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Comment la science se prépare-t-elle pour la resistance aux antibiotiques ?

L’antibiorésistance et les infections opportunistes

avec Agnès Vernet, journaliste scientifique
Le 16 mars 2022 |
5min. de lecture
Thierry Naas
Thierry Naas
professeur associé en microbiologie médicale à la faculté de médecine de l'Université Paris 11
En bref
  • La résistance aux antibiotiques constitue un problème majeur de santé publique, représentant en 2015, plus de 5 000 morts en France. Ce phénomène peut également toucher des bactéries bénignes, et provoquer des infections opportunistes.
  • Par exemple, la célèbre Escherichia coli, une bactérie bénigne de notre système digestif, peut désormais être résistante au traitement de référence des infections urinaires, dont elle en est la cause pour 25 % d’entre elles.
  • Cette résistance se développe par un contact régulier avec les antibiotiques. Les molécules actives dans l’environnement favorisent la sélection de résistances parmi les bactéries du sol et donc leur prévalence globale.
  • Un meilleur usage, comme une meilleure prescription des antibiotiques, permettrait de limiter cette habituation dont les bactéries font preuve.

D’un point de vue cli­nique, toutes les bac­té­ries res­pon­sables de patho­lo­gie ne se res­semblent pas. On dis­tingue les bac­té­ries patho­gènes, comme les sal­mo­nelles ou les shi­gelles, qui rendent tou­jours malade leur por­teur, des bac­té­ries oppor­tu­nistes, qui habitent notre tube diges­tif, notre peau ou nos fosses nasales et peuvent, à la faveur d’une plaie ou d’un affai­blis­se­ment du sys­tème immu­ni­taire, deve­nir infectieuses.

Opportunisme

Pour illus­trer ces der­nières, on peut citer Esche­ri­chia coli, une bac­té­rie qui vit en par­faite sym­biose avec notre orga­nisme (com­men­sale). Cette espèce bac­té­rienne par­ti­cipe à l’homéostasie du tube diges­tif et pro­duit des vita­mines. L’homéostasie étant un pro­ces­sus de régu­la­tion par lequel l’organisme équi­libre ses dif­fé­rentes constantes inté­rieures. Mais cette espèce est éga­le­ment res­pon­sable de 25 % des infec­tions uri­naires. Géné­ra­le­ment sen­sible à tous les anti­bio­tiques, cette bac­té­rie est désor­mais résis­tante au trai­te­ment de réfé­rence des infec­tions uri­naires, les cépha­lo­spo­rines de 3e géné­ra­tion, dans envi­ron 3 % des cas1. Une bac­té­rie com­men­sale et bénigne de notre sys­tème diges­tif peut ain­si mena­cer d’infecter le rein faute de trai­te­ment efficace.

Contrai­re­ment à d’autres patho­lo­gies, ces com­pli­ca­tions n’apparaissent pas bru­ta­le­ment. On peut vivre avec une bac­té­rie résis­tante aux anti­bio­tiques pen­dant des années. Celle-ci reste silen­cieuse aus­si long­temps que le sys­tème immu­ni­taire et la pres­sion des autres bac­té­ries com­men­sales contrôlent sa place.

À l’occasion d’un stress, d’une période d’examen, d’une mala­die virale, le sys­tème immu­ni­taire peut s’affaiblir et une infec­tion bac­té­rienne sur­ve­nir. Par­mi les patients que nous soi­gnons, la majo­ri­té souffrent de can­cer, sont hos­pi­ta­li­sés dans un ser­vice de réani­ma­tion ou ont béné­fi­cié d’une greffe. Ces situa­tions d’infections oppor­tu­nistes sont désor­mais plus fré­quentes que celles liées à des espèces patho­gènes résistantes.

La pré­va­lence crois­sante des infec­tions dues à des bac­té­ries mul­ti­ré­sis­tantes aux anti­bio­tiques s’explique à la fois par la sur­con­som­ma­tion d’antibiotiques et leur mau­vais usage cli­nique, comme vété­ri­naire. Dans les éle­vages, ces trai­te­ments ont été uti­li­sés à la fois pour soi­gner les infec­tions et pour les pré­ve­nir. Ce der­nier cas faci­lite consi­dé­ra­ble­ment la crois­sance des ani­maux, ce qui a inci­té de nom­breux éle­veurs à ins­tau­rer une anti­bio­thé­ra­pie de crois­sance. Jusqu’en 1996, en France, des cochons étaient ain­si trai­tés pré­ven­ti­ve­ment avec des gly­co­pep­tides, une classe d’antibiotiques de der­nier recours pour le trai­te­ment des sta­phy­lo­coques. Cette pra­tique est inter­dite en Europe, mais elle per­siste aux États-Unis et par­ti­cipe à l’augmentation des résis­tances bac­té­riennes à l’échelle globale.

Un problème mondial et global

Mais la ques­tion de la pré­sence d’antibiotiques dans l’environnement ne se réduit pas aux pra­tiques d’élevage. Une étude récente a ain­si mon­tré que l’on trouve des médi­ca­ments dans toutes les rivières d’Europe2. En relar­guant ain­si des molé­cules actives dans l’environnement, on favo­rise la sélec­tion de résis­tances par­mi les bac­té­ries du sol et donc leur pré­va­lence glo­bale. Par le biais de mains ou de légumes non lavés, ces bac­té­ries ren­contrent la flore com­men­sale du tube diges­tif. Elles peuvent s’échanger du maté­riel géné­tique. Les trai­te­ments anti­bio­tiques favo­ri­se­ront ensuite la dif­fu­sion des résis­tances ou leur apparition.

Ces médi­ca­ments doivent donc être pres­crits et pris conscien­cieu­se­ment. Ils s’inscrivent dans un contexte social et bio­lo­gique. En Inde, on achète des trai­te­ments selon ses moyens finan­ciers. Un patient riche pren­dra un anti­bio­tique à large spectre, c’est-à-dire sus­cep­tible de tuer plu­sieurs bac­té­ries, quand un patient pauvre devra se conten­ter de molé­cules effi­caces sur moins de bactéries.

En Europe, les options thé­ra­peu­tiques sont plus rai­son­nées. Encore faut-il prendre en compte les varia­tions d’efficacité d’un anti­bio­tique selon le tis­su. Il est aus­si essen­tiel de res­pec­ter les poso­lo­gies. Quand un patient prend un anti­bio­tique, l’amélioration rapide de ses symp­tômes peut l’encourager à arrê­ter le trai­te­ment pré­co­ce­ment. Mais ce n’est pas parce que les signes d’infection s’effacent que la bac­té­rie a dis­pa­ru. D’une manière géné­rale, un trai­te­ment impar­fait contri­bue à favo­ri­ser les résistances.

Des cas importés et autochtones

Nous sommes un labo­ra­toire asso­cié au Centre natio­nal de réfé­rence (CNR) pour les Enté­ro­bac­té­ries résis­tantes aux car­ba­pé­nèmes (ERC) depuis 10 ans. Les car­ba­pé­nèmes sont des anti­bio­tiques de der­niers recours uti­li­sés notam­ment dans les ser­vices de réani­ma­tion pour trai­ter des infec­tions graves. La résis­tance à ces molé­cules est une pré­oc­cu­pa­tion de san­té publique, car les trai­te­ments des infec­tions deviennent res­treints à l’utilisation de la colis­tine, der­nière molé­cule active, mais pré­sen­tant des effets secon­daires graves comme des atteintes irré­ver­sibles des fonc­tions rénales.

Lors de sa créa­tion, en 2012, le CNR obser­vait des souches de résis­tances aux car­ba­pé­nèmes essen­tiel­le­ment chez des voya­geurs, en par­ti­cu­lier ayant séjour­né au Magh­reb ou en Inde. Les per­sonnes qui voyagent dans ces pays ont deux chances sur trois d’acquérir une enté­ro­bac­té­rie résis­tante à un ou plu­sieurs anti­bio­tiques. Celle-ci n’est pas for­cé­ment patho­gène, mais à la faveur d’une immu­no­dé­pres­sion pas­sa­gère, elle peut pro­vo­quer une infec­tion dif­fi­cile à traiter.

Aujourd’hui, plus de 60 % des cas que nous pre­nons en charge sont autoch­tones, ils concernent des patients n’ayant jamais voya­gé hors d’Europe et qui ont donc acquis la résis­tance dans la com­mu­nau­té. L’ampleur du pro­blème est crois­sante et ne peut se résu­mer à une pro­blé­ma­tique de pays à faible revenu.

En ville comme à l’hôpital

La pré­ven­tion de la dif­fu­sion de ces résis­tances est désor­mais un com­bat actif de la com­mu­nau­té médi­cale. Cer­tains hôpi­taux ont ain­si déve­lop­pé des poli­tiques actives de pres­crip­tion rai­son­née des anti­bio­tiques, en édi­tant des recom­man­da­tions d’usage de ces molé­cules par patho­lo­gie, avec l’appui d’infectiologues pour les cas par­ti­cu­liers. Mais en ville, des marges de pro­gres­sion per­sistent. La France reste un lea­der de la consom­ma­tion d’antibiotiques, le troi­sième plus gros consom­ma­teur en Europe. Le déve­lop­pe­ment de tests rapides pour dis­tin­guer les infec­tions virales des ori­gines bac­té­riennes, pour les angines en par­ti­cu­lier, est un levier pour réduire le mau­vais usage des antibiotiques.

Il s’agit de garan­tir, le plus long­temps pos­sible, l’efficacité des anti­bio­tiques dis­po­nibles. La recherche et le déve­lop­pe­ment de nou­velles solu­tions thé­ra­peu­tiques ne suf­fi­ront pas à enrayer la crise. De manière très sché­ma­tique, l’industrie phar­ma­ceu­tique a besoin de 20 ans pour déve­lop­per un nou­vel anti­bio­tique alors qu’il suf­fit de 24 heures à une bac­té­rie culti­vée en labo­ra­toire pour en deve­nir résis­tante. Le bon usage, aux bonnes doses et dans les bonnes indi­ca­tions per­met­tront de sau­ve­gar­der ces pré­cieuses molé­cules, en atten­dant de nou­velles thé­ra­pies, telles que la pha­go­thé­ra­pie, l’immunothérapie, ou les pep­tides anti­mi­cro­biens et bien sûr de nou­veaux anti­bio­tiques, plus efficaces.

1https://​www​.san​te​pu​bli​que​france​.fr/​m​a​l​a​d​i​e​s​-​e​t​-​t​r​a​u​m​a​t​i​s​m​e​s​/​i​n​f​e​c​t​i​o​n​s​-​a​s​s​o​c​i​e​e​s​-​a​u​x​-​s​o​i​n​s​-​e​t​-​r​e​s​i​s​t​a​n​c​e​-​a​u​x​-​a​n​t​i​b​i​o​t​i​q​u​e​s​/​r​e​s​i​s​t​a​n​c​e​-​a​u​x​-​a​n​t​i​b​i​o​t​i​q​u​e​s​/​d​o​n​nees/
2https://​www​.pnas​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​1​1​9​/​8​/​e​2​1​1​3​9​47119

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