OSINT : entre outil citoyen et arme de surveillance
- L’OSINT, Open Source Intelligence, ou Renseignement d'Origine Sources Ouvertes, recouvre des réalités très différentes selon les métiers qui se l'approprient — journalistes, chercheurs, analystes ou services de renseignement.
- Apparu dans les années 1990, OSINT a supplanté son équivalent français ROSO, débordant largement les cercles du renseignement.
- L'idée que l'OSINT serait intrinsèquement éthique et démocratique est une vision réductrice qui mérite d'être questionnée.
- Harcèlement, traque de minorités, ingérences géopolitiques — les usages antidémocratiques restent mal cartographiés mais bien réels.
- Les grandes enquêtes (Bellingcat, Forensic Architecture) reposent sur des dynamiques de groupe indispensables pour traiter des données massives à forts enjeux.
À l’heure où le renseignement en sources ouvertes s’impose dans des domaines aussi variés que le journalisme, la recherche académique ou la veille économique, l’OSINT, Open Source Intelligence, ou Renseignement d’Origine Sources Ouvertes, suscite un engouement croissant. Souvent présentée comme un instrument de transparence et de contre-pouvoir accessible à tous, cette pratique mérite pourtant un regard plus critique — car derrière ses usages citoyens se dissimulent des dérives que l’on peine encore à mesurer.
Pour commencer, comment définiriez-vous l’OSINT ?
Allan Deneuville. L’OSINT est une méthodologie de recherche d’informations fondée sur l’exploitation de sources ouvertes. Elle est mobilisée par des journalistes, des professionnels du renseignement, des universitaires, des artistes ou encore des acteurs de la veille économique. Elle permet de compléter les enquêtes menées sur le terrain « physique » par des données issues du numérique. Il ne s’agit pas d’opposer ces deux espaces : ils sont désormais indissociables. Tout terrain est traversé par des flux numériques. Marcher dans une ville, publier sur un réseau social, commenter un lieu : ces gestes produisent des traces. L’OSINT se situe précisément à la charnière de ces deux mondes. Elle organise un dialogue entre le terrain physique et le terrain numérique, chacun enrichissant l’autre.
Vous proposez une définition volontairement large. Pourquoi ce choix ?
Pour des raisons à la fois historiques et analytiques. D’abord, il s’agissait de décorréler l’OSINT du seul univers du renseignement. Historiquement, la pratique ne naît pas avec les services secrets ni même avec le numérique. Elle s’inscrit dans une tradition plus ancienne de collecte et de croisement d’informations accessibles publiquement. Ensuite, une définition large permet de montrer que chaque métier « colore » l’OSINT selon ses propres logiques professionnelles. L’OSINT pratiquée dans le renseignement n’est pas celle des universités, ni celle de la veille économique, ni celle des artistes. Lorsque je discute avec différents corps de métier, chacun tend à contester une partie de la définition : « ce n’est pas ça », « ce n’est pas de l’OSINT ». Cette pluralité d’appropriations, loin d’être un problème, constitue sa richesse.
Sait-on qui a inventé le terme ?
Non. On ne connaît pas précisément la genèse du mot. On le voit apparaître dans des publications académiques dans les années 1990, mais son origine exacte reste floue. En France, il existe pourtant un équivalent : ROSO, pour « renseignement d’origine source ouverte ». Ce qui est intéressant, c’est que le terme OSINT s’est imposé bien au-delà des cercles du renseignement. ROSO reste associé à une culture professionnelle spécifique. OSINT, en revanche, circule dans le journalisme, les ONG, les milieux militants, l’université. Le choix du mot révèle donc déjà un déplacement d’usages et d’imaginaires, alors même qu’OSINT et ROSO désignent strictement la même chose.
Vous parlez d’une « contre-enquête » sur l’OSINT. Que recouvre cette expression ?
Lorsque j’ai commencé ce travail, je voulais écrire un livre accessible, sans renoncer à l’exigence universitaire. L’idée de faire de l’OSINT sur l’OSINT s’est imposée progressivement. En France, il existait peu de travaux historiques approfondis sur le sujet, et aucune véritable monographie. Il s’agissait donc de collecter les traces de la pratique, d’en reconstituer les usages et les discours, et de sortir d’une interprétation trop univoque. Mais l’expression de « contre-enquête » a aussi un autre sens. J’ai été frappé par l’optimisme qui entoure l’OSINT : elle serait l’outil d’une reprise de pouvoir citoyenne, un moyen de contester les vérités officielles, de produire des contre-récits. Ces usages existent, et ils sont importants. Mais ils ne constituent, à mes yeux, que la partie émergée de l’iceberg.
Vous introduisez la notion de « dark OSINT ». Que désignez-vous ainsi ?
Je désigne par-là l’ensemble des usages antidémocratiques de la méthode. Il y a des usages individuels : harcèlement, traque en ligne, diffusion de données personnelles. L’OSINT permet de retrouver des informations sur des individus, de les agréger, de les exposer. Il y a aussi des usages militants, notamment dans des groupes d’extrême droite qui organisent des campagnes de traque contre des migrants ou des minorités. Enfin, il existe des usages plus systémiques : préparation d’attentats, guerres économiques menées à la limite de la légalité, stratégies d’ingérence, enjeux de souveraineté numérique.
Ces dimensions sont encore mal cartographiées et mal quantifiées. Pourtant, elles me semblent centrales. Parler de contre-enquête, c’était aussi introduire une tension entre l’OSINT et la démocratie, et refuser l’idée selon laquelle la méthode serait intrinsèquement éthique. Il est d’ailleurs frappant de constater que cette idée reste difficile à accepter. Certains considèrent que l’OSINT, par définition, devrait être éthique. Je ne partage pas cette position : une méthode n’est pas morale en soi. Ce sont les usages qui le sont — ou non.
Votre travail antérieur sur la circulation des textes et des images influence-t-il votre approche ?
Oui, profondément. Ma thèse portait sur les mécanismes du copier-coller et sur la circulation des textes dans l’espace numérique. Je m’intéresse à la manière dont les contenus circulent, se répètent, se transforment, et comment cette circulation contribue à cadrer le réel. Par la répétition, certaines représentations s’imposent. Les médias — et plus encore les médias numériques — produisent des cadres d’interprétation. La question de l’image est ici centrale. Les images numériques ne documentent pas seulement des réalités individuelles ; elles participent aussi à la construction de récits géopolitiques. C’est par cette réflexion sur les médias que je suis arrivé à l’OSINT. Elle constitue, à mes yeux, un laboratoire particulièrement éclairant des liens entre images, documents, circulation et production du réel.
Vous insistez également sur la dimension collective de la pratique. Pourquoi est-elle si importante ?
D’abord pour des raisons épistémologiques. Face à la masse des données disponibles, travailler seul atteint rapidement ses limites. Le travail collectif permet de croiser les regards, de répartir les corpus, de confronter les interprétations. Il permet aussi de distinguer corrélation et causalité, d’éviter les inférences hâtives, d’introduire une distance critique. Ensuite, il y a une dimension plus personnelle : je conçois mon rôle de chercheur et d’enseignant comme inscrit dans des dynamiques collectives. Je ne crois pas à la figure de l’intellectuel isolé dans sa tour d’ivoire.
Les grandes enquêtes OSINT contemporaines sont d’ailleurs portées par des collectifs : Bellingcat, Forensic Architecture, ou encore les rédactions du New York Times, du Monde ou de la BBC. L’OSINT peut se pratiquer seul, bien sûr. Mais les enquêtes d’envergure, celles qui impliquent des volumes massifs de données et des enjeux politiques importants, reposent sur des dynamiques collectives structurées.

