Pourquoi tant d’études médicales reposent sur des données difficilement vérifiables ?
- L'accès restreint aux données empiriques fragilise certains méta-analyses et donc la fiabilité des études médicales.
- L'exigence de transparence se heurte souvent à la protection des données des participants et aux contraintes réglementaires.
- Ce manque de données exactes a conduit à prescrire un traitement aggravant à des dizaines de millions de femmes.
- Ces limites affectent aussi les décisions gouvernementales, avec des conséquences financières considérables.
- Renforcer la transparence des données demeure la réponse la plus adaptée à ces incertitudes.
Chaque année, des milliers de recommandations cliniques, de décisions de prise en charge des médicaments et de politiques de santé publique s’appuient sur des méta-analyses. Ces études regroupent les résultats de nombreux rapports individuels afin d’en tirer une conclusion plus solide. Néanmoins, ces rapports, bien que fondés sur des preuves scientifiques, pourraient contribuer à un problème systémique largement sous-estimé, car la plupart s’appuient sur des données que personne, en dehors des auteurs originaux, n’a jamais pu ni consulter ni vérifier.
Le principe d’une méta-analyse est assez simple : les chercheurs rassemblent les résultats de plusieurs études portant sur une même question, afin d’identifier une tendance générale plus fiable. Ce faisant, ils n’ont presque jamais accès aux données brutes des études d’origine, comme les résultats individuels de chaque patient ou participant. Ils doivent donc se baser sur les statistiques récapitulatives publiées dans les articles, tels que les moyennes, les médianes et les écarts-types, qui sont souvent présentés de manière incomplète ou incohérente d’une étude à l’autre.
Ce manque d’accès oblige les chercheurs à s’appuyer sur des méthodes d’estimation et d’imputation pour combler les lacunes des données. Par exemple, en devinant les valeurs manquantes sur la base d’hypothèses statistiques. Mais, même lorsqu’elles sont réalisées avec soin, ces approximations introduisent une incertitude supplémentaire susceptible de fausser les résultats finaux. De plus, lorsque plusieurs études au sein d’une même méta-analyse nécessitent ce type d’estimation, de petites erreurs peuvent s’accumuler et, dans certains cas, modifier complètement les conclusions, voire inverser totalement un résultat.
Une médecine fondée sur des preuves fragiles
Le problème ne réside pas dans l’absence de règles. Depuis plusieurs années déjà, de nombreuses revues scientifiques et organismes de financement exigent des chercheurs qu’ils s’engagent à partager leurs données. Cependant, en pratique, ces engagements ne sont, pour la plupart, pas respectés. Une étude portant sur 7 750 articles de recherche biomédicale publiés entre 2015 et 2020 a révélé que seuls 9 % des articles s’engageaient à rendre leurs données accessibles au public et que, parmi ceux-ci, à peine 3 % tenaient effectivement leur engagement.
Le tableau est encore plus frappant lorsqu’on examine de près ce qui se passe une fois qu’un article s’est officiellement engagé à partager ses données. Dans une autre étude analysant 3 556 articles, 1 792 manuscrits comportaient un engagement explicite à partager leurs données. Parmi les auteurs qui ont ensuite été contactés pour obtenir ces données, 93 % n’ont pas répondu ou ont refusé. Finalement, seuls 6,8 % des auteurs ont fourni l’ensemble des données demandées. En d’autres termes, la déclaration de partage des données que l’on trouve désormais dans presque toutes les publications ne se traduit presque jamais par un accès réel.
Dans certains contextes, les contraintes juridiques et réglementaires imposées par les comités d’éthique, les pouvoirs publics ou les cadres de gouvernance des données limitent réellement ce qui peut être partagé.
Les raisons de ce manque de transparence sont diverses et ne relèvent pas toujours de la mauvaise foi. Dans certains contextes, les contraintes juridiques et réglementaires imposées par les comités d’éthique, les pouvoirs publics ou les cadres de gouvernance des données limitent réellement ce qui peut être partagé. C’est notamment le cas lorsque les données concernent plusieurs pays ou proviennent de biobanques et de vastes études sur des groupes. La protection de la vie privée des participants et le respect des termes de leur consentement initial peuvent également restreindre ce qui peut être rendu public. À cela s’ajoutent des facteurs plus subjectifs : certains chercheurs craignent de perdre la propriété de leurs données, s’interrogent sur la manière dont celles-ci pourraient être réutilisées ou redoutent un examen minutieux de leurs analyses initiales. La disponibilité limitée des données reflète donc un enchevêtrement de contraintes structurelles, éthiques et culturelles, et non pas simplement un refus de coopérer.
Les données manquantes peuvent changer le cours de la médecine
La publication en question1 s’appuie sur un exemple historique particulièrement frappant pour illustrer les conséquences concrètes de ce problème : le traitement hormonal substitutif de la ménopause. Pendant près de deux décennies, des méta-analyses basées sur des données agrégées issues d’études observationnelles ont suggéré que ce traitement réduisait de près de 50 % le risque de maladie coronarienne chez les femmes ménopausées. Cette conclusion a façonné les recommandations cliniques à l’échelle mondiale et a influencé la prise en charge de dizaines de millions de femmes. Dans la méta-analyse la plus influente de cette période, le risque relatif combiné de maladie coronarienne chez les utilisatrices d’un traitement hormonal était estimé à 0,56 – un chiffre impressionnant venu renforcer le discours sur la protection cardiovasculaire.
Ce même discours a pourtant volé en éclats lorsque des données détaillées, au niveau des participantes, sont enfin devenues accessibles grâce à l’essai randomisé Women’s Health Initiative mené aux États-Unis. Grâce à un accès complet aux résultats validés, aux facteurs de confusion et aux données sur le délai avant événement, l’expérience a révélé que le traitement combiné œstrogène-progestatif augmentait le risque d’événement coronarien, d’accident vasculaire cérébral, d’embolie pulmonaire et de cancer du sein. Ce revirement était si grave que l’essai a dû être interrompu prématurément pour des raisons de sécurité.
Ce qui rend cet épisode particulièrement instructif, c’est qu’il ne s’agissait pas d’études non publiées ni de rapports sélectifs : toutes les grandes études observationnelles concernées étaient, en effet, accessibles au public. Or, toutes les données sous-jacentes nécessaires pour détecter les facteurs de confusion, tester des modèles alternatifs et examiner les effets au sein de différents sous-groupes de femmes étaient manquantes. En se basant uniquement sur des statistiques récapitulatives publiées, les chercheurs avaient produit des estimations qui semblaient fiables et reproductibles. Celles-ci se sont toutefois avérées incompatibles avec les résultats d’essais randomisés bien plus rigoureux, après avoir orienté les décisions thérapeutiques pendant des décennies. L’hormonothérapie a été l’un des traitements les plus largement prescrits dans les pays à revenus élevés au cours des années 1990, représentant des milliards de dollars de dépenses annuelles. Lorsque les résultats de la Women’s Health Initiative ont été publiés, les taux de prescription se sont alors effondrés en l’espace de quelques mois.
Des conséquences qui vont bien au-delà du débat académique
Loin d’être un simple différend méthodologique entre chercheurs, ce manque de transparence a des conséquences très concrètes sur la politique de santé. Les agences gouvernementales et les organismes de santé publique fondent souvent leurs décisions en matière de remboursement et de prise en charge sur les résultats de méta-analyses, ce qui influence directement la manière dont les ressources de santé (et parfois les marchés entiers) sont allouées. Par exemple, selon l’Institute for Clinical and Economic Review, les hausses de prix injustifiées de certains médicaments aux États-Unis, décidées sans aucune nouvelle preuve de bénéfice clinique, ont alourdi les dépenses de santé d’environ 815 millions de dollars pour l’année 2023.
Le débat de longue date sur la sécurité des statines en est une illustration concrète. Ces médicaments hypolipidémiants largement prescrits sont au cœur de désaccords persistants quant à la fréquence des effets indésirables et à leur réelle importance clinique. Des désaccords qui ont donné lieu à des interprétations contradictoires d’une même observation et qui ont altéré la confiance du public dans les recommandations thérapeutiques, tout en compliquant la pratique clinique. Pour y remédier, il faut établir une feuille de route progressive qui tend vers une véritable transparence des données dans la recherche. La mesure la plus immédiate et la moins coûteuse consiste simplement à faire respecter les règles existantes : les données et le code d’analyse doivent être rendus accessibles au moment de la publication, et les manuscrits qui ne respectent pas cet engagement doivent être rejetés d’emblée, sauf en cas de contrainte juridique ou éthique clairement justifiée.
Au-delà de cette première étape, des changements s’imposent au sein de l’écosystème de la recherche dans son ensemble. Le partage des données doit être intégré aux critères d’évaluation des institutions de recherche, les exigences des bailleurs de fonds doivent être renforcées, et la possibilité d’un partage et d’une réutilisation futurs des données doit être prise en compte dès le début d’une étude dans le cadre du processus éthique et de consentement, et non ajoutée a posteriori. Du point de vue des infrastructures, les données et les codes devraient être systématiquement déposés dans des référentiels reconnus et fiables (tels que Zenodo, l’Open Science Framework ou Dryad), accompagnés d’une documentation suffisamment détaillée pour permettre une réutilisation sérieuse plutôt qu’un simple archivage. Une mesure encore plus ambitieuse consisterait à mettre en place des processus éditoriaux dédiés à vérifier la disponibilité et la qualité des données déposées avant leur publication : il s’agirait essentiellement d’un contrôle de qualité formel intégré à l’évaluation par les pairs elle-même.
Aucune de ces mesures, prise indépendamment, n’aurait ni empêché toutes les hausses de prix contestables ni résolu tous les débats sur les statines. Mais, prises dans leur ensemble, elles ramèneraient la charge de la preuve là où elle doit être : sur les données factuelles.

