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L’IA générale : le vrai, le faux, et l’incertain

Laurence Devillier_VF
Laurence Devillers
professeure en intelligence artificielle à Sorbonne Université et chercheuse au CNRS, au sein du LISN (Laboratoire Interdisciplinaire des Sciences du Numérique)
En bref
  • L’arrivée de l’IA générale (IAG), une intelligence artificielle qui égalerait l’intelligence humaine, serait imminente entre 2029 et 2032.
  • Cependant, le terme IAG est galvaudé et sans définition consensuelle ni seuil de mesure partagé.
  • Aussi, le manque de transparence des entreprises plonge le monde académique dans une certaine obscurité, car un réel manque de compréhension de la nature exacte de ces systèmes existe.
  • Certaines IA nous surpassent déjà dans des domaines précis, comme les IA prédictives, notamment pour ce qui est du tri, de l’analyse d’immenses jeux de données et la détection de patterns.
  • Deux frontières majeures limiteront l’intelligence artificielle dans sa capacité à égaler les performances cognitives humaines : l’émotion et la spiritualité.

Ce n’est qu’une ques­tion de mois. À en croire plu­sieurs pontes de la Sili­con Val­ley, l’arrivée de l’IA géné­rale (IAG), l’intelligence arti­fi­cielle équi­va­lente à l’intelligence humaine, est immi­nente. Contrai­re­ment aux IA actuelles spé­cia­li­sées, une IAG pour­rait apprendre, rai­son­ner, s’adapter et trans­fé­rer ses connais­sances d’un domaine à un autre sans être spé­ci­fi­que­ment entraî­née pour chaque nou­velle tâche. Au-delà des effets d’annonce et d’un dis­cours mar­ke­ting dif­fi­cile à éva­luer scien­ti­fi­que­ment, l’IAG et les nou­veaux sys­tèmes cog­ni­tifs redé­fi­nissent notre com­pré­hen­sion de l’intelligence. Pour mieux en com­prendre les impacts, Lau­rence Devil­lers, pro­fes­seure à Sor­bonne Uni­ver­si­té et cher­cheuse au CNRS dans le Labo­ra­toire Inter­dis­ci­pli­naire des Sciences du Numé­rique (LISN) à Saclay, par­tage son exper­tise sur l’IA.

#1 L’IA générale pourrait exister dès 2030.

VRAI

Ope­nAI, Google Deep­Mind ou Anthro­pic ne s’en cachent pas : leur but est de déve­lop­per une intel­li­gence arti­fi­cielle géné­rale (IAG) capable d’effectuer n’importe quelle tâche cog­ni­tive aus­si bien que nous, voire une super­in­tel­li­gence qui dépas­se­rait celle de l’humain.

Début 2025, cinq cher­cheurs recon­nus du domaine de l’IA (par­mi les­quels Daniel Koko­ta­j­lo, ancien­ne­ment à la divi­sion gou­ver­nance d’OpenAI) se sont pliés à un exer­cice pros­pec­tif qui ten­tait de décrire les scé­na­rios pos­sibles d’évolution de l’IA. Le rap­port, inti­tu­lé AI 20271, concluait qu’il était plau­sible que les sys­tèmes d’IA sur­passent les per­for­mances cog­ni­tives humaines dès 2027 dans un grand nombre de tâches. En février 2026, les auteurs ont rééva­lué leurs pré­dic­tions2 et conclu que l’arrivée de l’IAG pren­drait un peu plus de temps que pré­vu : la nou­velle esti­ma­tion cible un inter­valle entre 2029 et 2032. Selon eux, « l’impact de la super­in­tel­li­gence au cours de la pro­chaine décen­nie sera énorme, dépas­sant celui de la révo­lu­tion industrielle. »

INCERTAIN

Le terme IAG est gal­vau­dé et sans défi­ni­tion consen­suelle ni seuil de mesure par­ta­gé. Un flou illus­tré en 2026 par le déca­lage entre le PDG de NVIDIA, qui affir­mait que l’IAG était déjà atteinte, et le bench­mark ARC-AGI‑33, un test conçu pour éva­luer les sys­tèmes d’IA agen­tiques. Selon ce der­nier, les modèles les plus avan­cés (Ope­nAI, Google, Anthro­pic) pla­fon­naient à 1% sur des tâches de rai­son­ne­ment que les humains résolvent à 100 %, faute d’entraînement adap­té à ce type d’environnements. En l’état actuel des connais­sances, aucune don­née scien­ti­fique ne per­met donc de confir­mer cet hori­zon tem­po­rel, ni même si un tel sys­tème est attei­gnable. Pour la cher­cheuse, il y a « un véri­table buzz autour de l’IAG immi­nente, ali­men­té par le mar­ke­ting des Big Tech plu­tôt que par la science. » Cela étant dit, le manque de trans­pa­rence des entre­prises plonge le monde aca­dé­mique dans une cer­taine obs­cu­ri­té : il y a un réel manque de com­pré­hen­sion de la nature exacte de ces sys­tèmes. Cette agi­ta­tion sur l’IAG tient donc beau­coup sur l’ap­pé­tit com­mer­cial qui les entoure : une IA se pos­sède et se vend, et l’entrepreneur y voit l’oc­ca­sion d’af­fi­cher son pou­voir de recon­fi­gu­ra­tion de la socié­té et du tra­vail, une logique de com­pé­ti­tion omni­pré­sente dans l’ac­tua­li­té de l’IAG.

#2 Les LLM pourront permettre d’atteindre l’IA générale ou forte

INCERTAIN

Les LLM (grands modèles de lan­gage) les plus récents ont une puis­sance ful­gu­rante. Ils génèrent des textes et des images incroyables, et ils paraissent indé­nia­ble­ment intel­li­gents. Ils sont conçus pour imi­ter les inter­ac­tions humaines, sou­te­nir des conver­sa­tions cré­dibles, mais prin­ci­pa­le­ment pour racon­ter des fic­tions, qu’elles soient vraies ou fausses. Ain­si, si on gratte le ver­nis, la réa­li­té est plus pro­saïque.  Les LLM ont avant tout des archi­tec­tures sta­tis­tiques d’une grande sophis­ti­ca­tion, capables de déga­ger des abs­trac­tions et des régu­la­ri­tés lin­guis­tiques sans pour autant accé­der à une réelle com­pré­hen­sion du monde, à une expé­rience sub­jec­tive ou à une véri­table intentionnalité.

On a dû ajou­ter de l’apprentissage super­vi­sé (ou fine-tuning, qui consiste à réen­traî­ner un LLM sur des exemples spé­ci­fiques à un domaine par­ti­cu­lier) et, par ren­for­ce­ment, à par­tir de retours humains (RLHF), rap­pelle Lau­rence Devil­lers. Ces étapes sont néces­saires pour limi­ter les hal­lu­ci­na­tions, c’est-à-dire des réponses qui semblent cohé­rentes, mais qui sont en réa­li­té fausses, inven­tées et sur­tout non fon­dées sur des don­nées réelles.

Par ailleurs, l’alignement désigne l’action des humains à rendre les sys­tèmes plus robustes, fiables, contrô­lables, éva­luables et véri­fiables ; et s’assurer qu’un sys­tème d’IA uti­li­sant des LLM pro­duise des com­por­te­ments effec­tifs conver­gents avec les inten­tions des déve­lop­peurs et les uti­li­sa­teurs finaux, y com­pris en pré­sence de requêtes spé­cia­le­ment conçues pour mani­pu­ler et trom­per (des « prompts adver­sa­riaux »), de dis­tri­bu­tions de don­nées incon­nues à l’entraînement ou de « contextes opé­ra­tion­nels impré­vus », comme pré­ci­sé par Vani­na Pao­li-Gagin, séna­trice de l’Aube Mis­sion par­le­men­taire sur l’alignement des sys­tèmes d’intelligence arti­fi­cielle (SIA).

Pen­dant long­temps, le fait d’utiliser plus de don­nées a été syno­nyme de plus de per­for­mance, mais cette rela­tion atteint aujourd’­hui ses limites, ce qui ali­mente jus­te­ment le débat entre ceux qui pensent que l’IAG vien­dra sim­ple­ment de l’é­chelle (scale is all you need) et ceux qui pensent qu’il faut des rup­tures archi­tec­tu­rales ou de nou­veaux types de don­nées (mul­ti­mo­dales, inter­ac­tives, incar­nées) pour dépas­ser ce pla­fond. Si on atteint un jour l’IAG, ce sera pro­ba­ble­ment grâce à des modèles dif­fé­rents des modèles géné­ra­tifs, qui inté­gre­ront notam­ment une repré­sen­ta­tion phy­sique du monde (un world model).

#3 L’intelligence humaine est générale

VRAI & FAUX

L’intelligence humaine se dis­tingue de celle de l’IA actuelle par sa poly­va­lence. L’humain peut apprendre de nou­velles tâches sans y avoir été spé­ci­fi­que­ment entraî­né, rai­son­ner face à des situa­tions inédites, agir avec une intui­tion qui com­prend une cer­taine com­pré­hen­sion innée des lois phy­siques. Les jeunes enfants, par exemple, apprennent rapi­de­ment de nom­breux concepts (les effets de la gra­vi­té, les consé­quences phy­siques d’une action, les inten­tions des gens…) sans avoir besoin d’être expo­sés d’innombrables fois à la même situa­tion. Reste que cette poly­va­lence n’est pas non plus abso­lue : l’hu­main ne sait pas tout faire.

Ain­si, pour cer­taines tâches, les machines sont déjà bien plus per­for­mantes que nous. Même une cal­cu­la­trice nous dépasse faci­le­ment pour le cal­cul de grands nombres, par exemple, rap­pelle Lau­rence Devil­lers. Quant aux LLM, leur puis­sance de modé­li­sa­tion dépasse lar­ge­ment la nôtre pour la tra­duc­tion, la syn­thèse de docu­ments, la vitesse de réac­tion… Les IA pré­dic­tives, quant à elles, nous sur­passent pour le tri, l’analyse d’immenses jeux de don­nées, la détec­tion de pat­terns.

Les modèles du monde, tels que le pro­pose Yann LeCun, seraient tou­te­fois une étape de plus vers une intel­li­gence géné­rale : ils seraient poten­tiel­le­ment capables de com­prendre une situa­tion en peu de temps, en tenant compte du contexte et d’un his­to­rique (sans perdre les connais­sances pré­cé­dem­ment acquises).

Par ailleurs, cer­tains cher­cheurs parlent d’une émer­gence de méta­cog­ni­tion dans les LLM, cor­res­pon­dant au fait que cer­tains de leurs « com­por­te­ments » res­semblent à une réflexion sur leurs propres connais­sances ou rai­son­ne­ments. Ces der­niers appa­raissent sans avoir été expli­ci­te­ment programmés.

#4 L’IA pourra atteindre une intelligence émotionnelle humaine

FAUX

Il existe deux fron­tières majeures qui limi­te­ront l’intelligence arti­fi­cielle dans sa capa­ci­té à éga­ler les per­for­mances cog­ni­tives humaines : l’émotion et la spi­ri­tua­li­té4. Les modèles actuels sont inca­pables d’émotion, dépour­vus d’intention et de conscience. Ces sys­tèmes n’ont pas de res­sen­ti, ils se contentent d’imiter l’expressivité humaine, sou­ligne-t-elle. Que ce soit pour l’empathie ou les autres émo­tions, ils « rejouent quelque chose de contex­tuel­le­ment proche, mais sans inter­ac­tion réelle, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de biofeedback ».

L’absence de « corps » des machines est d’ailleurs un autre obs­tacle de taille. Une part non négli­geable de notre intel­li­gence vient de nos inter­ac­tions phy­siques avec le monde. Cer­tains cher­cheurs pensent donc qu’une véri­table IAG devra avoir une forme d’interaction avec un envi­ron­ne­ment, phy­sique ou simulé.

#5 Une IAG devra être consciente

INCERTAIN

Il y a deux voies débat­tues, rap­pelle la spé­cia­liste : soit on parle de conscience fonc­tion­nelle, soit on parle de conscience phé­no­mé­nale. Le pre­mier terme réfère davan­tage à la méta­cog­ni­tion (rai­son­ner sur ce que l’IA sait ou ignore) qu’à une expé­rience sub­jec­tive, soit une sorte de conscience simu­lée. Le deuxième terme concerne l’expérience sub­jec­tive, le fait de vivre, de res­sen­tir quelque chose. On parle aus­si de qua­lia, soit les qua­li­tés res­sen­ties de cer­tains de nos états men­taux, les expé­riences conscientes : éprou­ver une sen­sa­tion, sen­tir une odeur, voir une cou­leur… Rien ne per­met d’affirmer que les sys­tèmes d’IA puissent acqué­rir ce type de conscience bio­lo­gique, sans sup­port bio­lo­gique, sans enve­loppe corporelle.

L’IAG reste une théo­rie, un objec­tif de recherche, qui se heurte à de nom­breux défis :  com­pré­hen­sion pro­fonde du monde phy­sique, rai­son­ne­ment géné­ral, appren­tis­sage conti­nu, inter­ac­tion avec l’environnement, accès aux émotions…

Propos recueillis par Célia Chaboud
1https://​ai​-2027​.com/, consul­té le 22 sep­tembre 2026.
2https://​www​.less​wrong​.com/​p​o​s​t​s​/​J​Y​G​e​A​A​h​9​2​h​A​w​v​s​e​F​k​/​g​r​a​d​i​n​g​-​a​i​-​2​0​2​7​-​s​-​2​0​2​5​-​p​r​e​d​i​c​tions, consul­té le 22 sep­tembre 2026.
3https://​arc​prize​.org/​a​r​c​-​agi/3, consul­té le 22 sep­tembre 2026.
4L. Devil­lers Savoir vivre avec l’IA (Denoël, 2026).

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