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Développer l’actionnariat salarié au bénéfice de tous

Patrick_Artus
Patrick Artus
conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des économistes

Aujourd’hui, les sala­riés détiennent en moyenne 3,2 % des entre­prises du CAC40, avec une dis­per­sion impor­tante — de 0 % à 13 % — selon les entre­prises, contre 1,7 % dans les autres pays euro­péens. Aug­men­ter de manière signi­fi­ca­tive l’actionnariat sala­rié (vers 10 % en moyenne voire plus, ce qui cor­res­pond au niveau le plus éle­vé obser­vé dans les entre­prises du CAC) pour­rait être béné­fique à la col­lec­ti­vi­té, et ce pour des rai­sons microé­co­no­miques, macroé­co­no­miques, finan­cières et sociales.

Les trois bénéfices de l’actionnariat salarié

Le pre­mier avan­tage est celui de la gou­ver­nance et des rela­tions sociales au sein de l’entreprise. Celles-ci sont sou­vent conflic­tuelles en France, alors qu’en Alle­magne, par exemple, elles se basent sur la for­ma­tion de com­pro­mis entre les sala­riés (les syn­di­cats) et les employeurs. Une plus forte déten­tion d’actions par les sala­riés irait dans la direc­tion de cette gou­ver­nance de com­pro­mis. Les sala­riés seraient inci­tés à mieux com­prendre, du fait de leur posi­tion d’actionnaires, les objec­tifs des direc­tions géné­rales ; et ils pèse­raient davan­tage dans les choix de l’entreprise grâce à une influence aux Conseils d’Administration. En ajou­tant les admi­nis­tra­teurs sala­riés repré­sen­tant les syn­di­cats et ceux repré­sen­tant les sala­riés auto­nomes, on pour­rait obte­nir au moins un tiers des Conseils d’Administration.

La seconde ques­tion est celle de la mise en place d’un modèle euro­péen de capi­ta­lisme qui dif­fère du modèle anglo-saxon cen­tré autour de la seule maxi­mi­sa­tion de la valeur pour l’actionnaire. Un modèle plus inclu­sif qui s’intéresse à l’ensemble des par­ties pre­nantes et qui accepte un objec­tif plus modeste de ren­de­ment du capi­tal pour les action­naires, en contre­par­tie d’une créa­tion de valeur mieux assu­rée sur le long terme. Pour cela, il faut accroître le poids des caté­go­ries d’actionnaires qui par­tagent cette convic­tion : action­na­riat fami­lial des entre­prises de taille inter­mé­diaire, fonds de pen­sion publics (comme dans les pays d’Europe du Nord), et sala­riés action­naires. Un action­na­riat sala­rié plus puis­sant est donc une des condi­tions de l’apparition d’un modèle auto­nome de capi­ta­lisme — moins financiarisé. 

La troi­sième ques­tion est celle des inéga­li­tés. En France, à la dif­fé­rence de ce qu’on observe dans la plu­part des pays de l’OCDE, les inéga­li­tés de reve­nu sont assez faibles, et ont peu aug­men­té, grâce aux poli­tiques redis­tri­bu­tives publiques (impôts pro­gres­sifs, prime d’activité) et pri­vées (inté­res­se­ment et par­ti­ci­pa­tion dans les entre­prises). Quand on parle de lutte contre les inéga­li­tés, dans le cas de la France, il faut donc avoir à l’esprit les inéga­li­tés de patri­moine et non les inéga­li­tés de reve­nu. Ces der­nières se sont for­te­ment accrues depuis les années 1990 en rai­son de la hausse ten­dan­cielle des prix des actifs, c’est-à-dire des cours bour­siers, des prix de l’immobilier et de la valeur des entreprises.

Réduire les inégalités

Cette évo­lu­tion est liée aux poli­tiques moné­taires de plus en plus expan­sion­nistes qui ont été menées dans la zone euro, abou­tis­sant aujourd’hui à une situa­tion de taux d’intérêt réels (cor­ri­gés de l’inflation) for­te­ment néga­tifs. Y appa­raît donc ce que l’on peut appe­ler une « rente moné­taire », une hausse forte de la valeur des dif­fé­rents actifs et des inéga­li­tés de patri­moine qui n’est pas due à la hausse de la valeur intrin­sèque, fon­da­men­tale, des actifs, mais à la poli­tique monétaire.

Cette évo­lu­tion a des consé­quences néga­tives sur le plan éco­no­mique, social et poli­tique. Elle conduit, par exemple, à une forte dif­fi­cul­té d’accès au loge­ment pour les classes moyennes comme popu­laires et pour les jeunes. Elle fait appa­raître une forte ten­sion sociale, l’opinion réagis­sant à un enri­chis­se­ment qui n’est dû qu’au contexte moné­taire. Il faut d’ailleurs com­prendre que les poli­tiques moné­taires expan­sion­nistes, mises en place pour pou­voir réduire les inéga­li­tés de reve­nu, en génèrent struc­tu­rel­le­ment.  Notam­ment, en aidant les entre­prises à inves­tir et à créer des emplois, ou en aidant les États à finan­cer des défi­cits publics.

Le déve­lop­pe­ment de l’actionnariat sala­rié per­met­trait de dis­tri­buer plus lar­ge­ment ces gains en capi­tal, cette pro­gres­sion de la richesse col­lec­tive. Il y a donc plu­sieurs motifs pos­sibles au déve­lop­pe­ment de l’actionnariat sala­rié : amé­lio­rer la gou­ver­nance des entre­prises et le dia­logue social, déve­lop­per un capi­ta­lisme euro­péen dif­fé­rent du capi­ta­lisme anglo-saxon, réduire les inéga­li­tés de patri­moine, en par­ti­cu­lier dans un envi­ron­ne­ment où elles résultent du contexte monétaire.

Quelles peuvent être les modalités pratiques et les difficultés ?

S’il s’agit de pas­ser à une déten­tion forte du capi­tal des entre­prises par les sala­riés (10 %, par exemple, ou plus contre un peu plus de 3 % en moyenne aujourd’hui), il y aurait néces­sai­re­ment dilu­tion des action­naires anciens avec la créa­tion d’actions nou­velles : on ne peut pas ache­ter une par­tie aus­si impor­tante du capi­tal pour évi­ter sa dilu­tion. Il fau­dra donc faire accep­ter cette dilu­tion aux action­naires anciens avec l’argument qu’ils ne rendent qu’une frac­tion de l’enrichissement dû à la hausse des cours bour­siers et de la valeur des entre­prises lorsqu’elles ne sont pas cotées. 

Dans les plus petites socié­tés et dans les entre­prises fami­liales, il fau­dra vaincre la réti­cence des pro­prié­taires devant l’entrée de nou­velles per­sonnes dans leur capi­tal. Cela peut se faire avec des actions sans droit de vote, et éven­tuel­le­ment avec une obli­ga­tion de revente lorsque le sala­rié quitte l’entreprise.

Enfin, les syn­di­cats consi­dèrent, le plus sou­vent, qu’il ne faut pas faire appa­raître ce sala­rié hybride, car, en tant qu’actionnaire, il se place en conflit d’intérêts entre ses deux fonc­tions. Il fau­dra donc les convaincre qu’il faut pri­vi­lé­gier la hausse des salaires à la par­ti­ci­pa­tion aux résul­tats ou à l’enrichissement de l’entreprise. Il faut aus­si évi­ter qu’un action­na­riat sala­rié fort conduise à un conser­va­tisme exces­sif dans la gou­ver­nance de l’entreprise : absence de remise en cause des diri­geants, rejet des rap­pro­che­ments avec d’autres entre­prises, des évo­lu­tions stra­té­giques ou tech­no­lo­giques fortes.

Mal­gré ces dif­fi­cul­tés, on peut se convaincre qu’un action­na­riat sala­rié de beau­coup plus grande taille amé­lio­re­rait le fonc­tion­ne­ment des entre­prises et de la socié­té, et évi­te­rait l’extrême concen­tra­tion de la richesse qu’on voit aujourd’hui aux États-Unis (où 1 % des per­sonnes détient plus de 25 % de la richesse natio­nale) ou en Chine. Cette extrême concen­tra­tion de la richesse est défa­vo­rable d’un point de vue de l’équité, mais aus­si de l’efficacité éco­no­mique, car lorsque peu de per­sonnes détiennent le capi­tal, puisqu’elles n’ont pas accès à l’ensemble des pro­jets d’investissement, une par­tie impor­tante de ces pro­jets n’est pas financée.

Auteurs

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Patrick Artus

conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des économistes

Diplômé de l'Ecole Polytechnique, de l'Ecole Nationale de la Statistique et de l'Administration Economique et de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Patrick Artus a été jusqu’en 2020 Directeur de la Recherche et des Etudes de NATIXIS puis Chef économiste et Membre du Comité Exécutif. Il cumule ses fonctions d'enseignant avec ses travaux de recherche et s'associe à diverses revues ou associations économiques. Aujourd’hui Patrick Artus est membre des Conseils d’administration de TOTAL et d'IPSOS en qualité d'Administrateur, et Conseiller économique de Natixis.

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