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Que signifie « avoir confiance en la science » ?

« La cacophonie des experts de plateau a fait beaucoup de mal »

avec Clément Boulle, Directeur exécutif de Polytechnique Insights
Le 23 juin 2021 |
6min. de lecture
mathias girel
Mathias Girel
philosophe, maître de conférences de l’ENS-PSL et directeur du Centre d’archives en philosophie, histoire et édition des sciences (CAPHES)
En bref
  • La défiance actuelle à l'égard de la science serait attisée par les différentes représentations que l’on s’en fait.
  • Ainsi, le rôle des recommandations scientifiques dans la mise en place de mesures contre le coronavirus exacerbe les critiques accusant la science d’être politique.
  • On constate par ailleurs une confusion dans les médias, dans lesquels des experts « en science » donnent leur avis sur des questions qui ne relèvent pas forcément de leur domaine d’expertise. Pour Mathias Girel (ENS-PSL), cela décrédibilise la communauté scientifique et dégrade son image.

On ne compte plus le nombre d’émissions, de col­loques ou d’articles dédiés à une sup­po­sée mon­tée de la défiance à l’égard de la science. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

C’est effec­ti­ve­ment une thé­ma­tique fré­quente. Les enquêtes d’opinion laissent appa­raître une réa­li­té plus contras­tée : lorsque la ques­tion est géné­rale (« Faites vous confiance aux cher­cheurs d’organismes publics pour dire la véri­té sur leurs sujets de recherche ? »), les deux tiers des son­dés répondent posi­ti­ve­ment ; la pers­pec­tive peut être net­te­ment plus sombre, sur des sujets médi­caux en par­ti­cu­lier1. Il reste qu’en géné­ral, la défiance à l’égard de la science est plus faible que celle à l’égard du per­son­nel poli­tique. Je ne pense cepen­dant pas qu’il y ait une défiance envers la science « en géné­ral », et il faut exa­mi­ner chaque dos­sier attentivement.

Expli­quez-nous cela !

Je vois deux pro­blèmes liés à la thé­ma­tique de la défiance : le pre­mier est qu’il s’agit d’une notion floue. On dis­tingue par­fois la méfiance, qui serait une atti­tude dif­fuse, de la défiance, qui serait une atti­tude struc­tu­rée par des rai­sons, bonnes ou mau­vaises, et dans ce cas ce sont ces rai­sons qui sont à exa­mi­ner. Mais il y a d’autres notions proches par leurs effets, qui ont des impli­ca­tions dif­fé­rentes : je pense par exemple à l’hésitation, très étu­diée dans le cas des vac­cins, et qui n’est iden­tique ni à la méfiance ni à la défiance. Je pense éga­le­ment à la confu­sion, qui peut avoir les mêmes effets que la défiance en termes de démo­bi­li­sa­tion, mais qui tra­duit, elle, l’absence de repères fiables, ou la dif­fi­cul­té de dis­tin­guer entre des réa­li­tés proches en apparence.

On dis­tingue par­fois la méfiance, qui serait une atti­tude dif­fuse, de la défiance, qui serait une atti­tude struc­tu­rée par des raisons.

Dans ce der­nier cas, la caco­pho­nie entre l’expertise des agences et les experts « de pla­teau », par exemple, a pu créer une confu­sion cer­taine, qui est, par ailleurs et en un sens beau­coup plus large, au cœur de la notion d’« info­dé­mie », réac­ti­vée par l’OMS en février 2020. Le second pro­blème est d’objectiver cette défiance, si elle existe. Le fait de la consi­dé­rer un peu trop vite comme acquise peut avoir un effet sur le débat démo­cra­tique : à quoi bon cher­cher à convaincre du bien-fon­dé d’une mesure si l’on consi­dère qu’une large par­tie de la popu­la­tion y est par prin­cipe hostile ? 

On a beau­coup par­lé à l’automne d’une défiance impor­tante, et rela­ti­ve­ment récente, des Fran­çais à l’égard des vac­cins, à un moment où aucun vac­cin n’était encore dis­po­nible, ce qui ren­dait toute décla­ra­tion très abs­traite. Le début de la cam­pagne a, au contraire, plu­tôt lais­sé appa­raître un désir d’avoir accès aux vac­cins le plus tôt pos­sible – l’hésitation sur l’AstraZeneca étant un cas à part. En l’espèce, le cri­tère com­por­te­men­tal – com­ment vont agir les per­sonnes concer­nées ? – me semble plus impor­tant que les déclarations.

Cer­tains cher­cheurs parlent de phé­no­mènes com­mu­nau­taires. Autre­ment dit, les scien­ti­fiques appar­te­nant à une élite ne seraient plus recon­nus par les classes popu­laires, qui se consi­dè­re­raient étran­gères à ce groupe et par consé­quent défiantes à son égard. Qu’en pensez-vous ?

Il fau­drait pré­ci­ser ce que l’on entend ici par « élite ». Le quo­ti­dien de nom­breux cher­cheurs est assez éloi­gné du cadre de vie des élites éco­no­miques, cela va sans dire ; hor­mis cer­tains cas par­ti­cu­liers, ils sont éga­le­ment éloi­gnés du cœur du dis­po­si­tif de déci­sion poli­tique, et on ne peut pas dire que cher­cheurs et ingé­nieurs soient sur­re­pré­sen­tés par­mi les dépu­tés et les séna­teurs. Le pro­blème me semble plu­tôt être celui de l’image que l’on se fait de la science, et qui cor­res­pond à au moins trois réa­li­tés. Il y a tout d’abord ce que l’on sait de la recherche, de ses condi­tions, du métier de cher­cheur. Cela sus­cite plu­tôt de l’intérêt : cer­taines confé­rences, évé­ne­ments du type « Fête de la science », ou encore des vidéos de vul­ga­ri­sa­tion bien faites, agrègent un large public.

Il y a ensuite l’expertise, indi­vi­duelle ou col­lec­tive, au sein d’une agence, d’une com­mis­sion, d’un orga­nisme, qui est sou­vent mal com­prise : alors que c’est en géné­ral une pro­cé­dure qui obéit à des règles strictes, qui peut abou­tir à des avis nuan­cés, inté­grant même par­fois une plu­ra­li­té de vues, elle se téles­cope avec l’image des « experts » des chaînes d’information en conti­nu, ou même, plus géné­ra­le­ment, avec l’image média­tique de ceux qui, parce qu’ils ont une com­pé­tence sur un domaine par­ti­cu­lier, se sentent auto­ri­sés à don­ner un avis sur d’autres dis­ci­plines ou d’autres ques­tions. Cette image d’experts « en science » a fait beau­coup de mal, on a ain­si vu beau­coup d’épidémiologistes impro­vi­sés ces der­niers mois… 

Enfin, il y a la science telle qu’elle est mobi­li­sée pour jus­ti­fier une déci­sion poli­tique (« nous sui­vons la science », « la science a tran­ché »), ce qui fait par­fois retom­ber sur la science des cri­tiques qui sont en fait éle­vées contre le poli­tique. Ce der­nier type de vision semble rele­ver de ce que l’on a appe­lé autre­fois le « modèle linéaire » – en gros, une fois que la science a tran­ché, une poli­tique et une seule en découle – qui ne cor­res­pond pas à la réa­li­té des faits : même sur les sujets qui sont par­fai­te­ment stables du point de vue la connais­sance scien­ti­fique – que ce soit dans le domaine de l’énergie, de l’environnement, ou de la san­té notam­ment –, il y a en géné­ral une plu­ra­li­té de scé­na­rios et le déci­deur ne peut pas se cacher der­rière les cher­cheurs ni les experts. Ce qui ne veut pas dire qu’il peut les ignorer. 

Les théo­ries du com­plot, regrou­pées sous le terme « com­plo­tisme », ont pour point com­mun de n’avoir aucune base scien­ti­fique. Leur recru­des­cence sup­po­sée n’est-elle pas la preuve d’une défiance de la science ?

On peut en effet nour­rir quelques inquié­tudes. Par exemple, le docu­men­taire Hold up, qui a été vision­né des mil­lions de fois, mêle des inter­ro­ga­tions sur le virus à des spé­cu­la­tions sur la réa­li­té de la pan­dé­mie, au pro­jet mon­dial d’une grande « Réini­tia­li­sa­tion », pour ne pas par­ler de la 5G, et cela peut avoir des effets sani­taires. Il se peut que les réseaux sociaux donnent une visi­bi­li­té accrue à ce phé­no­mène. Mais, même quand une théo­rie du com­plot appa­raît sur un sujet trai­té par ailleurs par une recherche scien­ti­fique, ce n’est qu’une par­tie du phé­no­mène : il y a ain­si toute une frange de l’électorat de Donald Trump qui reste per­sua­dée que le résul­tat de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine relève d’un com­plot démocrate. 

Même s’il y a une recru­des­cence des théo­ries du com­plot… elles ne visent pas, ou peu, la recherche en tant que telle.

Cette der­nière théo­rie du com­plot me semble assez lourde de consé­quences, et elle ne contient aucune affir­ma­tion sur la science. Si l’on emploie le lan­gage de la défiance, une telle atti­tude tra­duit une défiance à l’égard des ins­ti­tu­tions comme telles, soup­çon­nées d’obéir à un agen­da secret, et les théo­ries du com­plot sur les sujets scien­ti­fiques ne sont sans doute qu’un volet de cette atti­tude géné­rale, ciblant cette ins­ti­tu­tion par­ti­cu­lière qu’est la science. Dans ce der­nier cas, c’est peut-être plus frap­pant, car l’idée qu’un énon­cé scien­ti­fique pour­rait en fait être le résul­tat d’une inten­tion cachée entre en ten­sion avec les valeurs d’universalité, de véri­té et d’intégrité pré­sup­po­sées par la science. Mais si l’on regarde dans le détail, les théo­ries du com­plot exis­tantes portent davan­tage, à ma connais­sance, sur la deuxième et la troi­sième images de la science évo­quées plus haut. J’ai vu assez peu de théo­ries com­plo­tistes sur la matière noire ou la théo­rie des cordes…

Ceci encou­ra­ge­rait à pen­ser que, à sup­po­ser même qu’il y ait une recru­des­cence des théo­ries du com­plot, et même si l’on peut à juste titre s’inquiéter de cer­taines de leurs expres­sions, aux­quelles il faut répondre quand une connais­sance est mena­cée, elles ne visent pas, ou peu, la recherche en tant que telle, et qu’elles n’expriment pas for­cé­ment une défiance envers l’un des aspects fon­da­men­taux de la science, en l’occurrence la recherche.

1https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2020–12/rapport_sapiens_science_et_societe_octobre_2020_def.pdf

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