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Comment la science se prépare pour la resistance aux antibiotiques ?

Antibiorésistance : penser l’humain dans l’environnement

Agnès Vernet, journaliste scientifique
Le 16 mars 2022 |
4 mins de lecture
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Antibiorésistance : penser l’humain dans l’environnement
Léonie Varobieff 1
Léonie Varobieff
doctorant en philosophie à l’ANSES et au CNRS
En bref
  • L’antibiorésistance, ou la résistance aux antibiotiques, interroge notre rapport au soin, nos représentations de la maladie, ainsi que la position de l’humain au sein de la communauté des vivants.
  • Lorsque la production de pénicilline s’est industrialisée dans les années 1940, la consommation d’antibiotiques s’est alors généralisée.
  • Cependant, les scientifiques savent, depuis la découverte des antibiotiques, qu’une utilisation déraisonnable et leur mésusage menacent in fine leur efficacité.
  • L’OMS alerte aujourd’hui sur le risque d’une ère post-antibiotique dans laquelle les médecins seraient dépourvus de molécules efficaces.

Il peut sem­bler éton­nant que la philoso­phie s’intéresse à l’antibiorésistance. Pour­tant, ce prob­lème de san­té publique inter­roge notre rap­port au soin, nos représen­ta­tions de la mal­adie, ain­si que la posi­tion de l’humain au sein de la com­mu­nauté des vivants. Mirac­uleux en ter­mes d’efficacité, il faut néan­moins com­mencer par se sou­venir que les antibi­o­tiques ne sont qu’une pos­si­bil­ité thérapeu­tique par­mi d’autres. Quoique moins spec­tac­u­laires, leur exis­tence ne saurait être négligée.

Une histoire politique

En Europe et en Amérique du Nord, des approches comme les pom­mades assainis­santes ou les phages, ont été aban­don­nées. Cette dernière, util­isant des virus mor­tels con­tre les bac­téries ciblées, était une tech­nique par­ti­c­ulière­ment dévelop­pée dans le monde sovié­tique. Sa pre­scrip­tion com­plexe et sa logis­tique par­ti­c­ulière n’expliquent pas, à elles seules, leur oubli au prof­it des antibi­o­tiques. Le con­texte poli­tique et la guerre froide doivent aus­si être considérés.

Les spé­ci­ficités de notre cul­ture occi­den­tale asso­ciées à la con­jonc­ture d’intérêts économiques ont favorisé l’essor des antibi­o­tiques. Lorsque la pro­duc­tion de péni­cilline s’est indus­tri­al­isée dans les années 19401, la médecine mod­erne se réjouis­sait de pro­pos­er un pro­duit stan­dard­isé, capa­ble d’induire une guéri­son en quelques jours. L’incidence des décès liés aux infec­tions a chuté. La con­som­ma­tion d’antibiotiques s’est généralisée.

Les pays indus­tri­al­isés ont mas­sive­ment envoyé cette thérapeu­tique nor­mal­isée aux pays à faibles revenus pour soign­er les mal­adies infec­tieuses. La prise en con­sid­éra­tion de la manière dont ces pop­u­la­tions pou­vaient s’approprier cette approche du soin a fait défaut. Très rapi­de­ment, des médica­ments con­tre­faits ou sous dosés sont apparus sur le marché, con­tribuant à favoris­er l’émergence de résistances.

Au-delà de cette expan­sion économique, c’est notre façon d’appréhender les bac­téries et nos états de vul­néra­bil­ité que vient ques­tion­ner l’antibiorésistance. Les sci­en­tifiques savent, depuis la décou­verte des antibi­o­tiques, qu’une util­i­sa­tion déraisonnable et leur mésusage men­a­cent in fine leur effi­cac­ité. Pour­tant, ils ont été et par­fois sont encore admin­istrés de manière préven­tive en san­té humaine pour éviter une infec­tion sec­ondaire, même chez des patients sans fac­teurs de risque, ou mas­sive­ment dans les éle­vages jusqu’au début des années 2000 en Europe2.

La médecine humaine et vétéri­naire a ain­si longtemps exer­cé sans pren­dre en compte son envi­ron­nement, même immé­di­at, nég­ligeant les équili­bres des micro-organ­ismes (pathogènes ou non), avec lesquels nous cohab­itons. Le philosophe de la biolo­gie Thomas Pradeu ques­tionne ces fron­tières entre le « soi » et le « non-soi »3. Ces ter­mes sont-ils adap­tés lorsque la présence de ces microbes est indis­pens­able à notre survie ?

C’est néan­moins tou­jours un vocab­u­laire empreint de vio­lence, usant d’un champ lex­i­cal guer­ri­er qui est déployé pour évo­quer les agents infec­tieux. La médecine et l’hygiénisme « lut­tent-con­tre » plus qu’ils ne « com­posent-avec » les bac­téries, véhic­u­lant un imag­i­naire col­lec­tif qui prône leur érad­i­ca­tion. Ces représen­ta­tions entra­vent notre curiosité du vivant et nos propen­sions à rechercher des rela­tions d’équilibre dans notre biodiversité.

Affronter la crise

L’OMS alerte sur le risque d’une ère post-antibi­o­tique, dans laque­lle les médecins seraient dépourvus de molécules effi­caces. La crise est grave, alors même qu’elle était prévis­i­ble, voire prévue. « Pourquoi y avons-nous été ren­dus aveu­gles » reste la pre­mière ques­tion à analyser lorsqu’on s’intéresse au phénomène.

Cette dis­so­ci­a­tion cog­ni­tive n’est pas sans lien avec notre con­cep­tion mécan­iste héritée de la philoso­phie cartési­enne. Lorsque René Descartes dépeint notre human­ité comme rad­i­cale­ment séparée du reste du monde vivant au début du XVI­Ie siè­cle, il établit que le but de l’acquisition de con­nais­sances est de maîtris­er la nature, et ce pré­cisé­ment pour la san­té humaine, « laque­lle est sans doute le pre­mier bien et le fonde­ment de tous les autres biens de cette vie »4.

Si cette pen­sée n’a cessé d’être remise en cause par les recherch­es en écolo­gie et en biolo­gie, elle reste cen­trale dans la for­ma­tion des médecins et vétéri­naires. Sans la dépréci­er, on peut remar­quer qu’elle priv­ilégie une organ­i­sa­tion du soin tournée vers la tech­nique plutôt que la relation.

Les sci­ences sociales ont pour­tant démon­tré que selon si une per­son­ne ori­ente ses croy­ances vers des théories sci­en­tistes, com­plo­tistes ou scep­tiques, son com­porte­ment face à la pre­scrip­tion changera.

L’antibiorésistance engage ain­si des ques­tions éthiques, invi­tant les prati­ciens à réin­ve­stir leur rôle de soignant au-delà de leur capac­ité tech­nique à guérir. Elle inter­roge les rap­ports de dom­i­na­tion sachant-médecin et patient-pro­fane, favorisant des approches de co-con­struc­tion du soin jusque dans les choix de pre­scrip­tions. Les philoso­phies du Care5 sont ain­si éclairantes.

Un soignant n’est pas soignant s’il ne se sent pas soigné par son soigné, for­mu­lait élégam­ment le psy­chi­a­tre Jean Oury. Ain­si, quand on attend du médecin ou vétéri­naire qu’il « éduque » son patient ou client pour que celui-ci ne réclame pas indû­ment des antibi­o­tiques ou les utilise mieux, on se méprend sur les enjeux.

Con­stru­ire notre rap­port au soin dans de nou­velles direc­tions, ouvri­rait donc sans doute la voie à des change­ments de com­porte­ments plus pro­fonds et durables que n’en sont capa­bles les approches ges­tion­naires. Des approches actuelle­ment mobil­isées à la fois par les insti­tu­tions et par de nom­breux experts comme étant la meilleure manière de répon­dre à notre sit­u­a­tion sanitaire.

L’adoption d’approches plus inclu­sives, comme celle appelée « Une seule san­té » ou « One Health »6, pro­mou­vant la con­ti­nu­ité san­i­taire entre les vivants, comptent par­mi les pistes d’aiguillage socié­tal intéres­santes à inve­stir, à con­di­tion de dépass­er le sim­ple effet d’affichage pour con­stru­ire un réel investisse­ment philosophique collectif.

1André Frogerais, Les orig­ines de la fab­ri­ca­tion des antibi­o­tiques en France, 2015. ⟨hal-01100810v4⟩)
2Les antibi­o­tiques util­isés comme fac­teur de crois­sance n’ont été inter­dits en Europe qu’à par­tir de 2006.
3Edgar­do D. Carosel­la, Thomas Pradeu, L’I­den­tité, la part de l’autre Immunolo­gie et philoso­phie, Odile Jacob Ed., Sci­ences Coll., Paris, 2010.
4René Descartes, Dis­cours de la méth­ode, (1637), Gal­li­mard Flam­mar­i­on, Coll. Philoso­phie, Paris, 2016.
5Pas­cale Molin­ier, Patri­cia Paper­man, San­dra Laugi­er, Sous la dir. Qu’est-ce que le Care ? Souci des autres, sen­si­bil­ité, respon­s­abil­ité, Pay­ot Essais, Paris, 2021.
6https://​www​.poly​tech​nique​-insights​.com/​d​o​s​s​i​e​r​s​/​s​o​c​i​e​t​e​/​a​l​i​m​e​n​t​a​t​i​o​n​-​m​a​l​a​d​i​e​s​-​b​i​o​d​i​v​e​r​s​i​t​e​-​n​o​t​r​e​-​r​a​p​p​o​r​t​-​a​u​x​-​a​n​i​m​a​u​x​-​d​o​i​t​-​i​l​-​e​v​o​l​u​e​r​/​l​e​s​-​z​o​o​n​o​s​e​s​-​m​a​l​a​d​i​e​s​-​p​a​s​s​a​n​t​-​d​e​-​l​a​n​i​m​a​l​-​a​-​l​h​o​m​m​e​-​o​n​t​-​t​r​i​p​l​e​-​d​e​p​u​i​s​-​u​n​-​s​i​ecle/