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Climat : l'élevage peut-il réduire ses émissions ?

« Réduire les émissions passe par une baisse de notre consommation d’animaux »

Anaïs Marechal, journaliste scientifique
Le 6 avril 2022 |
5 mins de lecture
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« Réduire les émissions passe par une baisse de notre consommation d’animaux »
Sylvain_Pellerin
Sylvain Pellerin
directeur de recherche Inrae spécialiste des liens entre activité agricole et cycles biogéochimiques
En bref
  • En 2010, la production de viande et de produits laitiers a contribué à l’émission de 9,8 milliards de tonnes (gT) équivalent CO2, soit 20 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) anthropiques tous secteurs confondus.
  • Les changements d’usage des sols, comme la déforestation de l’Amazonie afin de planter du soja, représentent plus d’un tiers des émissions de GES de l’alimentation animale.
  • Les systèmes actuels de production végétale sont très spécialisés. Un des leviers pouvant aider à la diminution des émissions de GES reposerait sur une agriculture plus diversifiée.
  • La pire des choses serait de réduire l’élevage en France tout en continuant à manger autant de viande que l’on importerait.

Quelle est l’empreinte climatique de l’alimentation destinée aux animaux d’élevage ?

Selon un mod­èle récent 1, en 2010, la pro­duc­tion de viande et de pro­duits laitiers a con­tribué à l’émission de 9,8 mil­liards de tonnes (gT) équiv­a­lent CO2, soit 20 % des émis­sions de gaz à effet de serre (GES) anthropiques tous secteurs con­fon­dus. 58 % (5,8 gT équiv­a­lent CO2) de ces émis­sions sont dues à la pro­duc­tion des ali­ments des­tinés aux ani­maux. Elles s’expliquent d’une part par les rejets au niveau des par­celles agri­coles, notam­ment à cause de l’utilisation d’engrais (3,7 gT équiv­a­lent CO2) ; et d’autre part par les change­ments d’usage des sols (2,1 gT équiv­a­lent CO2), par exem­ple lors du défrichage des forêts pour la pro­duc­tion de soja.

Des éval­u­a­tions dif­férentes selon les modèles

La compt­abil­i­sa­tion de l’empreinte car­bone de l’agriculture2 est encore imprégnée d’incertitudes, et les chiffres vari­ent selon les paramètres et mod­èles choi­sis. À l’aide de son mod­èle Glob­al Live­stock Envi­ron­men­tal Assess­ment, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture estime que l’élevage est respon­s­able de l’émission de 8,1 gT équiv­a­lent CO2, et que l’alimentation ani­male con­tribue à hau­teur de 41 % aux émis­sions mon­di­ales de l’élevage, pour un total de 3,3 gT équiv­a­lent CO2.

Ces chiffres nous mon­trent que lorsque nous impor­tons du soja pour nour­rir le bétail, ce n’est pas le trans­port qui pèse le plus dans le bilan cli­ma­tique, mais bien les change­ments d’usage des ter­res. La déforesta­tion de la forêt ama­zoni­enne au prof­it de la cul­ture de soja dimin­ue le stock de car­bone de ces forêts, et con­tribue aux excé­dents d’azote issus des déjec­tions ani­males sur nos sols.

Comment réussir à réduire les émissions de gaz à effet de serre de l’alimentation animale ?

Le levi­er le plus impor­tant con­siste à réduire la part des pro­duits ani­maux dans notre ali­men­ta­tion. J’insiste sur la notion de réduc­tion, et non de sup­pres­sion : l’élevage rend de nom­breux ser­vices en val­orisant des sur­faces inutil­is­ables autrement, en favorisant les trans­ferts d’azote entre les prairies et les cul­tures, en pro­duisant des engrais organiques qui lim­i­tent l’emploi d’engrais de syn­thèse, etc.

Les change­ments d’usage des sols représen­tent plus d’un tiers des émis­sions de GES de l’alimentation ani­male : en réduisant la pro­duc­tion d’aliments ani­maux, on dimin­ue cette part. Les sur­faces libérées peu­vent ain­si être reboisées ou util­isées pour pro­duire des pro­téines végé­tales pour l’alimentation humaine. Les sur­faces mobil­isées pour la pro­duc­tion de l’alimentation ani­male sont plus impor­tantes que pour l’alimentation humaine : en moyenne 6 calo­ries végé­tales sont néces­saires pour pro­duire 1 calo­rie ani­male. La pro­duc­tion des­tinée à l’alimentation humaine est donc plus intéres­sante du point de vue climatique.

Peut-on tout de même imaginer d’autres systèmes d’élevage plus vertueux pour le climat ?

Un autre levi­er impor­tant s’appuie en effet sur une échelle plus sys­témique. Il s’agit d’associer les pro­duc­tions ani­males et végé­tales, de favoris­er les syn­er­gies entre ces deux fil­ières. Les sys­tèmes actuels de pro­duc­tion végé­tale sont très spé­cial­isés, il est néces­saire de diver­si­fi­er les cul­tures pour réus­sir la tran­si­tion agroé­cologique. On peut par exem­ple intro­duire des prairies tem­po­raires et des légu­mineuses four­ragères dans les rota­tions de maïs et de blé, et élever des ani­maux à prox­im­ité. Cela per­met de relo­calis­er la pro­duc­tion de l’alimentation ani­male, mais pas que : les légu­mineuses appor­tent de l’azote aux sols, et réduisent le besoin en engrais de syn­thèse (dont la fab­ri­ca­tion émet du CO2 et l’épandage du N2O).

L’introduction de légu­mineuses four­ragères dans les rota­tions réduit cepen­dant la pro­duc­tion de céréales des­tinées à l’alimentation humaine : ces évo­lu­tions doivent aller de pair avec la demande ali­men­taire des consommateurs.

Existe-t-il des leviers techniques pour atténuer l’empreinte carbone de l’alimentation animale ? 

Oui, ils con­cer­nent plutôt l’échelle de l’exploitation agri­cole. Ils s’appuient sur l’optimisation de la ration des ani­maux. On trou­ve par exem­ple l’alimentation ani­male de pré­ci­sion ou encore la sélec­tion géné­tique d’individus val­orisant mieux l’alimentation. Des pra­tiques de con­duite du pâturage, comme le pâturage tour­nant, per­me­t­tent aus­si de mieux val­oris­er l’herbe disponible dans les prairies.

L’un des axes de pro­grès mis en avant s’appuie sur l’optimisation de la ration pro­téique des ani­maux. La majorité de l’azote ingéré par une vache laitière par exem­ple (via la ration pro­téique) se retrou­ve dans le lait, mais aus­si dans l’urine et les fèces, con­tribuant ain­si aux rejets azotés et aux émis­sions de N2O dans l’atmosphère. On peut donc opti­miser les rations ali­men­taires en ajus­tant au mieux la part pro­téique, voire utilis­er des acides aminés de synthèse.

Quel potentiel offrent-ils ?

En France, depuis la prise de con­science des prob­lé­ma­tiques liées à la con­cen­tra­tion de nitrates dans l’eau, l’optimisation de l’alimentation ani­male a déjà per­mis de nom­breux pro­grès. Dans cer­taines fil­ières ani­males, il est désor­mais dif­fi­cile de faire mieux. À l’échelle mon­di­ale, de nom­breux pro­grès sont en revanche pos­si­bles en opti­misant l’alimentation ani­male, comme en Chine où les éle­vages inten­sifs se sont dévelop­pés récemment.

Mais il est désor­mais claire­ment démon­tré que ces leviers d’optimisation ne sont pas suff­isants pour attein­dre les objec­tifs de la stratégie nationale bas car­bone (divis­er par deux les émis­sions liées à l’agriculture d’ici 2050). L’optimisation de la ration doit être mise en œuvre en même temps que la diminu­tion de la part des pro­duits ani­maux dans notre ali­men­ta­tion. La com­mu­nauté sci­en­tifique s’accorde sur le rôle cru­cial de ce levi­er pour atténuer le change­ment cli­ma­tique. On observe déjà une ten­dance à la baisse de la con­som­ma­tion des pro­duits ani­maux dans les pays occi­den­taux, et les soci­o­logues esti­ment que cette ten­dance devrait se poursuivre. 

Ces solutions sont-elles cohérentes avec l’ensemble des leviers d’atténuation de l’élevage ? Je pense par exemple au rôle des céréales et des oléagineux pour réduire la fermentation entérique des ruminants…

Il est clair que ces leviers, s’ils sont intéres­sants au niveau de l’animal, sont à con­sid­ér­er à grande échelle pour éval­uer leur empreinte cli­ma­tique. Nom­bre d’entre eux se heur­tent assez vite à des lim­ites, c’est pour cela que la réduc­tion de la part des pro­téines ani­males dans l’alimentation humaine est le levi­er le plus impor­tant. J’insiste sur cette néces­saire évo­lu­tion de nos habi­tudes ali­men­taires. La pire des choses serait de réduire l’élevage en France tout en con­tin­u­ant à manger autant de viande que l’on importerait.

Je pense qu’il est impor­tant de réfléchir à l’échelle ter­ri­to­ri­ale, en val­orisant par exem­ple des solu­tions cir­cu­laires favorisant des syn­er­gies entre les exploita­tions céréal­ières, les éle­vages et les unités de méthanisation. 

 

1Xu, X., Shar­ma, P., Shu, S. et al. Glob­al green­house gas emis­sions from ani­mal-based foods are twice those of plant-based foods. Nat Food 2, 724–732 (2021). https://doi.org/10.1038/s43016-021–00358‑x
2Selon le Glob­al Live­stock Envi­ron­men­tal Assess­ment Mod­el de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (site con­sulté le 15 mars 2022 : https://​www​.fao​.org/​g​l​e​a​m​/​r​e​s​u​l​t​s/fr/)