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L'hydrogène vert doit encore faire ses preuves

Le stockage, un verrou majeur de la filière hydrogène

par Johnny Deschamps, professeur à l'Unité chimie et procédés (UCP) de l'ENSTA Paris (IP Paris)
Le 8 juillet 2021 |
4min. de lecture
Johnny Deschamps
Johnny Deschamps
professeur à l'Unité chimie et procédés (UCP) de l'ENSTA Paris (IP Paris)
En bref
  • Même si l’hydrogène suscite de l’intérêt, on oublie souvent que son stockage représente un défi pour son utilisation.
  • Ainsi à l’état liquide, l’hydrogène nécessite des réservoirs cryogéniques le conservant a -253 °C, ce qui demande une quantité d’énergie considérable.
  • D’autres techniques de stockage sont en cours de développement, telles que le stockage par absorption ou sous forme comprimée, mais pour le moment aucune solution n’est assez économique ou pratique pour être employée de manière durable.

L’hydrogène appa­raît comme une bonne alter­na­tive aux éner­gies fos­siles dont nous sommes très dépen­dants. Il per­met en effet de sto­cker mas­si­ve­ment de l’énergie sur une longue période de temps, et peut alors être uti­li­sé dans le cadre d’applications mobiles ou sta­tion­naires en uti­li­sant des piles à com­bus­tible ou par com­bus­tion directe. Selon sa pro­duc­tion, son impact car­bone peut éga­le­ment être très inté­res­sant. Tou­te­fois, son uti­li­sa­tion dépend for­te­ment de son sto­ckage, qui repré­sente actuel­le­ment un pro­blème cru­cial, par­ti­cu­liè­re­ment pour la mobi­li­té. Il est donc pri­mor­dial de conce­voir des réser­voirs légers, com­pacts, sûrs et peu coûteux !

Sto­ckage liquide à basse tem­pé­ra­ture et sto­ckage gazeux sous haute pression

L’hydrogène liquide est très éner­gé­tique et pos­sède une masse volu­mique de 71 kilo­grammes par mètre cube à pres­sion atmo­sphé­rique. Cepen­dant, sa liqué­fac­tion pré­sente un incon­vé­nient majeur : son coût en éner­gie, car l’hydrogène ne devient liquide qu’à −253 °C.  En outre, l’hydrogène liquide doit être sto­cké dans des réser­voirs cryo­gé­niques, qui sont pour la plu­part en acier inoxy­dable et ont des capa­ci­tés allant de quelques litres à plu­sieurs mil­liers de mètres cubes. L’isolation ther­mique de ces réser­voirs n’est cepen­dant pas par­faite, et il sub­siste tou­jours une ébul­li­tion du gaz (« boil-off ») cau­sée par des apports de cha­leur exté­rieurs, qui sont dus à des pro­blèmes d’isolation, de taille et de forme du réservoir. 

À l’état gazeux, l’hydrogène étant l’élément le plus léger, il occupe un volume sub­stan­tiel de 11 m3 par kilo­gramme dans les condi­tions nor­males de tem­pé­ra­ture et de pres­sion (0 °C sous   1,013 bar. Il est donc abso­lu­ment néces­saire de réduire ce volume afin de le sto­cker et de le trans­por­ter effi­ca­ce­ment. Pour cela, la pres­sion est une bonne alter­na­tive. Le sto­ckage d’hydrogène gazeux sous pres­sion, dans des bou­teilles cylin­driques en acier rem­plies sous 200 ou 250 bar, est une pra­tique stan­dard. Cepen­dant, il sub­siste deux incon­vé­nients prin­ci­paux à ce mode de sto­ckage : l’encombrement et la masse. Ces pro­blèmes d’encombrement et de masse ont été consi­dé­ra­ble­ment résor­bés depuis l’apparition de réser­voirs dits types III et IV, dont les struc­tures de ren­for­ce­ment sont en maté­riaux com­po­sites. Ces com­po­sites sont consti­tués de fibres de verre, d’aramide ou de car­bone noyées dans une résine, et per­mettent de tra­vailler à des pres­sions plus éle­vées tout en rédui­sant la masse et en aug­men­tant la résis­tance à la rup­ture explo­sive en condi­tion d’agression externe. Grâce à ces struc­tures com­po­sites les pres­sions stan­dards sont alors pas­sées à 350 et 700 bar.

Le sto­ckage solide : une alter­na­tive aux sto­ckages liquide ou sous pression

Le sto­ckage solide de l’hydrogène se carac­té­rise par la séques­tra­tion du gaz au sein d’un maté­riau solide. Cette séques­tra­tion peut être de nature chi­mique ou phy­sique selon le type de maté­riau. Le sto­ckage par com­bi­nai­son chi­mique, dit d’absorption, repose sur la for­ma­tion d’un hydrure métal­lique qui résulte de la com­bi­nai­son chi­mique réver­sible par liai­sons métal­liques de l’hydrogène avec les atomes d’une grande varié­té de métaux. À l’inverse, le sto­ckage par com­bi­nai­son phy­sique se carac­té­rise par une aug­men­ta­tion de la den­si­té du gaz à la sur­face du maté­riau solide qui est due aux inter­ac­tions molé­cu­laires entre l’adsorbat (gaz) et l’adsorbant (solide). Ce phé­no­mène de sur­face, qui est tota­le­ment réver­sible, n’est pos­sible qu’avec un solide à grande sur­face spé­ci­fique, c’est-à-dire un maté­riau à la fois très poreux avec de petits pores (dia­mètre de pore de l’ordre du nano­mètre) et très divi­sé, sous forme de fine poudre.

Fina­le­ment, quelle est la meilleure solution ?

Mal­gré les pro­grès constants de la recherche concer­nant le sto­ckage embar­qué de l’hydrogène, aucune des tech­niques énon­cées pré­cé­dem­ment ne cor­res­pond au cahier des charges fixé par le Depart­ment of Ener­gy (DOE) amé­ri­cain en termes de per­for­mances phy­siques (sto­ckage mas­sique, sto­ckage volu­mé­trique, tem­pé­ra­ture, pres­sion, taux de fuite), de contraintes maté­rielles (masse et volume du sys­tème) et de contraintes économiques.

L’hydrogène liquide offre le meilleur rap­port quan­ti­té stockée/volume. Cepen­dant, la faible ébul­li­tion du liquide (« boil-off »), due aux inévi­tables pertes ther­miques – aus­si réduites soient-elles – entraîne un déga­ge­ment per­ma­nent d’hydrogène, donc une perte de masse, qui empêche, dans le cas d’une appli­ca­tion embar­quée, de lais­ser son véhi­cule dans un lieu confi­né. Ce fut le cas de la BMW Hydrogen7 qui était équi­pée de cette tech­no­lo­gie de sto­ckage, et dont la pro­duc­tion a été arrê­tée à cause de ce pro­blème. Ce type de sto­ckage est néan­moins très déve­lop­pé pour le trans­port du gaz notam­ment en Amé­rique du Nord, où il repré­sente plus de 90 % des volumes ache­mi­nés par la route.

Le sto­ckage sous forme com­pri­mée, dans des réser­voirs com­po­sites, per­met d’atteindre une den­si­té mas­sique satis­fai­sante sous 350 bar, mais la den­si­té volu­mique est trop faible et il est néces­saire d’augmenter la pres­sion jusqu’à 700 bar. À cette pres­sion, la masse volu­mique de l’hydrogène est alors de 42 kilo­grammes par mètre cube. Ce type de sto­ckage est rete­nu par de nom­breux construc­teurs auto­mo­biles dans le cadre d’une auto­no­mie de 400 à 500 km (envi­ron 5 kilo­grammes d’hydrogène sto­ckés). Il est à noter que le sto­ckage de 5 kg d’hydrogène sous 700 bar requiert tout de même un volume de 125 litres. Sur le plan éco­no­mique, même si un réser­voir cryo­gé­nique est moins cher qu’un réser­voir hyper­bare, le coût de liqué­fac­tion du gaz sera plus éle­vé que celui de sa com­pres­sion, même à 700 bar.

Le sto­ckage de l’hydrogène sous forme d’hydrures métal­liques ou sto­ckage par absorp­tion offre un rap­port quan­ti­té stockée/volume du réser­voir 3 fois supé­rieur à celui du gaz com­pri­mé. Cepen­dant, en rai­son de la masse éle­vée des hydrures métal­liques, le pour­cen­tage mas­sique d’hydrogène sto­cké est beau­coup trop faible. De plus, la res­ti­tu­tion du gaz néces­site un apport de cha­leur alors que l’hydruration (for­ma­tion de l’hydrure) est exo­ther­mique, avec une ciné­tique lente. Ce type de sto­ckage cor­res­pond beau­coup plus à des appli­ca­tions stationnaires.

Auteurs

Johnny Deschamps

Johnny Deschamps

professeur à l'Unité chimie et procédés (UCP) de l'ENSTA Paris (IP Paris)

Les principales activités de recherche de Johnny Deschamps concernent la production d'hydrogène vert à partir de biomasse, le stockage d'hydrogène par adsorption dans des matériaux poreux de type organic frameworks, les matériaux énergétiques et le confinement de fluides et de métaux dans des matériaux poreux. Il développe des techniques originales de dopage de matériaux type organic frameworks au moyen de matériaux carbonés et de métaux et il enseigne ''la filière hydrogène" dans plusieurs institutions prestigieuses en France et en Chine.

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