sienceEtDefiance_scienceMalaiseDemocratique
π Science et technologies π Société
Que signifie « avoir confiance en la science » ?

La défiance de la science n’est qu’une traduction du malaise démocratique

Agnès Vernet, journaliste scientifique
Le 23 juin 2021 |
4 mins de lecture
2
La défiance de la science n’est qu’une traduction du malaise démocratique
Luc Rouban
Luc Rouban
directeur de recherche CNRS au Cevipof
En bref
  • 81 % des Français font confiance à la science, selon le Baromètre de la confiance politique publié en mai 2021.
  • Ce chiffre chute cependant à 68 % lorsqu’il s’agit des experts scientifiques conseillant le gouvernement, et à 42 % pour le gouvernement seul.
  • Selon Luc Rouban (Sciences Po), la défiance à l’égard de la science serait ainsi principalement due à la méfiance des citoyens envers les institutions politiques.
  • Cette défiance serait d’ailleurs particulièrement prégnante chez les électeurs des partis populistes. 66 % des électeurs du Rassemblement National interrogés estiment ainsi que « le bon sens est souvent plus utile que les connaissances scientifiques ».

La sci­ence reste crédible…

Le Cevipof organ­ise le Baromètre de la con­fi­ance poli­tique depuis 2009. Cette opéra­tion de recherche inter­roge la con­fi­ance en tant que ques­tion socio-poli­tique. Nous nous intéres­sons à la con­fi­ance accordée aux insti­tu­tions poli­tiques, mais aus­si aux insti­tu­tions sociales telles que la sci­ence, en par­ti­c­uli­er durant cette péri­ode d’épidémie. Les rela­tions entre sci­ence et poli­tique, au sens large, nous aident à inter­roger l’opinion sous les prismes des struc­tures sociales, des représen­ta­tions ou encore de l’anthropologie politique.

La sci­ence est une insti­tu­tion sociale au même titre que la famille, l’école, la jus­tice ou l’armée. Mais elle pos­sède égale­ment une dimen­sion liée à la struc­ture his­torique de la France et à sa nature répub­li­caine. L’idée de la République repose sur une philoso­phie pos­i­tiviste, c’est-à-dire un univers d’actions publiques et de débats poli­tiques imprégnés de sci­ence. Il s’agit de men­er un débat en rai­son, sur la base d’expérimentations ou, a min­i­ma, d’un raison­nement sci­en­tifique. Cette approche dis­tingue la République d’autres régimes démoc­ra­tiques, comme par exem­ple la démoc­ra­tie améri­caine, qui s’articule autour de valeurs plus com­mu­nau­taires. La République française pré­tend à l’universel, et elle fait pour cela appel à la ratio­nal­ité sci­en­tifique. La ques­tion de la sci­ence n’est donc pas subsidiaire. 

La crise san­i­taire l’a très bien illus­tré, la parole sci­en­tifique est portée par dif­férents locu­teurs : des sci­en­tifiques, des experts qui trans­met­tent le savoir sci­en­tifique dans un con­texte régle­men­taire et poli­tique, des vul­gar­isa­teurs et des dif­fuseurs (réseaux soci­aux, médias). Elle implique égale­ment dif­férentes sources d’informations, dont les indi­ca­teurs sta­tis­tiques four­nis par le gou­verne­ment, les pub­li­ca­tions sci­en­tifiques et d’autres con­tenus à teneur scientifique. 

Les dernières vagues1 du Baromètre mon­trent que la sci­ence pure reste une insti­tu­tion très crédi­ble, avec une con­fi­ance glob­ale mesurée à 81 %, juste der­rière les hôpi­taux (83 %) et devant l’armée (78 %) ou la police (73 %). 

… sauf quand elle est asso­ciée au pouvoir

Mais en entrant dans les détails, il appa­raît que plus une insti­tu­tion sci­en­tifique se rap­proche de la sphère gou­verne­men­tale et plus la con­fi­ance dimin­ue. Pour les sources d’in­for­ma­tion sur la sit­u­a­tion san­i­taire, la con­fi­ance placée dans les médecins est de 91 %. Elle passe à 68 % lorsqu’il s’agit des experts sci­en­tifiques qui con­seil­lent le gou­verne­ment, puis chute à 42 % pour le gou­verne­ment seul. Nous obser­vons une con­t­a­m­i­na­tion de la défi­ance à l’égard du gou­verne­ment sur les activ­ités sci­en­tifiques. La défi­ance envers la parole offi­cielle touche aus­si les experts et les sta­tis­tiques offi­cielles. Un malaise démoc­ra­tique con­duit à un scep­ti­cisme à l’égard de tout ce qui peut être dit con­cer­nant l’épidémie, qu’il s’agisse de son évo­lu­tion, des mesures pro­phy­lac­tiques ou de la poli­tique vaccinale.

En France, le malaise démoc­ra­tique s’inscrit dans la mon­tée en force du pop­ulisme, c’est-à-dire l’opposition du peu­ple et des élites, ensem­ble qui inclut les sci­en­tifiques. Il existe une méfi­ance à l’égard de la parole d’autorité. Mais le pop­ulisme n’est pas homogène, le pop­ulisme de droite n’est pas iden­tique à celui de gauche. Si la défi­ance à l’égard de la sci­ence aug­mente à mesure qu’augmente le pop­ulisme (seuls 36 % des pop­ulistes sou­ti­en­nent forte­ment la sci­ence en 2020), ses fonde­ments vari­ent aus­si selon le bord politique.

Le pop­ulisme de gauche est plutôt observé chez des per­son­nes proches de la France Insoumise, par exem­ple. Elles se revendiquent de l’antisystème, expri­ment des avis anti-gou­verne­men­taux, mais val­orisent la sci­ence et sont favor­ables à l’école et aux sci­en­tifiques. Leur défi­ance dans la sci­ence se jus­ti­fie à cause de son imbri­ca­tion avec des intérêts privés ou sa trans­for­ma­tion en tech­nolo­gies dou­teuses ou sus­pectes. De leur point de vue, la sci­ence est pol­luée par des intérêts privés et de la corruption.

Le pop­ulisme de droite con­cerne davan­tage des électeurs du Rassem­ble­ment Nation­al. Il est égale­ment asso­cié à un rejet des élites et de tout ce qui est gou­verne­men­tal, comme les insti­tu­tions. Mais la défi­ance dans la sci­ence repose davan­tage sur l’affect, le bon sens ou la tra­di­tion. 66 % des enquêtés esti­ment ain­si que « le bon sens est sou­vent plus utile que les con­nais­sances sci­en­tifiques ». L’abstraction, le raison­nement sci­en­tifique et l’argumentaire rationnel sont objets de méfi­ance. On observe par exem­ple le rejet du raison­nement sta­tis­tique en faveur d’une appréhen­sion du réel dans sa dimen­sion immé­di­ate ou du reg­istre de la chance. La sci­ence est con­sid­érée comme une insti­tu­tion fab­riquée par des sachants qui engen­dre une frac­ture sociale arti­fi­cielle, des artéfacts.

La défi­ance dans le cadre de la pandémie

Ce con­stat n’a pas été mod­i­fié par la crise san­i­taire. La com­para­i­son des études de 2018 et de 2020 mon­tre seule­ment une trans­po­si­tion du malaise démoc­ra­tique vers le ter­rain san­i­taire. La crise ne fait que con­firmer, voire ampli­fi­er, la frac­ture entre ceux qui adhèrent à la ratio­nal­ité sci­en­tifique et ceux qui la rejet­tent. Et ce phénomène sem­ble nour­rir le complotisme.

D’ailleurs, dans la dernière vague des Baromètres, nous mon­trons que même la régres­sion de l’hésitation vac­ci­nale ne traduit aucun change­ment sur la con­fi­ance portée aux insti­tu­tions. L’acceptation plus large du vac­cin – qui con­cerne désor­mais 65 % des répon­dant – n’est motivée que par le retour à la vie nor­male (45 % des pre­mières répons­es des per­son­nes favor­ables à la vac­ci­na­tion). Les caté­gories pop­u­laires esti­ment « se pro­téger », tan­dis que les caté­gories aisées « pro­tè­gent les autres ».

Néan­moins, le gou­verne­ment n’arrive pas à cap­i­talis­er sur le suc­cès, même relatif, de sa stratégie vac­ci­nale. La défi­ance est pro­fonde à l’égard des déci­sions poli­tiques, quelles que soient les réus­sites. Nous obser­vons une vrille de la défi­ance qui met en doute tous les mécan­ismes d’évaluation des poli­tiques publiques.

Et cette sit­u­a­tion est pro­pre à la France. Si des pop­ulismes exis­tent aus­si en Alle­magne ou au Roy­aume-Uni –  pays dans lesquels nous avons mené une enquête com­par­a­tive – leurs deman­des d’action plus directe du peu­ple visent à amélior­er la démoc­ra­tie représen­ta­tive. En France, elles con­stituent un rejet du sys­tème exis­tant. Cette sit­u­a­tion explique ain­si la part impor­tante de l’abstention, et la sus­pi­cion plus grande à l’égard de l’expertise en France.

1https://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/Barome%CC%80tre%20Vague%2012%20bis%201-%20VERSION%20FINALE%20(pour%20mise%20sur%20le%20site%20CEVIPOF).pdf