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π Santé et biotech
Au-delà du Covid, les promesses des vaccins ARN messager

L’enjeu industriel de la bioproduction d’ARN messager

avec Agnès Vernet, journaliste scientifique
Le 8 décembre 2021 |
5min. de lecture
Emmanuel Dequier
Emmanuel Dequier
directeur du programme gouvernemental français Grand Défi Bioproduction
En bref
  • Les molécules d’ARN ont un potentiel inestimable pour la médecine de demain. Mais leur bioproduction demande des étapes techniques qui la poussent au carrefour d’enjeux technologiques et de politiques industrielles.
  • Pour une production d’ARN de qualité pharmaceutique, les étapes doivent être certifiées comme Bonne Pratique de Laboratoire (GMP). La production d’ADN matrice certifiée est limitée aux États-Unis, s’en procurer implique ainsi une contrainte temporelle de plusieurs mois.
  • Aujourd’hui, de nombreuses innovations techniques nous permettent de limiter toutes ces contraintes de production, par ailleurs beaucoup de recherches continuent à aller dans ce sens.
  • Le marché pharmaceutique mondial représente plus de 1 300 milliards de dollars. En y intégrant les nouvelles biotechnologies, il pourrait atteindre les 4 800 milliards de dollars. Une somme insoutenable pour nos systèmes de santé, la question financière est donc essentielle à l’avenir des biothérapies.

Les ARN inté­ressent de mul­tiples domaines médi­caux. Mais pour se rendre compte de leur inté­rêt, puis les appor­ter aux patients, encore faut-il pou­voir les pro­duire. Or la bio­pro­duc­tion des ARN se trouve au car­re­four d’enjeux tech­no­lo­giques et de poli­tiques industrielles.

Ces der­niers mois l’ont prou­vé : nous sommes capables de livrer des mil­liards de doses de vac­cins ARN mes­sa­gers (ARNm). Ce qui pour­rait nous pous­ser à croire que les sys­tèmes de pro­duc­tion de ces molé­cules bio­lo­giques sont prêts. Alors qu’en réa­li­té, ils ne sont pas opti­ma. De nou­velles capa­ci­tés de pro­duc­tion doivent être anti­ci­pées : de plus en plus d’essais cli­niques éva­luent les ARN dans des appli­ca­tions médi­cales, en can­cé­ro­lo­gie par exemple, comme trai­te­ment de mala­dies émer­gentes ou de mala­dies géné­tiques. Il s’agit d’ARNm comme pour les vac­cins contre le Covid-19 ou d’autres types d’ARN, anti­sens ou effec­teurs, qui bloquent ou activent des pro­ces­sus bio­lo­giques. L’intérêt thé­ra­peu­tique pour ces molé­cules est en pleine expan­sion et les outils et tech­no­lo­gies de pro­duc­tion se doivent d’accompagner ce mouvement.

Pour mesu­rer les enjeux, il est impor­tant de reve­nir sur le pro­cé­dé de pro­duc­tion. Les ARN sont syn­thé­ti­sés in vitro à l’aide d’une matrice d’ADN et d’une enzyme, l’ARN poly­mé­rase. L’ARN est ensuite puri­fié sur des colonnes de chro­ma­to­gra­phie, qui pro­fitent des pro­prié­tés chi­miques (pH ou affi­ni­té) pour sépa­rer les com­po­sants de la solu­tion et iso­ler le pro­duit d’intérêt. Les molé­cules d’ARN sont enfin asso­ciées aux vec­teurs, c’est-à-dire aux enve­loppes qui pro­tègent ces molé­cules fra­giles et faci­li­te­ront leur entrée dans la cel­lule lors de l’administration du médi­ca­ment ARN.

Des tensions d’approvisionnement

Pour pro­duire des ARN de qua­li­té phar­ma­ceu­tiques, toutes ces étapes doivent être cer­ti­fiées Bonne Pra­tique de Fabri­ca­tion ou Good Manu­fac­tu­ring Prac­tice en anglais (GMP). Cette norme repose sur un nombre impor­tant de contrôles afin d’assurer la sécu­ri­té du patient, à com­men­cer par la pro­duc­tion de l’ADN matrice. Dans le monde, très peu d’acteurs sont en mesure de réa­li­ser cette étape selon les normes GMP et aucun n’est ins­tal­lé en Europe. Les prin­ci­paux pro­duc­teurs de matrices d’ADN GMP sont aux États-Unis et de nom­breux mois sont néces­saires pour avoir accès à l’ADN sou­hai­té. Il existe ain­si une ten­sion mon­diale pour obte­nir ce pro­duit, ce qui a été exa­cer­bée par la pan­dé­mie de la covid-19. En réponse, l’action Rési­lience du plan France Relance* a per­mis de sou­te­nir la socié­té RD Bio­tech, de Besan­çon, à hau­teur de deux mil­lions d’euros, pour la construc­tion d’un nou­veau site de plus de 1000 m² de pro­duc­tion d’ADN aux normes GMP.

Les ques­tions d’approvisionnement concernent aus­si l’accès à l’enzyme, l’ARN poly­mé­rase, qui lit la matrice d’ADN pour syn­thé­ti­ser les ARN. La pro­duc­tion d’enzymes est tou­te­fois bien maî­tri­sée et l’industrie phar­ma­ceu­tique a donc ten­dance à l’internaliser pour sécu­ri­ser son approvisionnement.

Enfin, de tels pro­ces­sus exigent un grand nombre de consom­mables (filtre, poche de plas­tique…). Les grands pro­duc­teurs de ces maté­riels sont éga­le­ment hors d’Europe et il existe actuel­le­ment une forte ten­sion sur le mar­ché de ces pro­duits. En réac­tion à la crise sani­taire, les indus­triels s’organisent désor­mais afin d’éviter les rup­tures d’approvisionnements en cas de nou­velle fer­me­ture des fron­tières. Par exemple, une nou­velle uni­té de pro­duc­tion de poches sté­riles, néces­saires, entre autres, pour la pro­duc­tion de vac­cins, va être mise en place à Mol­sheim en Alsace par la socié­té Merck.

Des innovations industrielles

En paral­lèle à ces ajus­te­ments à court terme, la recherche indus­trielle pré­pare de nou­veaux pro­cé­dés. On envi­sage ain­si de pas­ser d’une pro­duc­tion in vitro (syn­thèse enzy­ma­tique) à une pro­duc­tion in vivo, en lais­sant des levures pro­duire les ARN. Cette stra­té­gie pré­sente de nom­breux avan­tages. Pre­miè­re­ment, elle évite de pro­duire l’ARN poly­mé­rase, natu­rel­le­ment pro­duite par la levure. Deuxiè­me­ment, elle limite les risques indus­triels liés à l’usage de très grands volumes d’éthanol, très inflam­mable, au cours des pro­cé­dés de pro­duc­tion. Troi­siè­me­ment, les cel­lules étant équi­pées de mul­tiples sys­tèmes per­met­tant d’améliorer la fidé­li­té de la trans­crip­tion (en bais­sant le taux d’erreur inhé­rent à chaque ARN poly­mé­rase), l’ARN pro­duit sera de meilleure qua­li­té. Il sera éga­le­ment pos­sible de pro­duire des ARN plus longs et de déve­lop­per des appli­ca­tions de plus en plus com­plexes comme des vac­cins mul­ti­va­lents, notam­ment avec les vac­cins diri­gés contre dif­fé­rents variants de la grippe. Enfin, la pro­duc­tion in vivo per­met­tra d’apporter des modi­fi­ca­tions à la molé­cule après sa syn­thèse, et ceci tou­jours dans la cel­lule de levure. Ces modi­fi­ca­tions peuvent par exemple « huma­ni­ser » la bio­mo­lé­cule et donc accroître sa durée de vie ain­si que son effi­ca­ci­té dans les cel­lules humaines.

De tels sys­tèmes de pro­duc­tion in vivo sont déve­lop­pés en France dans le cadre d’un pro­gramme col­la­bo­ra­tif sou­te­nu à hau­teur de 1,4 M€ par le Grand Défi « Bio­mé­di­ca­ments : amé­lio­rer les ren­de­ments et maî­tri­ser les coûts de pro­duc­tion ». Ce pro­gramme de recherche diri­gé par Chan­tal Pichon (Univ. d’Orléan) au Centre de Bio­phy­sique Molé­cu­laire du CNRS, en par­te­na­riat avec l’INSERM, l’INRAe, et les socié­tés Poly­thé­ra­gène et Sano­fi-Pas­teur, devrait atteindre la matu­ri­té indus­trielle d’ici 3 à 5 ans. Le géant phar­ma­ceu­tique fran­çais a d’ailleurs mar­qué sa volon­té de déve­lop­per sa pro­duc­tion d’ARN en rache­tant la socié­té amé­ri­caine de bio­tech­no­lo­gie Trans­late Bio. Il pré­voit ain­si d’installer sur son site de Marcy‑l’Étoile, en région lyon­naise, une uni­té de pro­duc­tion d’ARN.

Un prix soutenable

D’autres pistes de recherches com­binent un avan­tage médi­cal et éco­no­mique. Elles s’intéressent à l’adressage des molé­cules thé­ra­peu­tiques, c’est-à-dire la pré­ci­sion avec laquelle les ARN par­viennent aux cel­lules cibles du patient. En rédui­sant la dis­per­sion des molé­cules dans l’organisme, on abaisse le risque d’effets secon­daires aux trai­te­ments. Cela réduit éga­le­ment la dose effi­cace, et donc le coût total du traitement.

Car la ques­tion du prix des bio­thé­ra­pies et donc des ARN est un enjeu majeur. Dans le cas des vac­cins anti-covid, les doses d’ARN néces­saires sont faibles. Il fau­dra de plus grandes quan­ti­tés de bio­mo­lé­cules pour des appli­ca­tions en can­cé­ro­lo­gie. Il s’agira alors, comme sou­vent avec les inno­va­tions bio­mé­di­cales, de trou­ver un équi­libre entre le finan­ce­ment de la recherche phar­ma­ceu­tique, les coûts de pro­duc­tion et l’accessibilité des pro­duits pour tous. Dans son ensemble, le mar­ché phar­ma­ceu­tique mon­dial repré­sente aujourd’hui plus de 1 300 mil­liards de dol­lars. Si tous les besoins étaient cou­verts par les nou­velles bio­tech­no­lo­gies, ce mar­ché serait de 4 800 mil­liards de dol­lars ce qui n’est pas sou­te­nable pour nos sys­tèmes de san­té. L’industrie phar­ma­ceu­tique a conscience qu’elle ne sera pas, demain, en mesure de vendre les pro­duits thé­ra­peu­tiques inno­vants si cette ten­dance est main­te­nue. La ques­tion finan­cière est donc essen­tielle à l’avenir des biothérapies.

Pour répondre à cet enjeu d’accessibilité aux thé­ra­pies inno­vantes, le monde de la recherche et les indus­triels tra­vaillent pour déve­lop­per les tech­no­lo­gies avec des pro­duc­tions plus éco­nomes tout en garan­tis­sant la sécu­ri­té des patients. La France veut être un acteur majeur dans cette filière et l’État sou­tient ce sec­teur dans le cadre de sa Stra­té­gie d’Accélération bio­thé­ra­pies et Bio­pro­duc­tion de thé­ra­pies inno­vantes finan­cée via le Pro­gramme d’investissements d’avenir et annon­cée par le Pré­sident de la Répu­blique lors de son allo­cu­tion sur le plan Inno­va­tion San­té 2030.

* Le Plan France relance est un ensemble d’investissements, à hau­teur de 100 mil­liards d’euros, sou­te­nu par l’Union Euro­péenne avec un finan­ce­ment d’environ 40 mil­liards d’euros, déployé par le Gou­ver­ne­ment depuis 2020 autour de trois volets : la tran­si­tion éco­lo­gique, la com­pé­ti­ti­vi­té et la cohé­sion. Un plan enclen­ché dans l’optique de relan­cer rapi­de­ment l’économie et d’obtenir des résul­tats en matière de décar­bo­na­tion, de recon­quête indus­trielle, de ren­for­ce­ment des com­pé­tences et des qua­li­fi­ca­tions sur l’ensemble du territoire.

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