2_retourFaune
π Société
Alimentation, maladies, biodiversité : notre rapport aux animaux doit-il évoluer ?

La « défaunation » a fait disparaitre 25% des oiseaux en Europe en 30 ans

avec Jean Zeid, Journaliste
Le 15 décembre 2021 |
4min. de lecture
Denis Couvet
Denis Couvet
président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité et professeur au Muséum national d'histoire naturelle
En bref
  • La faune sauvage vit dans des écosystèmes largement transformés par les activités humaines, ce qui a une tendance générale négative sur différentes espèces, dont le syndrome majeur est leur déclin, phénomène nommé « défaunation ».
  • Les extinctions actuelles seraient 100 à 1 000 fois plus rapides que durant les périodes géologiques dites « normales », elles sont d’une telle intensité qu’une espèce pourrait disparaître en quelques décennies seulement. Les oiseaux européens ont ainsi perdu 25 % de leurs effectifs en 30 ans, ce qui représente la disparition de 500 millions d’oiseaux.
  • Les mammifères domestiques, ~20 espèces, représentent plus de 90 % de la biomasse totale des mammifères, les 10 % restant sont représentés par ~5 000 espèces de mammifères sauvages. Un phénomène lié aux activités humaines.
  • L’effondrement de la vie sauvage doit nous inviter à nous questionner et à réviser la façon dont on envisage nos relations avec les non-humains, leurs valeurs écologiques, sociales et culturelles.

Ils sont dis­crets, par­fois invi­sibles. Les ani­maux sau­vages varient selon les pays et les lati­tudes. En France, cette faune est com­po­sée d’espèces bien connues telles que les cerfs, les cam­pa­gnols, les ours et les loups — reve­nus récem­ment — ou encore les sau­mons et les phoques, mais aus­si d’espèces moins connues comme les aca­riens ou les vers néma­todes, ces der­niers for­mant pour­tant la majo­ri­té de la faune sau­vage en nombre d’individus et d’espèces. 

Aujourd’hui, cette faune sau­vage vit dans des éco­sys­tèmes lar­ge­ment trans­for­més par les acti­vi­tés humaines. Et bien que cer­taines espèces anthro­po­philes comme le pigeon béné­fi­cient d’environnements façon­nés par les êtres humains, la ten­dance géné­rale pour les espèces sau­vages est le plus sou­vent néga­tive, voire désas­treuse. Un pre­mier syn­drome majeur est sans nul doute son déclin, car les ani­maux sau­vages dis­pa­raissent des éco­sys­tèmes, effon­dre­ment catas­tro­phique dési­gné par le terme de « défaunation ».

Les mammifères domestiques, 90% de la biomasse

La défau­na­tion pro­cède, dans un pre­mier temps, du déclin du contin­gent des popu­la­tions d’espèces. Ces pertes d’effectifs, consta­tées chez l’ensemble des ver­té­brés ter­restres et chez les insectes, peuvent atteindre 3 % par an. Les oiseaux euro­péens ont ain­si per­du 25 % de leur effec­tif en 30 ans, ce qui repré­sente la dis­pa­ri­tion de 500 mil­lions d’oiseaux. Citons, en Europe, le déclin emblé­ma­tique d’une espèce « com­mune », le moi­neau domes­tique, qui souffre de la raré­fac­tion de ses proies, notam­ment en milieu urbain. 

Par­fois, la réduc­tion des effec­tifs est d’une telle inten­si­té qu’une espèce pour­rait dis­pa­raître en quelques décen­nies seule­ment. Les extinc­tions actuelles seraient cent à mille fois plus rapides que durant les périodes géo­lo­giques dites « nor­males ». De nom­breuses causes de ce déclin ont été docu­men­tées. Il s’agit en pre­mier lieu de la dégra­da­tion et frag­men­ta­tion des habi­tats natu­rels, consé­cu­tifs à l’étalement urbain, à l’expansion des zones de culture et d’élevage, de l’uniformisation des pay­sages agri­coles et l’intensification des pra­tiques asso­ciées, ain­si que de la construc­tion de réseaux rou­tiers. Mais les causes sont aus­si liées à la sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources, aux chan­ge­ments cli­ma­tiques et aux pol­lu­tions diverses. Enfin, l’extinction d’une popu­la­tion peut entraî­ner des extinc­tions secon­daires de popu­la­tions d’autres espèces. On parle alors d’extinctions en cascade.

Les acti­vi­tés humaines induisent éga­le­ment des chan­ge­ments très rapides dans la com­po­si­tion des com­mu­nau­tés avec « l’homogénéisation bio­tique », ou bana­li­sa­tion des faunes locales, asso­ciée au rem­pla­ce­ment des espèces spé­cia­listes par des espèces géné­ra­listes. L’alouette des champs, spé­cia­liste des milieux agri­coles, laisse par exemple la place au merle noir dans les champs. Une autre mani­fes­ta­tion de cette bana­li­sa­tion des com­mu­nau­tés concerne les inva­sions bio­lo­giques, c’est-à-dire le rem­pla­ce­ment d’espèces autoch­tones par des espèces exotiques. 

Le chan­ge­ment cli­ma­tique joue éga­le­ment un rôle. De nom­breux ani­maux modi­fient cer­taines habi­tudes de vie, en chan­geant notam­ment leur période de repro­duc­tion, pour s’adapter aux varia­tions climatiques. 

Enfin, depuis 10 000 ans, une réor­ga­ni­sa­tion mas­sive s’observe chez les mam­mi­fères en faveur des espèces domes­tiques au détri­ment des espèces sau­vages. Les mam­mi­fères domes­tiques qui ne comptent qu’une ving­taine d’espèces repré­sentent actuel­le­ment plus de 90 % de la bio­masse totale des mam­mi­fères, tan­dis que les mam­mi­fères sau­vages, repré­sen­tés par 6 495 espèces1, consti­tuent moins de 10 % de cette biomasse. 

Des mesures de réensauvagement 

Ces phé­no­mènes conduisent à une homo­gé­néi­sa­tion des faunes sau­vages, à une perte de diver­si­té géné­tique et d’originalité fonc­tion­nelle, avec des consé­quences éco­lo­giques majeures. Elle res­treint for­te­ment les poten­tia­li­tés éco­lo­giques et évo­lu­tives de cette faune, car la diver­si­té offre des pos­si­bi­li­tés de plas­ti­ci­té, d’adaptation à des envi­ron­ne­ments divers, nou­veaux. Ain­si, la diver­si­té des cou­leurs des ailes (noires ou blanches) de la pha­lène du bou­leau a per­mis à ce papillon de s’adapter au noir­cis­se­ment des troncs des bou­leaux au moment de la révo­lu­tion industrielle.

Il reste néan­moins très dif­fi­cile de pré­dire plus pré­ci­sé­ment les effets de ces chan­ge­ments. Mais l’effondrement de la vie sau­vage doit nous invi­ter à nous ques­tion­ner et à révi­ser la façon dont on envi­sage nos rela­tions avec les non-humains, leurs valeurs éco­lo­giques, sociales et culturelles. 

Il semble par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant de ména­ger des temps et des espaces pro­pices à l’autonomie des pro­ces­sus natu­rels et des ani­maux sau­vages. Ces mesures de réen­sau­va­ge­ment peuvent prendre des formes variées, selon les contextes sociaux, géo­gra­phiques et éco­lo­giques. La sup­pres­sion de bar­rages pour res­tau­rer la conti­nui­té de cer­taines rivières favo­rise ain­si le retour de cer­tains pois­sons migra­teurs comme l’esturgeon ou l’anguille. Cela pro­fite éga­le­ment à des espèces inféo­dées à ces milieux comme la loutre ou le cincle plon­geur. Par­fois, le mieux reste de ne rien faire, lais­sant sim­ple­ment les dyna­miques natu­relles se mettre en place, quitte par­fois à se faire sur­prendre. Un autre pro­jet de réen­sau­va­ge­ment concer­nant des her­bi­vores est en cours en Europe avec comme espèce emblé­ma­tique le bison qui régule les éco­sys­tèmes, leur diver­si­té, faune et flore. En milieu aqua­tique, cette phi­lo­so­phie du réen­sau­va­ge­ment concerne notam­ment les baleines qui auraient un rôle majeur dans le cycle des nutriments. 

Au sein des agroé­co­sys­tèmes, dont dépend notre ali­men­ta­tion, l’agroécologie, en tant que dis­ci­pline, tech­nique et pro­ces­sus, offre une pers­pec­tive d’amélioration de nos rela­tions avec la nature et les ani­maux sau­vages en par­ti­cu­lier. En favo­ri­sant la diver­si­té des cultures, en mul­ti­pliant les haies, les bos­quets et en lais­sant de la place à la flore sau­vage, l’agroécologie se pro­pose de rem­pla­cer des rela­tions hos­tiles avec la nature par des rela­tions mutua­listes, en inté­grant la bio­di­ver­si­té, l’ensemble de ses pro­prié­tés, dans les démarches agro­no­miques. Au sein des ter­ri­toires urbains, une faune sau­vage plus abon­dante et plus diverse peut éga­le­ment enri­chir la vie des cita­dins, en matière de qua­li­té de vie et de rela­tions sociales. Ce qui sup­pose que la flore sau­vage soit pré­sente elle aussi.

Notre vision des ani­maux doit évo­luer en consi­dé­rant les enjeux cultu­rels, sociaux et éco­lo­giques asso­ciés à leur pré­sence, leur impor­tance majeure qui est sou­vent igno­rée dans les socio-écosystèmes.

1https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​9​3​/​j​m​a​m​m​a​l​/​g​yx147

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don à Polytechnique Insights