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Au-delà du Covid, les promesses des vaccins ARN messager

Vaccin ARN messager : comment ça marche ?

avec Agnès Vernet, journaliste scientifique
Le 8 décembre 2021 |
4min. de lecture
Marc Graille
Marc Graille
directeur de recherche CNRS en biologie au BIOC* à l’Ecole polytechnique (IP Paris)
Chantal Pichon
Chantal Pichon
professeure des Universités Classe exceptionnelle 2 à l'Université d'Orléans
En bref
  • L’utilisation des ARN messager (ARNm) était un sujet d’actualité scientifique bien avant l’arrivée du Covid-19. La pandémie n’a fait que confirmer le potentiel de cette molécule, qui est le fruit de 20 ans de recherches académiques.
  • L’ARNm tire notamment son intérêt médical par sa fragilité. Se dégradant naturellement entre quelques dizaines de minutes et deux jours après injection, les risques d’effets secondaires indésirables sont considérablement réduits sur le long terme.
  • Au moment de l’injection, l’ARNm stimule le système immunitaire du patient. Ainsi il lui permet de simuler une réaction face à un marqueur pathogène, pour qu’il puisse ensuite le mémoriser, pour le reconnaître.
  • Aujourd’hui, les possibilités d’utilisation de cette molécule ne se limitent pas au Covid-19. La littérature regorge d’études précliniques testant des vaccins à ARNm contre la grippe, le chikungunya, Zika, Ebola ou le VIH.

Les vac­cins contre le coro­na­vi­rus res­pon­sable du Covid-19 ont mis en lumière une molé­cule bio­lo­gique qui porte de nom­breux espoirs pour la pré­ven­tion contre cer­taines mala­dies graves et pour l’industrie phar­ma­ceu­tique. Mais l’histoire de cette décou­verte ne com­mence pas en 2020. « Les vac­cins ARN mes­sa­gers (ARNm) sont le fruit de 20 ans de recherches aca­dé­miques », raconte Marc Graille spé­cia­liste des ARN au sein du Labo­ra­toire de bio­lo­gie struc­tu­rale de la cel­lule (CNRS/Ecole Poly­tech­nique). Ces molé­cules existent natu­rel­le­ment chez toutes les espèces vivantes. « Elles trans­mettent linfor­ma­tion entre l’ADN et les pro­téines, les pro­duits finaux qui assurent le fonc­tion­ne­ment de la cel­lule », pré­cise le spé­cia­liste. C’est donc parce qu’elles font le lien entre l’information géné­tique, enfer­mée dans le noyau, et le reste de la cel­lule que ces molé­cules sont « mes­sa­gers ». Et comme elles com­mandent la fabri­ca­tion des pro­téines, les molé­cules effec­trices de la bio­lo­gie, une famille qui intègre aus­si bien les enzymes que les récep­teurs, elles inté­ressent beau­coup le monde biomédical. 

Une molécule fragile, mais prometteuse 

« Les vac­cins ARNm sont pos­sibles grâce à deux prin­ci­pales décou­vertes. D’une part, la mise au point de sys­tèmes d’encapsulation pour injec­ter des ARNm de syn­thèse dans les cel­lules. Et d’autre part, la trans­for­ma­tion de com­po­sants des ARNm pour contrô­ler leur dégra­da­tion », explique Marc Graille. Car ces molé­cules, omni­pré­sentes dans le monde vivant, sont rapi­de­ment dégra­dées par l’organisme. « Les ARNm endo­gènes [venant de l’intérieur] des mam­mi­fères pré­sentent des petites modi­fi­ca­tions chi­miques qui évitent qu’ils soient recon­nus comme exo­gènes [venant de l’extérieur] par le sys­tème immu­ni­taire et donc éli­mi­nés trop rapi­de­ment », explique le spécialiste. 

Kata­lin Karikó et Drew Weiss­man, deux cher­cheurs de l’université de Penn­syl­va­nie, ont décou­vert ce phé­no­mène et pro­po­sé une stra­té­gie pour modi­fier les ARNm de syn­thèse. Grâce à ces tra­vaux, leur cote, dans les paris concer­nant les pro­chains prix Nobel de méde­cine, est très éle­vée. « Cette décou­verte a été déci­sive. Si la pan­dé­mie s’était décla­rée 5 ans aupa­ra­vant, nous aurions été inca­pable de pro­duire des vac­cins à ARNm aus­si effi­caces », pré­cise Marc Graille. 

Mais mal­gré ces trans­for­ma­tions chi­miques, les ARN res­tent des molé­cules fra­giles. Cette pro­prié­té par­ti­cipe à leur inté­rêt bio­mé­di­cal. « C’est un peu fou d’essayer d’injecter des molé­cules aus­si fra­giles, recon­naît Marc Graille. Ces molé­cules ne s’accumulent pas et se dégradent natu­rel­le­ment entre quelques dizaines de minutes et deux jours selon l’ARNm », ajoute-t-il. Cette faible durée de vie dans l’organisme réduit le risque d’effets indé­si­rables à long terme.

Des applications allant au-delà du Covid-19

Les ARNm sont donc lus dans la cel­lule pour for­mer des pro­téines. Dans le cas des vac­cins à ARNm, ce sont ces molé­cules codées dans la séquence d’ARNm qui pro­duisent la réac­tion immu­ni­taire res­pon­sable de la vac­ci­na­tion, c’est-à-dire de la recon­nais­sance et la mémo­ri­sa­tion d’un mar­queur du patho­gène. Cette molé­cule inté­resse la vac­ci­no­lo­gie, car « l’immunogénicité est inhé­rente à l’ARNm lui-même », indique Chan­tal Pichon, la spé­cia­liste fran­çaise des ARNm thé­ra­peu­tiques, cher­cheuse CNRS et pro­fes­seure à l’Université d’Orléans. « Même en uti­li­sant des bases modi­fiées décou­vertes par Kata­lin Karikó, l’ARNm syn­thé­tique ne res­semble pas tout à fait aux ARNm endo­gènes. Il garde un carac­tère immu­no­sti­mu­la­teur, ce qui per­met de faire des vac­cins sans avoir besoin d’adjuvant. » Ain­si la molé­cule d’ARNm sti­mule la réac­tion immu­ni­taire au moment de l’injection, amé­lio­rant ain­si l’efficacité de la vaccination.

Chan­tal Pichon pour­suit « la struc­ture des ARNm est connue. Elle se pré­sente sous forme d’unités dont la séquence peut être opti­mi­sée en fonc­tion de l’application. Cette struc­ture per­met de faire faci­le­ment des construc­tions, un peu comme des briques de lego. Pour un domaine d’application don­née, une fois la struc­ture de l’ARNm opti­mi­sée, on peut chan­ger faci­le­ment la séquence codante en fonc­tion de la pro­téine qu’on sou­haite pro­duire dans la cel­lule ». Cette molé­cule peut donc en théo­rie être uti­li­sée pour de très nom­breuses applications.

D’ailleurs, le virus res­pon­sable du Covid-19, le Sars-Cov2, n’était pas le pre­mier patho­gène pour lequel cette stra­té­gie était envi­sa­gée. « La lit­té­ra­ture regorge d’études pré­cli­niques tes­tant des vac­cins à ARNm contre la grippe, le chi­kun­gu­nya, Zika, Ebo­la ou le VIH, pré­cise Chan­tal Pichon. Si le SARS-Cov2 a été le pre­mier à aller jusqu’au bout, c’est parce que le contexte pan­dé­mique a favo­ri­sé le finan­ce­ment et les prises de risque en tes­tant plu­sieurs can­di­dats dans des phases de recherche cli­nique. Et plu­sieurs vac­cins ARNm ont pu être déve­lop­pés en paral­lèle ».

La solution pour faire face aux variants ?

Dans le cas de la grippe, le vac­cin à ARNm est ima­gi­né pour deux stra­té­gies : pour des vac­cins sai­son­niers, c’est-à-dire des vac­cins pré­pa­rés chaque année pour cibler des souches sup­po­sées majo­ri­taires dans l’épidémie hiver­nale sui­vante, ou pour un vac­cin uni­ver­sel. « C’est le type de vac­cins que nous avions eu à pro­duire dans mon labo­ra­toire, dans le cadre d’un pro­jet euro­péen. C’est une des pistes prin­ci­pales pour créer des vac­cins ARNm contre des mala­dies virales en s’affranchissant des pro­blèmes de variants, indique la spé­cia­liste, c’est un chal­lenge parce qu’il faut trou­ver un ARNm pour sti­mu­ler une réponse effi­cace quel que soit le variant viral ». D’autres déve­lop­pe­ments s’intéressent aux sys­tèmes d’encapsulation. Dans le futur, ils aide­ront au relar­gage lent des ARN afin de pro­duire des effets à long terme. On peut éga­le­ment créer des sys­tèmes avec le maté­riel néces­saire pour ampli­fier l’ARN.  « C’est déjà pos­sible dans les labo­ra­toires de recherche », déclare Chan­tal Pichon. Il sera alors peut-être pos­sible d’utiliser des ARN pour com­pen­ser des molé­cules fai­sant défaut afin de soi­gner des mala­dies liées au vieillis­se­ment ou des mala­dies géné­tiques. Pour ces der­nières, « des essais cli­niques sont en cours pour soi­gner l’ischémie myo­car­dique (crise car­diaque) ou la muco­vis­ci­dose », pré­cise-t-elle. Le futur bio­mé­di­cal de cette molé­cule semble bien assuré.

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