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Le développement du numérique : aux dépens de l’humain ?

Les employés des GAFAM, plus gros contributeurs du logiciel libre

par Laure Muselli, maître de conférences en management des systèmes d’Information à Télécom Paris et chercheuse à l’institut interdisciplinaire de l’innovation (I³-SES/CNRS)
Le 8 juin 2021 |
5min. de lecture
laure muselli
Laure Muselli
maître de conférences en management des systèmes d’Information à Télécom Paris et chercheuse à l’institut interdisciplinaire de l’innovation (I³-SES/CNRS)
Stefano Zacchiroli
Stefano Zacchiroli
professeur en informatique à Télécom Paris (IP Paris)
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Fred Pailler
sociologue et chercheur post-doctoral au C²DH (Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History)
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Mathieu O’Neil
professeur associé de communication à l'Université de Canberra
En bref
  • L’open source conserve une image d’écosystème indépendant des GAFAM, collaboratif et bénévole, mais la réalité contredit cette idée…
  • … Puisque les géants du web sont en réalité les plus gros contributeurs aux projets de logiciels libres.
  • Seul 15% du code Linux est ainsi encore produit par des bénévoles.
  • Cela a amené des changements dans la propriété intellectuelle : de plus en plus de licences open source sont en effet modifiées dans le but de s’approprier les logiciels développés.

Émer­gence et ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du logi­ciel libre

L’histoire des logi­ciels libres débute dans les années 1980, en réac­tion à la domi­na­tion et aux nou­velles pra­tiques res­tric­tives en termes de liber­tés des édi­teurs de logi­ciels. Des uni­ver­si­taires défi­nissent ain­si quatre liber­tés qui doivent selon eux s’appliquer aux logi­ciels, et qui vont consti­tuer les prin­cipes du logi­ciel libre : la liber­té d’utiliser le logi­ciel, la liber­té d’étudier le code et de l’adapter à ses besoins, la liber­té d’en redis­tri­buer des copies et la liber­té d’améliorer le pro­gramme et de publier ces amé­lio­ra­tions. Afin de pré­ser­ver le carac­tère libre de ces logi­ciels, ils mettent éga­le­ment au point le sys­tème juri­dique du « copy­left ». Au lieu d’utiliser le copy­right de façon res­tric­tive, en pla­çant les logi­ciels sous des licences des­ti­nées à en exclure l’usage et l’accès au code source, le « copy­left » consiste au contraire à l’assortir de licences plus per­mis­sives, mais impo­sant la mise à dis­po­si­tion du code source1.

Les prin­cipes du logi­ciel libre com­bi­nés à la démo­cra­ti­sa­tion d’Internet per­mettent alors l’essor d’un mode de déve­lop­pe­ment col­la­bo­ra­tif2 dans lequel des déve­lop­peurs béné­voles dis­tants géo­gra­phi­que­ment vont se struc­tu­rer en com­mu­nau­tés autour de pro­jets de déve­lop­pe­ment de logi­ciels concur­rents des offres dites « pro­prié­taires » : le sys­tème d’exploitation Linux, le ser­veur web Apache ou le navi­ga­teur web Mozilla. Mais au-delà d’un nou­veau mode de déve­lop­pe­ment, ce sont d’abord une phi­lo­so­phie et des valeurs de par­tage, d’indépendance et de liber­té que le mou­ve­ment du logi­ciel libre porte.

Si les édi­teurs de logi­ciels pro­prié­taires, Micro­soft en tête, voient dans le mou­ve­ment du logi­ciel libre une menace et tentent tout d’abord de le dis­cré­di­ter, c’est plu­tôt à son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion que l’on assiste dans les années 2000. En 2002, IBM com­mence à inves­tir dans le logi­ciel libre, qui va gagner peu à peu en légi­ti­mi­té auprès des entre­prises. Aujourd’hui, les entre­prises IT [pour « Infor­ma­tion Tech­no­lo­gy »] ont embras­sé le logi­ciel libre, et sur­tout son mode de déve­lop­pe­ment col­la­bo­ra­tif. Elles y inves­tissent d’ailleurs mas­si­ve­ment, à l’instar de Micro­soft, qui a rache­té en 2018 GitHub, la très popu­laire pla­te­forme d’hébergement et de ges­tion de déve­lop­pe­ment de logi­ciels libres.

Des contri­bu­tions béné­voles ? La ques­tion du tra­vail rémunéré…

Encore aujourd’hui, on a ten­dance à asso­cier au logi­ciel libre l’image de déve­lop­peurs béné­voles et d’une éthique de hackers fon­dée sur la liber­té, l’hédonisme et l’épanouissement per­son­nel, avec tou­te­fois des béné­fices indi­vi­duels en termes de recon­nais­sance sur le mar­ché du travail.

La réa­li­té est tou­te­fois dif­fé­rente, car aujourd’hui, par exemple, seules envi­ron 15 % des contri­bu­tions à Linux sont réa­li­sées par des béné­voles3. En s’intéressant de plus près aux contri­bu­tions pos­tées sur une pla­te­forme telle que GitHub, on s’aperçoit qu’une majo­ri­té d’entre elles le sont via une adresse pro­fes­sion­nelle4

Il semble donc que s’esquisse autour du logi­ciel libre un pay­sage au sein duquel coexistent tra­vail et orga­ni­sa­tions béné­voles d’une part, et tra­vail rému­né­ré et entre­prises com­mer­ciales d’autre part.

Qui sont les entre­prises contributrices ?

Que des entre­prises contri­buent à des logi­ciels libres qu’elles uti­lisent quo­ti­dien­ne­ment pour­rait paraître logique, notam­ment dans un contexte où le phé­no­mène de pas­sa­ger clan­des­tin, qui consiste à uti­li­ser sans contri­buer, a sou­vent été dénon­cé. Tou­te­fois, lorsque l’on se penche de plus près sur les entre­prises dont les employés contri­buent le plus au déve­lop­pe­ment des pro­jets les plus actifs, les mieux notés et/ou ceux atti­rant le plus grand nombre de contri­bu­tions, aucune entre­prise opé­rant dans un sec­teur non-infor­ma­tique ne se place par­mi les 20 plus gros contri­bu­teurs. En réa­li­té, même si cer­taines d’entre elles com­mencent à mettre en place des pro­grammes d’évangélisation au logi­ciel libre, elles ne contri­buent que très peu aux pro­jets, géné­ra­le­ment du fait de résis­tances cultu­relles et mana­gé­riales liées à une peur de perte de contrôle des droits de pro­prié­té intellectuelle. 

C’est en fait par­mi les géants de l’IT (Micro­soft, Google, Apple, Intel, Face­book, Hua­wei, Oracle ou encore Sam­sung) que l’on trouve les plus gros contri­bu­teurs à ces pro­jets libres.

De la maî­trise de l’infrastructure digi­tale à celle de la donnée

Aujourd’hui, c’est toute l’infrastructure digi­tale d’Internet qui repose sur des logi­ciels libres (tels que Linux, Kuber­netes, et plus géné­ra­le­ment toute la pile logi­cielle sur laquelle les « clouds » com­mer­ciaux sont bâtis), et par là même les pla­te­formes de ser­vices Inter­net des­ti­nés aux entre­prises ou au grand public, tels que les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux. Ces pla­te­formes per­mettent aux géants de l’IT qui les ont déve­lop­pées de col­lec­ter, de trai­ter et de valo­ri­ser des quan­ti­tés de don­nées qui sont au cœur de leurs modèles d’entreprises. 

On com­prend donc l’intérêt que peuvent avoir ces géants de l’IT à s’impliquer dans le déve­lop­pe­ment de l’infrastructure numé­rique, afin d’en défi­nir les orien­ta­tions et les carac­té­ris­tiques pour ser­vir au mieux leurs acti­vi­tés5. Il s’agit ain­si pour eux de s’entendre sur des normes tech­niques ouvertes afin de mini­mi­ser les risques ou de mutua­li­ser les coûts de déve­lop­pe­ment. Mais il s’agit éga­le­ment de rendre les tech­no­lo­gies libres com­pa­tibles avec les attentes de leurs entre­prises clientes, ce qui passe par un chan­ge­ment cultu­rel au sein des pro­jets, pour tendre vers une forme de pro­fes­sion­na­li­sa­tion6.

Par le contrôle de l’infrastructure numé­rique, c’est la domi­na­tion par les GAFAM du mar­ché de la don­née qui est ren­for­cée, avec toutes les consé­quences que cela peut avoir pour les entre­prises et les uti­li­sa­teurs indi­vi­duels en termes d’indépendance et de pro­tec­tion de la vie privée.

Quel futur pour le logi­ciel libre ?

Alors que le logi­ciel libre s’était impo­sé comme le garde-fou de la domi­na­tion de l’IT par une poi­gnée d’acteurs dont il por­tait la cri­tique, il se voit aujourd’hui incor­po­ré par les GAFAM. Mal­gré des dis­cours met­tant en avant leur appar­te­nance à une « com­mu­nau­té du logi­ciel libre » pré­sen­tée comme uni­forme, ces entre­prises en retiennent le mode de déve­lop­pe­ment col­la­bo­ra­tif mais placent au second plan ses prin­cipes et ses valeurs de par­tage, d’indépendance et de liber­té. Cela se maté­ria­lise notam­ment par l’ignorance des prin­cipes por­tés par les licences libres comme dans l’« Inner Source »7, ou leur contour­ne­ment, comme dans le cas de l’appropriation du code libre dis­tri­bué en mode SaaS8 ou celui de l’utilisation de CLA (Contri­bu­tor License Agree­ment), per­met­tant de chan­ger la licence régis­sant un logiciel. 

Pour­tant, de nom­breux acteurs du logi­ciel libre sont encore aujourd’hui atta­chés à ces prin­cipes fon­da­teurs et militent pour leur res­pect, néces­saire pour garan­tir la péren­ni­té de l’écosystème libre, aujourd’hui remise en ques­tion par la domi­na­tion des géants de l’IT. Cela passe par la pro­mo­tion d’une diver­si­té de pla­te­formes et ser­vices décen­tra­li­sés et inter­opé­rables alter­na­tifs, à l’instar de « l’archipélisation » que pro­pose l’association Fra­ma­soft, le stan­dard ouvert Matrix pour la com­mu­ni­ca­tion en temps réel sécu­ri­sée et décen­tra­li­sée, ou encore Next­Cloud, solu­tion d’hébergement de fichiers et de col­la­bo­ra­tion à l’architecture ouverte.

Mais au-delà de ces ini­tia­tives se pose la ques­tion du rôle de l’État dans la régu­la­tion et le finan­ce­ment de pla­te­formes alter­na­tives per­met­tant la pré­ser­va­tion de la sou­ve­rai­ne­té des don­nées et la pro­tec­tion de la vie pri­vée. En effet, les pro­jets libres repo­sant sur des com­mu­nau­tés de béné­voles ne sont-elles pas le pot de terre face au pot de fer des géants de l’IT béné­fi­ciant de res­sources qua­si-illi­mi­tées pour rému­né­rer les déve­lop­peurs de leurs propres pla­te­formes libres ?

1De Laat, P.B. (2005). Copy­right or copy­left?: An ana­ly­sis of pro­per­ty regimes for soft­ware deve­lop­ment, Research Poli­cy, 34(10), 1511–1532.
2Von Hip­pel, E. (2005). Demo­cra­ti­zing Inno­va­tion. The MIT Press
3The Linux Foun­da­tion (2016). The Linux Foun­da­tion Releases Deve­lop­ment Report High­ligh­ting Contri­bu­tions to the Linux Ker­nel Ahead of 25th Anni­ver­sa­ry of Linux. https://​www​.linux​foun​da​tion​.org/​p​r​e​s​s​-​r​e​l​e​a​s​e​/​2​0​1​6​/​0​8​/​t​h​e​-​l​i​n​u​x​-​f​o​u​n​d​a​t​i​o​n​-​r​e​l​e​a​s​e​s​-​d​e​v​e​l​o​p​m​e​n​t​-​r​e​p​o​r​t​-​h​i​g​h​l​i​g​h​t​i​n​g​-​c​o​n​t​r​i​b​u​t​i​o​n​s​-​t​o​-​t​h​e​-​l​i​n​u​x​-​k​e​r​n​e​l​-​a​h​e​a​d​-​o​f​-​2​5​t​h​-​a​n​n​i​v​e​r​s​a​r​y​-​o​f​-​l​inux/
4 O’Neil, M., Cai, X. Musel­li, L., Pailler, F. & Zac­chi­ro­li, S. (2021). The copro­duc­tion of open source soft­ware by volun­teers and big tech firms. Can­ber­ra : DCPC / News & Media Research Centre, Uni­ver­si­ty of Can­ber­ra. Ce pro­jet de recherche a été finan­cé par la Alfred P. Sloan Foun­da­tion et le fonds Cri­ti­cal Digi­tal Infra­struc­ture (2019–2020) de la Ford Foun­da­tion.
5But­ler, S. et al. (2019). On com­pa­ny contri­bu­tions to com­mu­ni­ty open source soft­ware pro­jects. IEEE Tran­sac­tions on Soft­ware Engi­nee­ring. https://​doi​.org/​1​0​.​1​1​0​9​/​T​S​E​.​2​0​1​9​.​2​9​19305
6O’Neil, M., Musel­li, L., Rais­si, M. & Zac­chi­ro­li, S.(2021).‘Open source has won and lost the war’: Legi­ti­mi­sing commercial–communal hybri­di­sa­tion in a FOSS pro­jectNew Media and Socie­ty, 23(5),.1157–1180.
7L’« Inner Source » consiste, pour une entre­prise, à implé­men­ter les meilleures pra­tiques de déve­lop­pe­ment du logi­ciel libre, mais en gar­dant des licences pro­prié­taires pour le code ain­si déve­lop­pé.
8En mode SaaS (Soft­ware as a Ser­vice), les logi­ciels sont exé­cu­tés à dis­tance sur les ser­veurs du four­nis­seur de ser­vices. L’utilisateur sous­crit donc à un contrat de ser­vice plu­tôt qu’à un contrat de licence d’utilisation, ce qui crée une  » faille  » dans le prin­cipe de licence libre : le four­nis­seur de ser­vices n’est en effet plus obli­gé d’of­frir l’ac­cès au code, pri­vant de ce fait l’utilisateur des liber­tés que le logi­ciel libre était cen­sé garan­tir.

Auteurs

laure muselli

Laure Muselli

maître de conférences en management des systèmes d’Information à Télécom Paris et chercheuse à l’institut interdisciplinaire de l’innovation (I³-SES/CNRS)

Les recherches de Laure Muselli portent sur la façon dont les nouvelles logiques telles que la transformation numérique ou l'open source modifient le travail, les professions, les identités et les pratiques au sein des organisations.

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