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Peut-on donner un prix à la biodiversité ?

Entreprises et biodiversité : comment quantifier les services rendus par la nature ?

avec James Bowers, Rédacteur en chef de Polytechnique Insights
Le 12 avril 2021 |
4min. de lecture
Lisa Mandle
Lisa Mandle
scientifique principale du projet sur le capital naturel de l'Université de Stanford
En bref
  • InVEST, développé par le Natural Capital Project, est une suite logicielle open source utilisée par de grands groupes (comme Unilever ou Dow Chemical) soucieux de réduire leur impact sur la biodiversité.
  • L’objectif est de cartographier et de quantifier les services rendus par la nature (captage du carbone, protection contre les inondations, etc.).
  • InVest permet ainsi aux entreprises de trouver les meilleures solutions à leurs problèmes en prenant en compte des critères à la fois économiques et environnementaux.

« Une si grande par­tie de la valeur que nous four­nit la nature est consi­dé­rée comme allant de soi », explique Lisa Mandle, l’une des direc­trices de recherche du Natu­ral Capi­tal Pro­ject de l’u­ni­ver­si­té de Stan­ford. « Notre mis­sion est de four­nir des infor­ma­tions sur les endroits et les façons dont la nature compte pour les gens – et pour l’é­co­no­mie. »

Le Natu­ral Capi­tal Pro­ject est une orga­ni­sa­tion inter­dis­ci­pli­naire qui tra­vaille sur la ques­tion des « ser­vices éco­sys­té­miques » – ou des ser­vices ren­dus par la nature aux per­sonnes – depuis 15 ans. Grâce à InVEST, un logi­ciel qu’elle a mis au point, l’é­quipe dit uti­li­ser les meilleures don­nées scien­ti­fiques dis­po­nibles pour aider à la prise de déci­sion. « Et l’as­pect com­mer­cial en fait par­tie », explique-t-elle.

InVEST est une suite logi­cielle open source per­met­tant d’ex­plo­rer dif­fé­rents scé­na­rios de ges­tion des terres et des océans. « Nous vou­lions créer un outil facile à uti­li­ser dans des contextes variés », déclare Lisa Mandle. InVEST pro­pose de com­pa­rer les ser­vices ren­dus par les éco­sys­tèmes dans dif­fé­rentes situa­tions, en car­to­gra­phiant et en quan­ti­fiant des phé­no­mènes tels que le cap­tage du car­bone ou la pro­tec­tion contre les inon­da­tions, à par­tir de don­nées faci­le­ment acces­sibles (comme les cartes topographiques).

Inves­tir dans les écosystèmes

« À ce jour, nous avons trou­vé plus de 400 publi­ca­tions éva­luées par des pairs fai­sant appel à InVEST. Par­mi elles, 82 % sont rédi­gées par des per­sonnes qui ne font pas par­tie du Natu­ral Capi­tal Pro­ject, ce qui est un bon indi­ca­teur de l’ampleur de l’utilisation de notre logi­ciel. »

Selon le Natu­ral Capi­tal Pro­ject, InVEST peut être uti­li­sé par­tout dans le monde, et peut s’avérer par­ti­cu­liè­re­ment pré­cieux dans des contextes où l’ac­cès aux don­nées est faible. À ce titre, l’é­quipe a récem­ment réa­li­sé pour la pre­mière fois des modèles à l’é­chelle mon­diale. Leurs résul­tats, publiés dans la revue Science 1, mettent en lumière les régions du monde où les inves­tis­se­ments dans les res­sources natu­relles pour­raient avoir le plus grand impact sur les com­mu­nau­tés locales, notam­ment le bas­sin du Gange, l’est de la Chine et les régions d’A­frique sub­sa­ha­rienne. « Notre approche et nos outils sont un moyen de mon­trer ce qui est en jeu en inté­grant la valeur de la nature dans la prise de déci­sion, et en aug­men­tant la trans­pa­rence des consé­quences des choix des gou­ver­ne­ments et des entre­prises sur les popu­la­tions. »

Tra­vailler avec de grandes entreprises

« Outre les gou­ver­ne­ments, les ONG et les ins­ti­tuts de recherche, nous avons tra­vaillé avec un cer­tain nombre d’en­tre­prises du sec­teur pri­vé », explique-t-elle. Par­mi elles, la mul­ti­na­tio­nale Uni­le­ver, qui a récem­ment pris des enga­ge­ments très ambi­tieux pour réduire l’im­pact de ses acti­vi­tés sur l’en­vi­ron­ne­ment, notam­ment en ce qui concerne son appro­vi­sion­ne­ment 2.

Il existe de nom­breuses façons pour les entre­prises d’u­ti­li­ser la science et les outils du Natu­ral Capi­tal Pro­ject. « Cer­taines entre­prises, comme Uni­le­ver, ont des employés uti­li­sant des modèles qu’ils ont déve­lop­pés eux-mêmes sur notre outil », sou­ligne-t-elle. Dans d’autres cas, les infor­ma­tions sont reprises par l’en­tre­prise via des consul­tants et des cher­cheurs. « Même si nous n’a­vons pas tra­vaillé direc­te­ment avec eux, la com­pa­gnie d’as­su­rance Swiss Re a récem­ment publié un rap­port basé sur notre modé­li­sa­tion. 3 »

En 2015, le Natu­ral Capi­tal Pro­ject a publié une étude décri­vant sa col­la­bo­ra­tion avec Dow Che­mi­cal 4 au sujet de l’une de leurs ins­tal­la­tions dans le Golfe du Texas sus­cep­tible d’être inon­dée lors des tem­pêtes côtières. L’entreprise vou­lait savoir s’il lui fal­lait inves­tir dans une digue pour se pro­té­ger. En l’oc­cur­rence, ils avaient le choix entre (1) la construc­tion d’une digue arti­fi­cielle et (2) la res­tau­ra­tion des marais comme bar­rière de pro­tec­tion naturelle. 

Cer­taines ana­lyses avaient mon­tré qu’une digue arti­fi­cielle aurait pour l’entreprise une valeur de 217 mil­lions de dol­lars – soit une valeur net­te­ment supé­rieure à celle des pro­tec­tions natu­relles. Cepen­dant, en uti­li­sant InVEST pour modé­li­ser les dif­fé­rents scé­na­rios, l’é­qui­libre a chan­gé. Une autre solu­tion a été pro­po­sée : celle d’une digue de taille moyenne, com­bi­née à cer­tains efforts de res­tau­ra­tion. Dans cette confi­gu­ra­tion, ils ont consta­té que les sys­tèmes natu­rels four­nis­saient une pro­tec­tion sup­plé­men­taire des côtes, mais pré­sen­taient éga­le­ment des avan­tages pour les popu­la­tions locales en termes de réten­tion du car­bone et d’ac­ti­vi­tés de loi­sir. Tous ces élé­ments sont consi­dé­rés comme des ser­vices éco­sys­té­miques, et offrent un résul­tat « hybride » d’une valeur de 229 mil­lions de dol­lars pour l’entreprise.

En outre, cette déci­sion a éga­le­ment béné­fi­cié à la bio­di­ver­si­té, à la pêche et à la faune sau­vage. La res­tau­ra­tion par­tielle des terres a donc consti­tué une approche « gris-vert », un com­pro­mis favo­rable à la fois aux inté­rêts éco­no­miques et aux pré­oc­cu­pa­tions environnementales.

Contri­buer à des pro­jets plus larges

Dans cer­tains cas, le Natu­ral Capi­tal Pro­ject est impli­qué dans des col­la­bo­ra­tions plus com­plexes. L’un de leurs pro­jets en Mon­go­lie, diri­gé par Becky Cha­plin-Kra­mer, une autre des direc­trices de recherche du Natu­ral Capi­tal Pro­ject, concerne la pro­duc­tion de cache­mire pour la mai­son de mode de luxe Kering 5. En moins de dix ans, la demande de cache­mire a qua­dru­plé, ce qui a résul­té en une aug­men­ta­tion consi­dé­rable du nombre d’é­le­vages de chèvres dans le désert de Gobi. Le sur­pâ­tu­rage a entraî­né une baisse signi­fi­ca­tive de la végé­ta­tion et des réper­cus­sions néga­tives sur l’en­vi­ron­ne­ment, notam­ment à cause de la pous­sière du désert, qui consti­tuait des nuages pou­vant atteindre des régions aus­si éloi­gnées que la Californie.

L’é­quipe a par­ti­ci­pé à la recherche d’une solu­tion. Pour ce faire, elle a aidé une entre­prise locale en lui pro­po­sant une solu­tion de com­pen­sa­tion de la bio­di­ver­si­té dans la région pour res­tau­rer la végé­ta­tion. Pour cela, le Natu­ral Capi­tal Pro­ject a uti­li­sé InVEST et ses ser­vices de modé­li­sa­tion des éco­sys­tèmes, en les com­bi­nant à l’i­ma­ge­rie satel­li­taire de la NASA pour suivre le pro­jet de restauration.

Cela per­met donc à l’équipe de col­la­bo­rer avec les entre­prises, en les aidant à prendre leurs déci­sions, et à suivre les résul­tats. Néan­moins, tra­vailler avec les firmes de cette manière néces­site des efforts de recherche consi­dé­rables et beau­coup de temps. « Nous rece­vons plus de demandes que nous ne pou­vons en trai­ter », explique Lisa Mandle. « Il y a une forte demande pour ce type d’in­for­ma­tions, et le défi a été de four­nir des solu­tions rapi­de­ment et de manière suf­fi­sam­ment com­plète pour les per­sonnes qui veulent les uti­li­ser. C’est for­mi­dable de voir ces idées s’im­po­ser réel­le­ment dans le monde entier. »

1 https://​science​.scien​ce​mag​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​3​6​6​/​6​4​6​2/255 
2https://​www​.nature​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​n​c​o​m​m​s​15065 
3https://​www​.swissre​.com/​i​n​s​t​i​t​u​t​e​/​r​e​s​e​a​r​c​h​/​t​o​p​i​c​s​-​a​n​d​-​r​i​s​k​-​d​i​a​l​o​g​u​e​s​/​c​l​i​m​a​t​e​-​a​n​d​-​n​a​t​u​r​a​l​-​c​a​t​a​s​t​r​o​p​h​e​-​r​i​s​k​/​e​x​p​e​r​t​i​s​e​-​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​-​b​i​o​d​i​v​e​r​s​i​t​y​-​a​n​d​-​e​c​o​s​y​s​t​e​m​s​-​s​e​r​v​i​c​e​s​.html 
4 https://​pub​med​.ncbi​.nlm​.nih​.gov/​2​6​1​2​3999/ 
5https://​natu​ral​ca​pi​tal​coa​li​tion​.org/​t​h​i​s​-​i​s​-​n​a​t​u​r​a​l​-​c​a​p​i​t​a​l​-​2​0​1​8​-​n​a​t​u​r​a​l​-​c​a​p​i​t​a​l​-​p​r​o​j​e​c​t​-​c​r​o​s​s​-​s​e​c​t​o​r​-​c​o​l​l​a​b​o​r​a​tion/ 

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