aviation_7covid_4
π Planète π Énergie
Aviation décarbonée : rêve d'Icare ou réalité ?

Pandémie : un délai pour réduire les émissions de CO2 de l’aviation

avec James Bowers, Rédacteur en chef de Polytechnique Insights
Le 2 février 2021 |
4min. de lecture
Venetia Baden-Powell
Venetia Baden-Powell
Equity Research Associate chez Goldman Sachs
En bref
  • Goldman Sachs a récemment publié un rapport consacré à l’industrie aéronautique en Europe, intitulé The Decarbonisation Toolkit and What It Will Mean for Airlines (« Les différents moyens de décarbonisation et leurs conséquences pour les compagnies aériennes »).
  • Les auteurs du rapport constatent que le transport aérien a été durement touché par la pandémie de Covid-19, avec une baisse de près de 70 % du trafic en Europe, plus de 160 Md$ d’aides perçues et 10 à 30 % des effectifs licenciés.
  • Avant la pandémie, l’aviation était responsable de 4 % des émissions de CO2 en Europe, un chiffre qui est tombé à 2 % en 2020.
  • Certains plans de sauvetage seront assortis de prescriptions environnementales, comme c’est le cas pour Air France qui s’est vue imposer une réduction de 50 % de ses émissions par passager-kilomètre d’ici à 2030.
  • Au vu des investissements réalisés par l’Union européenne, le rapport prévoit un glissement du trafic aérien vers le transport ferroviaire de l’ordre de 15 %.

La pan­dé­mie mon­diale de coro­na­vi­rus a dure­ment tou­ché le trans­port aérien. Selon l’Association du trans­port aérien inter­na­tio­nal (IATA), ce sec­teur a pour le moment béné­fi­cié d’environ 110 Md$ d’aides directes et de quelque 60 Md$ sup­plé­men­taires sous forme de pres­ta­tions sala­riales, réduc­tions d’impôts et sub­ven­tions. Faut-il pour autant s’attendre à une dimi­nu­tion des inves­tis­se­ments en faveur des tech­no­lo­gies à faible émis­sion de car­bone ? Selon un rap­port récent publié par une équipe de cher­cheurs de Gold­man Sachs, The Decar­bo­ni­sa­tion Tool­kit and What It Will Mean for Air­lines (« Les dif­fé­rents moyens de décar­bo­ni­sa­tion et leurs consé­quences pour les com­pa­gnies aériennes »), la décar­bo­ni­sa­tion sera tou­jours une prio­ri­té pour les com­pa­gnies aériennes et les pou­voirs publics à l’issue de la crise, dont ils éva­luent par ailleurs les consé­quences sur la crois­sance et les per­for­mances finan­cières du secteur.

Quelles ont été les inci­dences de la pan­dé­mie sur le secteur ?

Vene­tia Baden-Powell : La Covid-19 a pro­vo­qué la plus forte baisse d’activité de l’aviation civile de toute l’Histoire. Nous avions pré­vu une baisse d’environ 70 % du tra­fic aérien en Europe en 2020, soit un flé­chis­se­ment bien plus mar­qué qu’en 1991, 2001 ou 2009. Les réper­cus­sions sur l’emploi ont éga­le­ment été consi­dé­rables, puisque les com­pa­gnies pré­voient de licen­cier 10 à 30 % de leurs effec­tifs. Pour faire face à cette situa­tion, d’importantes res­sources sont néces­saires, et au moment de la rédac­tion de notre rap­port, nous avons esti­mé que cinq des plus grandes com­pa­gnies aériennes euro­péennes seraient ame­nées à mobi­li­ser près de 14 Md€ de tré­so­re­rie. Ces dif­fi­cul­tés finan­cières ont obli­gé les entre­prises concer­nées à lever des fonds, en fai­sant appel aux pou­voirs publics (dans le cas d’Air France et de Luf­than­sa, par exemple) ou en se tour­nant vers les mar­chés bour­siers (IAG, easy­Jet et Rya­nair, entre autres). En Europe, les aides directes ver­sées ou pro­mises aux socié­tés de trans­port aérien s’élevaient à près de 30 Md€.

Quelle est la véri­table empreinte car­bone du sec­teur, et peut-on rai­son­na­ble­ment comp­ter sur une réduc­tion de ses émis­sions à l’issue de la pandémie ?

Cette ques­tion, que nous exa­mi­nons en détail dans notre rap­port, appelle une réponse nuan­cée. À la veille de la pan­dé­mie, l’aviation repré­sen­tait 4 % des émis­sions de gaz à effet de serre de l’UE, contre 2 % en 1990, du fait d’une forte crois­sance du tra­fic (géné­ra­le­ment deux fois supé­rieure à celle du PIB de l’Union). Si la hausse des émis­sions a été limi­tée par les avan­cées tech­no­lo­giques, le sec­teur reste l’un des plus gros émet­teurs de CO2. Il accuse en outre un cer­tain retard par rap­port à d’autres indus­tries en matière de réduc­tion de son empreinte car­bone. Voi­là pour­quoi les auto­ri­tés y accordent une telle atten­tion, compte tenu des impor­tantes aides finan­cières consen­ties en sa faveur.

Gauche : La part des com­pa­gnies aériennes dans les émis­sions de CO2 en Europe a aug­men­té de plus de deux fois depuis 1990. A droite : Même si l’ef­fi­ca­ci­té des avions s’est amé­lio­rée depuis 1990, l’aug­men­ta­tion du tra­fic a entraî­né une hausse des émis­sions. © Gold­man Sachs Invest­ment Research

Cela étant dit, suite à la chute du tra­fic que nous pré­voyons pour 2020 (de l’ordre de 70 %), la part des émis­sions impu­tables à l’aviation pour­rait se limi­ter à 1 ou 2 %. Étant don­né qu’il ne faut pas s’attendre à un retour aux volumes de tra­fic de 2019 avant le milieu de la décen­nie, les auto­ri­tés n’ont plus besoin de frei­ner l’activité du sec­teur et doivent remettre l’accent sur les gains de pro­duc­ti­vi­té et la crois­sance durable. Cer­tains plans de sau­ve­tage en faveur du trans­port aérien sont en effet assor­tis de clauses « vertes », comme c’est le cas pour Air France. Elles pré­voient notam­ment la réduc­tion de 50 % des émis­sions de CO2 par pas­sa­ger-kilo­mètre d’ici à 2030 (par rap­port aux niveaux de 2005), par le biais notam­ment d’un trans­fert modal au pro­fit du trans­port fer­ro­viaire sur les liai­sons inté­rieures et d’un recours accru aux biocarburants.

Le même type d’approche a été adop­té suite à la mise en place du plan de sou­tien d’Austrian Air­lines, où les auto­ri­tés autri­chiennes pré­voient d’augmenter les taxes sur les vols courts et de fixer pour les billets un tarif mini­mum de 40 €, tout en ren­for­çant les inves­tis­se­ments en faveur du rail. Ces mesures sont par ailleurs sus­cep­tibles de conduire à une réelle évo­lu­tion de la demande éma­nant des par­ti­cu­liers et des entre­prises. Cepen­dant, les nou­velles tech­no­lo­gies qui ren­dront pos­sible une avia­tion à faible ou très faible empreinte car­bone – pro­pul­sion à l’hydrogène, hybri­da­tion et élec­tri­fi­ca­tion des réac­teurs, notam­ment – ne seront dis­po­nibles que dans une dizaine d’années.

Quel sera l’impact des outils de décar­bo­ni­sa­tion dont dis­po­se­ront les pou­voirs publics et les com­pa­gnies aériennes lors de la reprise ?

Les prin­ci­paux moyens d’action envi­sa­gés sont la taxa­tion pro­gres­sive, la pro­mo­tion du trans­port fer­ro­viaire et le renou­vel­le­ment de la flotte aéro­nau­tique. L’annonce de taxes impo­sées aux pas­sa­gers sur les tra­jets courts au sein de l’UE devrait entraî­ner une aug­men­ta­tion de près de 15 % des billets des com­pa­gnies low-cost, ce qui, selon nos esti­ma­tions, pour­rait se tra­duire par une baisse de la demande, et donc des émis­sions, d’environ 5 %. Ces mesures seront accom­pa­gnées d’un accrois­se­ment des inves­tis­se­ments en faveur du rail. Il est en effet pré­vu de leur consa­crer 40 Md€ dans le cadre du « pacte vert pour l’Europe ». Jusqu’à 15 % des réseaux de trans­port aérien de l’UE risquent de dis­pa­raître au pro­fit du rail.

Les nou­veaux modèles d’a­vions sont 15 % plus effi­caces que les géné­ra­tions pré­cé­dentes. © Gold­man Sachs Invest­ment Research

La mini­mi­sa­tion à court terme de l’empreinte car­bone du sec­teur pour­rait aus­si être assu­rée par le renou­vel­le­ment des appa­reils. Sans tenir compte d’autres cri­tères, le recours exclu­sif à des avions de nou­velle géné­ra­tion per­met­trait de réduire les émis­sions de près de 20 %. Bien que la Covid-19 limite la capa­ci­té d’investissement immé­diate de l’industrie aéro­nau­tique en faveur de ce renou­vel­le­ment, nous sommes convain­cus que les pro­jets de ce type ne devraient pas être remis en cause à moyen terme, compte tenu de leur impor­tance au regard du main­tien de la com­pé­ti­ti­vi­té des com­pa­gnies aériennes. Sur­tout dans un contexte de demande et de tarifs en baisse. De fait, la Covid-19 a sou­vent per­mis de reti­rer de la cir­cu­la­tion les avions les moins per­for­mants, et de nom­breuses com­pa­gnies devraient à plus ou moins long terme se doter de flottes plus réduites, mais plus rentables.

Le monde expliqué par la science. Une fois par semaine, dans votre boîte mail.

Recevoir la newsletter