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La pandémie relance-t-elle le débat sur le revenu universel ?

Un revenu universel pour éliminer les « bullshit jobs » ?

Richard Robert, journaliste et auteur
Le 13 octobre 2021 |
5 mins de lecture
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Un revenu universel pour éliminer les « bullshit jobs » ?
Philippe Van Parijs
Philippe Van Parijs
professeur invité aux Universités de Louvain et Leuven
En bref
  • L’idée d’un revenu minium universel s’est accélérée en 2016 avec l’expérimentation finlandaise, le référendum suisse et la campagne électorale de Benoît Hamon.
  • Aussi, en 2020, pendant la pandémie, on a jugé qu’après tout, il n’était pas si scandaleux de verser à chacun, fût-ce temporairement, un revenu individuel.
  • Pour Philippe Van Parijes, un revenu de base modeste qui ne pourrait pas se substituer entièrement aux dispositifs d’assistance conditionnels, s’auto-financerait largement.
  • La question cruciale ne porte pas sur l’offre de travail mais sur le capital humain, impossible à calculer sans savoir comment nos systèmes éducatifs s’adapteront parallèlement aux exigences du XXIe siècle.
  • Il estime toutefois qu’un revenu inconditionnel pourra contribuer à éliminer les bullshit jobs et encourager l’essor d’emplois dont la qualité intrinsèque est telle qu’une rémunération nette très modeste suffit à attirer et stabiliser de nombreux travailleurs.

La mon­tée en puis­sance de l’idée d’un revenu uni­versel a sur­pris même ses par­ti­sans. Inno­va­tion rad­i­cale et dis­rup­tive, mais pos­si­ble, elle per­me­t­trait de réin­ven­ter le marché du travail.

L’idée de revenu uni­versel a longtemps été con­sid­érée comme utopique. Elle est aujourd’hui prise au sérieux dans le débat pub­lic. Com­ment expliquez-vous cette évo­lu­tion ?

Philippe Van Par­i­js. Dans les années 1980, l’idée d’un revenu incon­di­tion­nel tit­il­lait quelques philosophes mais n’intéressait guère les décideurs. Depuis, l’idée s’est dif­fusée peu à peu, avec un sérieux coup d’accélérateur en 2016 avec l’annonce de l’expérimentation fin­landaise, le référen­dum suisse et la vic­toire de Benoît Hamon lors des pri­maires de la gauche française. Peu après, il y eut la cam­pagne d’Andrew Yang pour l’investiture démoc­rate aux États-Unis et les déc­la­ra­tions plus ou moins pré­cis­es et réfléchies de per­son­nal­ités aus­si divers­es que Mark Zucker­berg, Yanis Varo­ufakis, Beppe Gril­lo et même, plus récem­ment, le pape François.

D’où vient cette pop­u­lar­ité crois­sante ? Fon­da­men­tale­ment, de ce que per­son­ne ne croit plus aujourd’hui qu’on puisse trou­ver une solu­tion struc­turelle au chô­mage et à la pau­vreté dans une accéléra­tion de la crois­sance. Si l’on se préoc­cupe de la san­té de notre planète et de ses habi­tants, il est dif­fi­cile de ne pas trou­ver bien plus promet­teuse l’idée sim­ple de fournir à cha­cun d’entre nous un socle inconditionnel.

Puis vint la pandémie. Même dans l’Amérique de Trump, on a jugé qu’après tout, il n’était pas si scan­daleux de vers­er à cha­cun, fût-ce tem­po­raire­ment, un revenu stricte­ment indi­vidu­el, sans con­di­tions de ressources ni exi­gence de con­trepar­tie. Et partout on a pu se dire qu’équipées de ce socle, nos sociétés et nos économies seraient mieux armées pour affron­ter ce choc et le seront pour affron­ter ceux qui nous attendent.

Vous insis­tez sur la néces­saire dis­tinc­tion entre les presta­tions sociales exis­tantes et le revenu de base. Peut-on com­par­er les vol­umes, les pro­por­tions du PIB que représen­tent les pre­mières et que représen­terait le sec­ond ?

Cela peut être fait, mais ce n’est pas un exer­ci­ce arith­mé­tique par­ti­c­ulière­ment per­ti­nent pour dis­cuter de la fais­abil­ité économique ou poli­tique d’un revenu de base. La part du PIB néces­saire pour vers­er à cha­cun une allo­ca­tion d’un mon­tant don­né est bien sûr un mul­ti­ple de la part du PIB néces­saire pour com­pléter jusqu’à ce mon­tant les revenus pri­maires. Mais ce n’est pas ce coût brut qui est pertinent.

Dans le con­texte d’un État social et fis­cal dévelop­pé, le revenu de base doit se sub­stituer, d’une part, aux revenus soci­aux inférieurs et à la tranche inférieure de tous les revenus soci­aux plus élevés et, d’autre part, l’exonération fis­cale dont jouis­sent les tranch­es inférieures de tous les revenus des per­son­nes physiques. Pour ces deux raisons, un revenu de base mod­este — dis­ons de 600 euros —, qui ne pour­rait bien sûr pas se sub­stituer entière­ment aux dis­posi­tifs d’assistance con­di­tion­nels, s’auto-financerait large­ment. Comme cer­tains ménages y gag­neront — en par­ti­c­uli­er les tra­vailleurs à temps par­tiel — il restera alors un coût net à cou­vrir par une aug­men­ta­tion de cer­tains prélève­ments. Mais ce coût net est très faible par rap­port au coût brut. Dans le cas de la France, des cal­culs de ce type ont été effec­tués par exem­ple par Marc de Basquiat.

Sur la base de cet exer­ci­ce pure­ment sta­tique, nous pou­vons, de manière plus spécu­la­tive, nous inter­roger sur l’impact de la mesure sur le com­porte­ment des agents économiques et donc sur le PIB : le vrai coût économique. La ques­tion cru­ciale ne porte pas sur l’offre de tra­vail mais sur le cap­i­tal humain. Si l’introduction du revenu de base réduit les taux d’imposition effec­tifs au bas de l’échelle, elle les aug­mente néces­saire­ment plus haut et nous pou­vons donc sup­pos­er qu’elle réduise le ren­de­ment financier d’un com­plé­ment de for­ma­tion. En revanche, elle facilite les allers-retours entre emploi, les activ­ités bénév­oles (notam­ment parentales) et la for­ma­tion tout au long de la vie. Quel sera l’effet net sur le cap­i­tal humain ? Impos­si­ble de le dire sans savoir com­ment nos sys­tèmes édu­cat­ifs s’adapteront par­al­lèle­ment aux exi­gences du 21e siècle.

L’idée d’un revenu de base ouvre une brèche dans la représen­ta­tion selon laque­lle notre rémunéra­tion traduit cor­recte­ment la richesse ou les biens soci­aux que nous pro­duisons en tant qu’individus. Le change­ment de représen­ta­tion vers une meilleure recon­nais­sance de la part « col­lec­tive » de cette pro­duc­tion est stim­u­lant. Mais a‑t-on les moyens de la mesur­er ?

Nous ne les avons pas et nous ne les auront jamais. La richesse d’aujourd’hui est le pro­duit con­joint des ressources matérielles fournies par la nature ou créées par nos prédécesseurs, de tech­nolo­gies dévelop­pées au fil du temps, de savoirs et de com­pé­tences dont notre édu­ca­tion nous a dotés et du tra­vail que nous four­nissons. Il est impos­si­ble, non seule­ment sur le plan empirique mais aus­si sur le plan con­ceptuel, d’attribuer à cha­cun de ces fac­teurs une pro­por­tion pré­cise du pro­duit final. Il n’est, en revanche, pas dif­fi­cile de com­pren­dre com­bi­en mod­este est la part de notre revenu que nous pou­vons pré­ten­dre pleine­ment « mérit­er » du fait qu’elle est attribuable à notre seul tra­vail. Comme le notait le prix Nobel Her­bert Simon, « quand on com­pare la nation la plus pau­vre à la plus riche, il est dif­fi­cile de con­clure que la tech­nolo­gie et par­ti­c­ulière­ment les com­pé­tences d’organisation et de gou­ver­nance puis­sent pro­duire moins d’environ 90 % du revenu dans les sociétés rich­es ». Il s’ensuit, écrivait-il, que, si l’on met­tait en place un impôt linéaire de 70 % pour financer un revenu de base et toutes les autres dépens­es publiques, « cela lais­serait généreuse­ment aux récip­i­endaires orig­in­aux du revenu près de trois fois ce qu’ils ont, selon mon esti­ma­tion grossière, mérité ».

L’un des argu­ments sou­vent invo­qués à l’encontre du revenu de base est la « dés­inci­ta­tion » au tra­vail. A‑t-on repéré dans nos sociétés des mon­tants d’allocations au-delà desquels le désir de tra­vailler chute bru­tale­ment ?

On ne l’a pas repéré et on ne le repér­era pas. L’incitation à tra­vailler ne dépend bien sûr pas seule­ment du mon­tant dont on dis­pose indépen­dam­ment du tra­vail. Elle dépend aus­si du revenu mar­gin­al. Et elle dépend encore plus du sens que le tra­vail peut avoir pour le tra­vailleur. Un revenu incon­di­tion­nel est un instru­ment dont le marché dis­pose pour élim­in­er les bull­shit jobs et encour­ager, au con­traire, l’essor d’emplois dont la qual­ité intrin­sèque est telle qu’une rémunéra­tion nette très mod­este suf­fit à y attir­er et sta­bilis­er de nom­breux tra­vailleurs dis­posant par ailleurs de quoi sub­venir à leurs besoins matériels.