L’IA générale : le vrai, le faux, et l’incertain
- L’arrivée de l’IA générale (IAG), une intelligence artificielle qui égalerait l’intelligence humaine, serait imminente entre 2029 et 2032.
- Cependant, le terme IAG est galvaudé et sans définition consensuelle ni seuil de mesure partagé.
- Aussi, le manque de transparence des entreprises plonge le monde académique dans une certaine obscurité, car un réel manque de compréhension de la nature exacte de ces systèmes existe.
- Certaines IA nous surpassent déjà dans des domaines précis, comme les IA prédictives, notamment pour ce qui est du tri, de l’analyse d’immenses jeux de données et la détection de patterns.
- Deux frontières majeures limiteront l’intelligence artificielle dans sa capacité à égaler les performances cognitives humaines : l’émotion et la spiritualité.
Ce n’est qu’une question de mois. À en croire plusieurs pontes de la Silicon Valley, l’arrivée de l’IA générale (IAG), l’intelligence artificielle équivalente à l’intelligence humaine, est imminente. Contrairement aux IA actuelles spécialisées, une IAG pourrait apprendre, raisonner, s’adapter et transférer ses connaissances d’un domaine à un autre sans être spécifiquement entraînée pour chaque nouvelle tâche. Au-delà des effets d’annonce et d’un discours marketing difficile à évaluer scientifiquement, l’IAG et les nouveaux systèmes cognitifs redéfinissent notre compréhension de l’intelligence. Pour mieux en comprendre les impacts, Laurence Devillers, professeure à Sorbonne Université et chercheuse au CNRS dans le Laboratoire Interdisciplinaire des Sciences du Numérique (LISN) à Saclay, partage son expertise sur l’IA.
#1 L’IA générale pourrait exister dès 2030.
VRAI
OpenAI, Google DeepMind ou Anthropic ne s’en cachent pas : leur but est de développer une intelligence artificielle générale (IAG) capable d’effectuer n’importe quelle tâche cognitive aussi bien que nous, voire une superintelligence qui dépasserait celle de l’humain.
Début 2025, cinq chercheurs reconnus du domaine de l’IA (parmi lesquels Daniel Kokotajlo, anciennement à la division gouvernance d’OpenAI) se sont pliés à un exercice prospectif qui tentait de décrire les scénarios possibles d’évolution de l’IA. Le rapport, intitulé AI 20271, concluait qu’il était plausible que les systèmes d’IA surpassent les performances cognitives humaines dès 2027 dans un grand nombre de tâches. En février 2026, les auteurs ont réévalué leurs prédictions2 et conclu que l’arrivée de l’IAG prendrait un peu plus de temps que prévu : la nouvelle estimation cible un intervalle entre 2029 et 2032. Selon eux, « l’impact de la superintelligence au cours de la prochaine décennie sera énorme, dépassant celui de la révolution industrielle. »
INCERTAIN
Le terme IAG est galvaudé et sans définition consensuelle ni seuil de mesure partagé. Un flou illustré en 2026 par le décalage entre le PDG de NVIDIA, qui affirmait que l’IAG était déjà atteinte, et le benchmark ARC-AGI‑33, un test conçu pour évaluer les systèmes d’IA agentiques. Selon ce dernier, les modèles les plus avancés (OpenAI, Google, Anthropic) plafonnaient à 1% sur des tâches de raisonnement que les humains résolvent à 100 %, faute d’entraînement adapté à ce type d’environnements. En l’état actuel des connaissances, aucune donnée scientifique ne permet donc de confirmer cet horizon temporel, ni même si un tel système est atteignable. Pour la chercheuse, il y a « un véritable buzz autour de l’IAG imminente, alimenté par le marketing des Big Tech plutôt que par la science. » Cela étant dit, le manque de transparence des entreprises plonge le monde académique dans une certaine obscurité : il y a un réel manque de compréhension de la nature exacte de ces systèmes. Cette agitation sur l’IAG tient donc beaucoup sur l’appétit commercial qui les entoure : une IA se possède et se vend, et l’entrepreneur y voit l’occasion d’afficher son pouvoir de reconfiguration de la société et du travail, une logique de compétition omniprésente dans l’actualité de l’IAG.
#2 Les LLM pourront permettre d’atteindre l’IA générale ou forte
INCERTAIN
Les LLM (grands modèles de langage) les plus récents ont une puissance fulgurante. Ils génèrent des textes et des images incroyables, et ils paraissent indéniablement intelligents. Ils sont conçus pour imiter les interactions humaines, soutenir des conversations crédibles, mais principalement pour raconter des fictions, qu’elles soient vraies ou fausses. Ainsi, si on gratte le vernis, la réalité est plus prosaïque. Les LLM ont avant tout des architectures statistiques d’une grande sophistication, capables de dégager des abstractions et des régularités linguistiques sans pour autant accéder à une réelle compréhension du monde, à une expérience subjective ou à une véritable intentionnalité.
On a dû ajouter de l’apprentissage supervisé (ou fine-tuning, qui consiste à réentraîner un LLM sur des exemples spécifiques à un domaine particulier) et, par renforcement, à partir de retours humains (RLHF), rappelle Laurence Devillers. Ces étapes sont nécessaires pour limiter les hallucinations, c’est-à-dire des réponses qui semblent cohérentes, mais qui sont en réalité fausses, inventées et surtout non fondées sur des données réelles.
Par ailleurs, l’alignement désigne l’action des humains à rendre les systèmes plus robustes, fiables, contrôlables, évaluables et vérifiables ; et s’assurer qu’un système d’IA utilisant des LLM produise des comportements effectifs convergents avec les intentions des développeurs et les utilisateurs finaux, y compris en présence de requêtes spécialement conçues pour manipuler et tromper (des « prompts adversariaux »), de distributions de données inconnues à l’entraînement ou de « contextes opérationnels imprévus », comme précisé par Vanina Paoli-Gagin, sénatrice de l’Aube Mission parlementaire sur l’alignement des systèmes d’intelligence artificielle (SIA).
Pendant longtemps, le fait d’utiliser plus de données a été synonyme de plus de performance, mais cette relation atteint aujourd’hui ses limites, ce qui alimente justement le débat entre ceux qui pensent que l’IAG viendra simplement de l’échelle (scale is all you need) et ceux qui pensent qu’il faut des ruptures architecturales ou de nouveaux types de données (multimodales, interactives, incarnées) pour dépasser ce plafond. Si on atteint un jour l’IAG, ce sera probablement grâce à des modèles différents des modèles génératifs, qui intégreront notamment une représentation physique du monde (un world model).
#3 L’intelligence humaine est générale
VRAI & FAUX
L’intelligence humaine se distingue de celle de l’IA actuelle par sa polyvalence. L’humain peut apprendre de nouvelles tâches sans y avoir été spécifiquement entraîné, raisonner face à des situations inédites, agir avec une intuition qui comprend une certaine compréhension innée des lois physiques. Les jeunes enfants, par exemple, apprennent rapidement de nombreux concepts (les effets de la gravité, les conséquences physiques d’une action, les intentions des gens…) sans avoir besoin d’être exposés d’innombrables fois à la même situation. Reste que cette polyvalence n’est pas non plus absolue : l’humain ne sait pas tout faire.
Ainsi, pour certaines tâches, les machines sont déjà bien plus performantes que nous. Même une calculatrice nous dépasse facilement pour le calcul de grands nombres, par exemple, rappelle Laurence Devillers. Quant aux LLM, leur puissance de modélisation dépasse largement la nôtre pour la traduction, la synthèse de documents, la vitesse de réaction… Les IA prédictives, quant à elles, nous surpassent pour le tri, l’analyse d’immenses jeux de données, la détection de patterns.
Les modèles du monde, tels que le propose Yann LeCun, seraient toutefois une étape de plus vers une intelligence générale : ils seraient potentiellement capables de comprendre une situation en peu de temps, en tenant compte du contexte et d’un historique (sans perdre les connaissances précédemment acquises).
Par ailleurs, certains chercheurs parlent d’une émergence de métacognition dans les LLM, correspondant au fait que certains de leurs « comportements » ressemblent à une réflexion sur leurs propres connaissances ou raisonnements. Ces derniers apparaissent sans avoir été explicitement programmés.
#4 L’IA pourra atteindre une intelligence émotionnelle humaine
FAUX
Il existe deux frontières majeures qui limiteront l’intelligence artificielle dans sa capacité à égaler les performances cognitives humaines : l’émotion et la spiritualité4. Les modèles actuels sont incapables d’émotion, dépourvus d’intention et de conscience. Ces systèmes n’ont pas de ressenti, ils se contentent d’imiter l’expressivité humaine, souligne-t-elle. Que ce soit pour l’empathie ou les autres émotions, ils « rejouent quelque chose de contextuellement proche, mais sans interaction réelle, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de biofeedback ».
L’absence de « corps » des machines est d’ailleurs un autre obstacle de taille. Une part non négligeable de notre intelligence vient de nos interactions physiques avec le monde. Certains chercheurs pensent donc qu’une véritable IAG devra avoir une forme d’interaction avec un environnement, physique ou simulé.
#5 Une IAG devra être consciente
INCERTAIN
Il y a deux voies débattues, rappelle la spécialiste : soit on parle de conscience fonctionnelle, soit on parle de conscience phénoménale. Le premier terme réfère davantage à la métacognition (raisonner sur ce que l’IA sait ou ignore) qu’à une expérience subjective, soit une sorte de conscience simulée. Le deuxième terme concerne l’expérience subjective, le fait de vivre, de ressentir quelque chose. On parle aussi de qualia, soit les qualités ressenties de certains de nos états mentaux, les expériences conscientes : éprouver une sensation, sentir une odeur, voir une couleur… Rien ne permet d’affirmer que les systèmes d’IA puissent acquérir ce type de conscience biologique, sans support biologique, sans enveloppe corporelle.
L’IAG reste une théorie, un objectif de recherche, qui se heurte à de nombreux défis : compréhension profonde du monde physique, raisonnement général, apprentissage continu, interaction avec l’environnement, accès aux émotions…

