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π Société

« Nobel Pride » : quand les universités revendiquent des lauriers qui ne sont pas les leurs

Maximilian von Zedtwitz_VF
Maximilian von Zedtwitz
professeur de stratégie à l’Université de St.Gallen et professeur invité à l’École polytechnique (IP Paris)
En bref
  • Un tiers des lauréats remportent le prix Nobel dans une institution différente de celle où leur découverte a été faite.
  • L'effet « Nobel Pride » consiste à revendiquer de manière parfois excessive ce lien avec un lauréat du prix, ce qui peut occulter la structure initiale dans laquelle a été développée la recherche.
  • Sur les 31 000 universités qui existent dans le monde, moins de 0,6 % ont déjà été le lieu d'une découverte récompensée par un prix Nobel.
  • Clarifier cet effet pourrait aider à identifier les conditions favorables aux avancées scientifiques.

Chaque année, en octobre, alors que les annonces des prix Nobel cap­tivent l’at­ten­tion mon­diale, un rituel fami­lier se déroule dans les uni­ver­si­tés et les pays du monde entier. Les com­mu­ni­qués de presse inondent les salles de rédac­tion, chaque ins­ti­tu­tion étant impa­tiente de reven­di­quer son asso­cia­tion avec les nou­veaux lau­réats. « Lau­réat du prix Nobel affi­lié à notre uni­ver­si­té », pro­clament-elles, trans­for­mant sou­vent des liens ténus en gage d’ex­cel­lence ins­ti­tu­tion­nelle. Ce phé­no­mène, bap­ti­sé « Nobel Pride », révèle un réseau com­plexe de cré­dits scien­ti­fiques qui occulte une ques­tion fon­da­men­tale : où les décou­vertes révo­lu­tion­naires ont-elles réel­le­ment lieu ?

Les enjeux de ce posi­tion­ne­ment aca­dé­mique sont énormes. À une époque où le clas­se­ment des uni­ver­si­tés déter­mine leur répu­ta­tion inter­na­tio­nale, le finan­ce­ment de la recherche et leur capa­ci­té à atti­rer les meilleurs talents, les affi­lia­tions Nobel sont deve­nues une mon­naie d’é­change sur le mar­ché aca­dé­mique mon­dial. Pour­tant, les mesures tra­di­tion­nelles uti­li­sées pour attri­buer le mérite scien­ti­fique sont sou­vent trom­peuses, créant une image défor­mée de l’o­ri­gine et du déve­lop­pe­ment réel de la recherche transformatrice.

Une ana­lyse exhaus­tive des don­nées rela­tives aux prix Nobel sur 124 ans révèle des véri­tés sur­pre­nantes sur la géo­gra­phie de l’ex­cel­lence scien­ti­fique, la mobi­li­té des génies et les éco­sys­tèmes ins­ti­tu­tion­nels qui favo­risent les décou­vertes révo­lu­tion­naires. Ces conclu­sions remettent en ques­tion les idées reçues sur le pres­tige scien­ti­fique et offrent des infor­ma­tions cru­ciales aux uni­ver­si­tés, aux gou­ver­ne­ments et aux cher­cheurs qui évo­luent dans un pay­sage mon­dial de plus en plus concurrentiel.

Géographie du génie : un club d’élite

La pre­mière révé­la­tion qui res­sort de l’exa­men de tous les prix Nobel de phy­sique, de chi­mie et de méde­cine décer­nés entre 1901 et 2024 est, à quel point, l’ex­cel­lence scien­ti­fique est concen­trée. Sur les quelque 31 000 uni­ver­si­tés qui existent dans le monde, moins de 0,6 % ont déjà été le ber­ceau d’une décou­verte récom­pen­sée par un prix Nobel. Cette concen­tra­tion extra­or­di­naire signi­fie que seules 150 ins­ti­tu­tions dans le monde ont été le lieu de nais­sance de recherches dignes d’un prix Nobel, tan­dis que seules 160 employaient un lau­réat au moment de l’at­tri­bu­tion du prix.

Cette domi­na­tion s’é­tend au niveau natio­nal, où la concen­tra­tion géo­gra­phique crée des gagnants et des per­dants évi­dents dans la course au pres­tige scien­ti­fique. Cinq pays – les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Al­le­magne, la France et la Suisse – repré­sentent plus de 80 % de toutes les décou­vertes récom­pen­sées par le prix Nobel. Cette concen­tra­tion per­siste depuis plus d’un siècle de pro­grès scien­ti­fiques, ce qui sug­gère que cer­tains éco­sys­tèmes natio­naux pos­sèdent des avan­tages durables pour favo­ri­ser la recherche novatrice.

New York et le Mas­sa­chu­setts repré­sentent à eux deux 35,9 % des décou­vertes amé­ri­caines, tan­dis que la Cali­for­nie en repré­sente 20,7 %.

Aux États-Unis, la concen­tra­tion est encore plus forte. Trois États, New York, le Mas­sa­chu­setts et la Cali­for­nie repré­sentent 57 % de toutes les décou­vertes amé­ri­caines récom­pen­sées par un prix Nobel. New York et le Mas­sa­chu­setts repré­sentent à eux deux 35,9 % des décou­vertes amé­ri­caines, tan­dis que la Cali­for­nie en repré­sente 20,7 %. Cette concen­tra­tion géo­gra­phique reflète la puis­sance des pôles de recherche éta­blis : le centre de bio­tech­no­lo­gie de Bos­ton-Cam­bridge, le tri­angle de recherche de la région métro­po­li­taine de New York et l’é­co­sys­tème d’in­no­va­tion de la Sili­con Val­ley en Californie.

Le plus frap­pant est peut-être la per­for­mance excep­tion­nelle de la Suisse par rap­port à sa popu­la­tion. Avec seule­ment 8,7 mil­lions d’ha­bi­tants, la Suisse dépasse lar­ge­ment son poids en termes de décou­vertes Nobel par habi­tant, ce qui sug­gère que les petits pays dotés de cadres ins­ti­tu­tion­nels et d’in­ves­tis­se­ments dans la recherche appro­priés peuvent riva­li­ser effi­ca­ce­ment avec des pays ayant une démo­gra­phie beau­coup plus impor­tante. Cette réus­site suisse offre de l’es­poir aux petits pays qui cherchent à se doter de capa­ci­tés de recherche de classe mondiale.

À l’in­verse, les puis­sances euro­péennes tra­di­tion­nelles montrent des signes de déclin. L’Al­le­magne, la France, les Pays-Bas et l’Au­triche, qui domi­naient autre­fois la recherche scien­ti­fique, ont vu leur avan­tage concur­ren­tiel s’é­ro­der au fil du temps. Cette évo­lu­tion reflète des chan­ge­ments plus larges dans les modèles d’in­ves­tis­se­ment mon­diaux en matière de recherche, les États-Unis atti­rant de plus en plus de talents scien­ti­fiques qui auraient pu, aupa­ra­vant, res­ter dans des ins­ti­tu­tions européennes.

Écart entre découvertes et récompenses

La conclu­sion la plus signi­fi­ca­tive remet en ques­tion la manière dont les ins­ti­tu­tions reven­diquent le pres­tige du prix Nobel. Les mesures tra­di­tion­nelles se concentrent sur le lieu de tra­vail des lau­réats au moment où ils reçoivent leur prix, et non sur le lieu où ils ont fait leurs décou­vertes. Cela crée une attri­bu­tion fon­da­men­ta­le­ment erro­née du mérite scien­ti­fique, car les cher­cheurs changent sou­vent d’ins­ti­tu­tion entre le moment de la décou­verte et celui de la recon­nais­sance, qui peut prendre des années, voire des décennies.

Les don­nées révèlent éga­le­ment de fortes asy­mé­tries dans la « comp­ta­bi­li­té Nobel » des ins­ti­tu­tions. Cer­taines uni­ver­si­tés excellent dans la pro­mo­tion de la recherche de pointe, mais ont du mal à rete­nir les talents jus­qu’au moment de la remise des prix. L’u­ni­ver­si­té de Cam­bridge illustre bien ce phé­no­mène, puis­qu’elle comp­tait 27 lau­réats au moment de leurs décou­vertes, mais seule­ment 17 lors­qu’ils ont reçu leur prix. Cela sug­gère que Cam­bridge crée un envi­ron­ne­ment pro­pice à la pen­sée inno­vante, mais qu’elle manque peut-être de res­sources ou d’in­ci­ta­tions pour rete­nir ses cher­cheurs les plus brillants.

Le phé­no­mène inverse s’ob­serve à la Max Planck Gesell­schaft en Alle­magne, qui employait 29 lau­réats au moment de la remise des prix, mais n’en comp­tait que 17 au moment de leurs décou­vertes. Cela reflète une stra­té­gie sophis­ti­quée consis­tant à recru­ter des scien­ti­fiques recon­nus qui ont déjà fait leurs preuves, en « ache­tant » essen­tiel­le­ment le « Nobel Pride » plu­tôt qu’en le culti­vant de manière organique.

Plus remar­quable encore, 72 ins­ti­tu­tions, soit 31 % de toutes les uni­ver­si­tés affi­liées au prix Nobel, n’ont jamais été le lieu d’une décou­verte récom­pen­sée par le prix Nobel, bien qu’elles employaient des lau­réats au moment de la remise des prix. Ces ins­ti­tu­tions ont bâti leur répu­ta­tion Nobel entiè­re­ment grâce à un recru­te­ment stra­té­gique plu­tôt qu’en encou­ra­geant des recherches ori­gi­nales et révolutionnaires.

Cet écart entre les décou­vertes et les récom­penses a des impli­ca­tions pro­fondes sur notre com­pré­hen­sion de l’ex­cel­lence scien­ti­fique. Les uni­ver­si­tés qui se vendent en met­tant en avant leurs pro­fes­seurs lau­réats du prix Nobel mettent peut-être davan­tage en avant leurs capa­ci­tés de recru­te­ment que leur envi­ron­ne­ment de recherche. Pour les étu­diants et cher­cheurs poten­tiels à la recherche d’ins­ti­tu­tions où ils pour­raient faire leurs propres per­cées, les mesures tra­di­tion­nelles du prix Nobel peuvent être des guides trompeurs.

Une élite mobile : les schémas de migration scientifique

Les lau­réats du prix Nobel repré­sentent l’un des groupes pro­fes­sion­nels les plus mobiles au niveau inter­na­tio­nal jamais étu­diés. Près de 30 % des décou­vertes récom­pen­sées par le prix Nobel sont « d’o­ri­gine étran­gère », c’est-à-dire réa­li­sée par des cher­cheurs tra­vaillant en dehors de leur pays natal. Cette sta­tis­tique sou­ligne l’im­por­tance cru­ciale de la mobi­li­té inter­na­tio­nale des talents pour sti­mu­ler le pro­grès scientifique.

Les sché­mas de migra­tion révèlent des pré­fé­rences géo­gra­phiques et des bar­rières propres. Les scien­ti­fiques nés en Europe affichent les taux de mobi­li­té les plus éle­vés, un sur cinq finit par s’ins­tal­ler en Amé­rique du Nord avant de faire des décou­vertes dignes du prix Nobel. Cette fuite des cer­veaux trans­at­lan­tique reflète à la fois les condi­tions de recherche attrayantes dans les uni­ver­si­tés amé­ri­caines et les défis aux­quels sont confron­tés les éta­blis­se­ments de recherche euro­péens pour rete­nir les meilleurs talents.

Une des stra­té­gies consiste à recru­ter des scien­ti­fiques recon­nus qui ont déjà fait leurs preuves, en ache­tant essen­tiel­le­ment le Nobel Pride plu­tôt qu’en le culti­vant de manière organique.

Les scien­ti­fiques nord-amé­ri­cains affichent des sché­mas de mobi­li­té très dif­fé­rents, seuls 3,5 % d’entre eux s’a­ven­turent à l’é­tran­ger avant de faire leurs décou­vertes révo­lu­tion­naires. Ce faible taux de mobi­li­té peut reflé­ter la richesse et la qua­li­té des ins­ti­tu­tions de recherche nord-amé­ri­caines, qui offrent suf­fi­sam­ment de pos­si­bi­li­tés d’a­van­ce­ment sans néces­si­ter d’expatriation. Il peut éga­le­ment sug­gé­rer un cer­tain insu­la­risme qui pour­rait limi­ter l’ex­po­si­tion à des approches de recherche diverses et à la col­la­bo­ra­tion internationale.

Il est inté­res­sant de noter que, si les scien­ti­fiques changent sou­vent de pays avant de faire des décou­vertes, ils ont ten­dance à res­ter dans le pays où ils ont fait leur décou­verte jus­qu’à ce qu’ils reçoivent leur prix. Le « taux de décou­vertes à l’é­tran­ger » — qui mesure les cas où les lau­réats tra­vaillent dans un pays dif­fé­rent au moment de leur décou­verte et au moment de la remise du prix — reste stable, à seule­ment 10,6 %. Cela sug­gère que les pays qui par­viennent à atti­rer des cher­cheurs de pointe pos­sèdent éga­le­ment les capa­ci­tés ins­ti­tu­tion­nelles néces­saires pour les rete­nir pen­dant leurs années les plus productives.

Cepen­dant, la mobi­li­té ins­ti­tu­tion­nelle au sein des pays raconte une autre his­toire. Plus de 43 % des lau­réats ont chan­gé d’ins­ti­tu­tion entre le moment où ils ont fait leurs décou­vertes et celui où ils ont reçu leur prix, et ce chiffre sous-estime pro­ba­ble­ment le taux de mobi­li­té réel, car les cher­cheurs peuvent avoir démé­na­gé plu­sieurs fois au cours des années inter­mé­diaires. Cette ten­dance sug­gère que si les pays peuvent rete­nir les talents scien­ti­fiques, cer­taines ins­ti­tu­tions sont confron­tées à des défis per­ma­nents pour conser­ver leurs cher­cheurs les plus brillants.

Leçons pour l’excellence scientifique

Le phé­no­mène du « Nobel Pride » révèle des ten­sions fon­da­men­tales dans la manière dont nous mesu­rons et récom­pen­sons l’ex­cel­lence scien­ti­fique. Les sys­tèmes actuels, qui mettent l’ac­cent sur l’af­fi­lia­tion des lau­réats au moment de la remise des prix, créent des inci­ta­tions per­verses, encou­ra­geant les ins­ti­tu­tions à pri­vi­lé­gier le recru­te­ment plu­tôt que le déve­lop­pe­ment de l’en­vi­ron­ne­ment de recherche. Une comp­ta­bi­li­sa­tion plus pré­cise du mérite scien­ti­fique per­met­trait de recon­naître les ins­ti­tu­tions où les per­cées ont réel­le­ment lieu, et pas seule­ment celles où les cher­cheurs à suc­cès tra­vaillent des années plus tard. Ce chan­ge­ment inci­te­rait les uni­ver­si­tés à se concen­trer sur la créa­tion de condi­tions pro­pices à la décou­verte plu­tôt que sur le simple recru­te­ment de talents confirmés.

Pour les déci­deurs poli­tiques et les admi­nis­tra­teurs uni­ver­si­taires, les impli­ca­tions sont claires : pour déve­lop­per des capa­ci­tés de recherche de classe mon­diale, il faut inves­tir patiem­ment et dura­ble­ment dans les infra­struc­tures de recherche, le recru­te­ment inter­na­tio­nal et un envi­ron­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel qui encou­ragent la prise de risques et la col­la­bo­ra­tion. Le pres­tige asso­cié au prix Nobel fait peut-être les gros titres, mais c’est le tra­vail achar­né visant à favo­ri­ser des envi­ron­ne­ments de recherche pro­pices aux per­cées qui génère les décou­vertes qui font véri­ta­ble­ment pro­gres­ser les connais­sances humaines.

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