatiente de revendiquer son association avec les nouveaux lauréats. « Lauréat du prix Nobel affilié à notre université », proclament-elles, transformant souvent des liens ténus en gage d’excellence institutionnelle. Ce phénomène, baptisé « Nobel Pride », révèle un réseau complexe de crédits scientifiques qui occulte une question fondamentale : où les découvertes révolutionnaires ont-elles réellement lieu ?
Les enjeux de ce positionnement académique sont énormes. À une époque où le classement des universités détermine leur réputation internationale, le financement de la recherche et leur capacité à attirer les meilleurs talents, les affiliations Nobel sont devenues une monnaie d’échange sur le marché académique mondial. Pourtant, les mesures traditionnelles utilisées pour attribuer le mérite scientifique sont souvent trompeuses, créant une image déformée de l’origine et du développement réel de la recherche transformatrice.
Une analyse exhaustive des données relatives aux prix Nobel sur 124 ans révèle des vérités surprenantes sur la géographie de l’excellence scientifique, la mobilité des génies et les écosystèmes institutionnels qui favorisent les découvertes révolutionnaires. Ces conclusions remettent en question les idées reçues sur le prestige scientifique et offrent des informations cruciales aux universités, aux gouvernements et aux chercheurs qui évoluent dans un paysage mondial de plus en plus concurrentiel.
Géographie du génie : un club d’élite
La première révélation qui ressort de l’examen de tous les prix Nobel de physique, de chimie et de médecine décernés entre 1901 et 2024 est, à quel point, l’excellence scientifique est concentrée. Sur les quelque 31 000 universités qui existent dans le monde, moins de 0,6 % ont déjà été le berceau d’une découverte récompensée par un prix Nobel. Cette concentration extraordinaire signifie que seules 150 institutions dans le monde ont été le lieu de naissance de recherches dignes d’un prix Nobel, tandis que seules 160 employaient un lauréat au moment de l’attribution du prix.
Cette domination s’étend au niveau national, où la concentration géographique crée des gagnants et des perdants évidents dans la course au prestige scientifique. Cinq pays – les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et la Suisse – représentent plus de 80 % de toutes les découvertes récompensées par le prix Nobel. Cette concentration persiste depuis plus d’un siècle de progrès scientifiques, ce qui suggère que certains écosystèmes nationaux possèdent des avantages durables pour favoriser la recherche novatrice.
New York et le Massachusetts représentent à eux deux 35,9 % des découvertes américaines, tandis que la Californie en représente 20,7 %.
Aux États-Unis, la concentration est encore plus forte. Trois États, New York, le Massachusetts et la Californie représentent 57 % de toutes les découvertes américaines récompensées par un prix Nobel. New York et le Massachusetts représentent à eux deux 35,9 % des découvertes américaines, tandis que la Californie en représente 20,7 %. Cette concentration géographique reflète la puissance des pôles de recherche établis : le centre de biotechnologie de Boston-Cambridge, le triangle de recherche de la région métropolitaine de New York et l’écosystème d’innovation de la Silicon Valley en Californie.
Le plus frappant est peut-être la performance exceptionnelle de la Suisse par rapport à sa population. Avec seulement 8,7 millions d’habitants, la Suisse dépasse largement son poids en termes de découvertes Nobel par habitant, ce qui suggère que les petits pays dotés de cadres institutionnels et d’investissements dans la recherche appropriés peuvent rivaliser efficacement avec des pays ayant une démographie beaucoup plus importante. Cette réussite suisse offre de l’espoir aux petits pays qui cherchent à se doter de capacités de recherche de classe mondiale.
À l’inverse, les puissances européennes traditionnelles montrent des signes de déclin. L’Allemagne, la France, les Pays-Bas et l’Autriche, qui dominaient autrefois la recherche scientifique, ont vu leur avantage concurrentiel s’éroder au fil du temps. Cette évolution reflète des changements plus larges dans les modèles d’investissement mondiaux en matière de recherche, les États-Unis attirant de plus en plus de talents scientifiques qui auraient pu, auparavant, rester dans des institutions européennes.
Écart entre découvertes et récompenses
La conclusion la plus significative remet en question la manière dont les institutions revendiquent le prestige du prix Nobel. Les mesures traditionnelles se concentrent sur le lieu de travail des lauréats au moment où ils reçoivent leur prix, et non sur le lieu où ils ont fait leurs découvertes. Cela crée une attribution fondamentalement erronée du mérite scientifique, car les chercheurs changent souvent d’institution entre le moment de la découverte et celui de la reconnaissance, qui peut prendre des années, voire des décennies.
Les données révèlent également de fortes asymétries dans la « comptabilité Nobel » des institutions. Certaines universités excellent dans la promotion de la recherche de pointe, mais ont du mal à retenir les talents jusqu’au moment de la remise des prix. L’université de Cambridge illustre bien ce phénomène, puisqu’elle comptait 27 lauréats au moment de leurs découvertes, mais seulement 17 lorsqu’ils ont reçu leur prix. Cela suggère que Cambridge crée un environnement propice à la pensée innovante, mais qu’elle manque peut-être de ressources ou d’incitations pour retenir ses chercheurs les plus brillants.

Le phénomène inverse s’observe à la Max Planck Gesellschaft en Allemagne, qui employait 29 lauréats au moment de la remise des prix, mais n’en comptait que 17 au moment de leurs découvertes. Cela reflète une stratégie sophistiquée consistant à recruter des scientifiques reconnus qui ont déjà fait leurs preuves, en « achetant » essentiellement le « Nobel Pride » plutôt qu’en le cultivant de manière organique.
Plus remarquable encore, 72 institutions, soit 31 % de toutes les universités affiliées au prix Nobel, n’ont jamais été le lieu d’une découverte récompensée par le prix Nobel, bien qu’elles employaient des lauréats au moment de la remise des prix. Ces institutions ont bâti leur réputation Nobel entièrement grâce à un recrutement stratégique plutôt qu’en encourageant des recherches originales et révolutionnaires.
Cet écart entre les découvertes et les récompenses a des implications profondes sur notre compréhension de l’excellence scientifique. Les universités qui se vendent en mettant en avant leurs professeurs lauréats du prix Nobel mettent peut-être davantage en avant leurs capacités de recrutement que leur environnement de recherche. Pour les étudiants et chercheurs potentiels à la recherche d’institutions où ils pourraient faire leurs propres percées, les mesures traditionnelles du prix Nobel peuvent être des guides trompeurs.
Une élite mobile : les schémas de migration scientifique
Les lauréats du prix Nobel représentent l’un des groupes professionnels les plus mobiles au niveau international jamais étudiés. Près de 30 % des découvertes récompensées par le prix Nobel sont « d’origine étrangère », c’est-à-dire réalisée par des chercheurs travaillant en dehors de leur pays natal. Cette statistique souligne l’importance cruciale de la mobilité internationale des talents pour stimuler le progrès scientifique.
Les schémas de migration révèlent des préférences géographiques et des barrières propres. Les scientifiques nés en Europe affichent les taux de mobilité les plus élevés, un sur cinq finit par s’installer en Amérique du Nord avant de faire des découvertes dignes du prix Nobel. Cette fuite des cerveaux transatlantique reflète à la fois les conditions de recherche attrayantes dans les universités américaines et les défis auxquels sont confrontés les établissements de recherche européens pour retenir les meilleurs talents.
Une des stratégies consiste à recruter des scientifiques reconnus qui ont déjà fait leurs preuves, en achetant essentiellement le Nobel Pride plutôt qu’en le cultivant de manière organique.
Les scientifiques nord-américains affichent des schémas de mobilité très différents, seuls 3,5 % d’entre eux s’aventurent à l’étranger avant de faire leurs découvertes révolutionnaires. Ce faible taux de mobilité peut refléter la richesse et la qualité des institutions de recherche nord-américaines, qui offrent suffisamment de possibilités d’avancement sans nécessiter d’expatriation. Il peut également suggérer un certain insularisme qui pourrait limiter l’exposition à des approches de recherche diverses et à la collaboration internationale.
Il est intéressant de noter que, si les scientifiques changent souvent de pays avant de faire des découvertes, ils ont tendance à rester dans le pays où ils ont fait leur découverte jusqu’à ce qu’ils reçoivent leur prix. Le « taux de découvertes à l’étranger » — qui mesure les cas où les lauréats travaillent dans un pays différent au moment de leur découverte et au moment de la remise du prix — reste stable, à seulement 10,6 %. Cela suggère que les pays qui parviennent à attirer des chercheurs de pointe possèdent également les capacités institutionnelles nécessaires pour les retenir pendant leurs années les plus productives.
Cependant, la mobilité institutionnelle au sein des pays raconte une autre histoire. Plus de 43 % des lauréats ont changé d’institution entre le moment où ils ont fait leurs découvertes et celui où ils ont reçu leur prix, et ce chiffre sous-estime probablement le taux de mobilité réel, car les chercheurs peuvent avoir déménagé plusieurs fois au cours des années intermédiaires. Cette tendance suggère que si les pays peuvent retenir les talents scientifiques, certaines institutions sont confrontées à des défis permanents pour conserver leurs chercheurs les plus brillants.
Leçons pour l’excellence scientifique
Le phénomène du « Nobel Pride » révèle des tensions fondamentales dans la manière dont nous mesurons et récompensons l’excellence scientifique. Les systèmes actuels, qui mettent l’accent sur l’affiliation des lauréats au moment de la remise des prix, créent des incitations perverses, encourageant les institutions à privilégier le recrutement plutôt que le développement de l’environnement de recherche. Une comptabilisation plus précise du mérite scientifique permettrait de reconnaître les institutions où les percées ont réellement lieu, et pas seulement celles où les chercheurs à succès travaillent des années plus tard. Ce changement inciterait les universités à se concentrer sur la création de conditions propices à la découverte plutôt que sur le simple recrutement de talents confirmés.
Pour les décideurs politiques et les administrateurs universitaires, les implications sont claires : pour développer des capacités de recherche de classe mondiale, il faut investir patiemment et durablement dans les infrastructures de recherche, le recrutement international et un environnement institutionnel qui encouragent la prise de risques et la collaboration. Le prestige associé au prix Nobel fait peut-être les gros titres, mais c’est le travail acharné visant à favoriser des environnements de recherche propices aux percées qui génère les découvertes qui font véritablement progresser les connaissances humaines.

