La Chine n’est plus à considérer comme un concurrent de seconde classe en matière d’innovation technologique. Depuis le milieu des années 2010, elle a prouvé ses capacités à se positionner comme un acteur de premier plan. Quant à ses performances dans la course mondiale à l’IA, sans devancer les États-Unis, elle s’est largement démarquée. À observer le nombre de brevets chinois déposés dans ce domaine, le rythme s’est nettement accéléré depuis 2019. Selon l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, Pékin a déposé près de 30 000 brevets liés à l’IA générative entre 2014 et 2024.
Au tournant des années 2020, le géant chinois de la tech, Huawei, réalise une percée faisant craindre aux concurrents américains la mise sur le marché de puces chinoises tout aussi puissantes que leurs produits. Aujourd’hui, selon les observations de Pierre Sel, doctorant à l’université de Vienne, « ses modèles d’IA en open source sont de meilleure qualité que ceux développés aux États-Unis ».
DeepSeek‑R, un outil surestimé ?
En janvier 2025, l’entreprise chinoise DeepSeek a surpris le monde entier en dévoilant DeepSeek-R1, un modèle performant d’IA en open source, entraîné pour une fraction du coût d’OpenAI, notamment grâce à un travail d’ingénierie qui a permis aux développeurs de maximiser l’utilisation des puces à leur disposition. Liang Wenfeng, son fondateur issu du milieu de la finance quantitative, surpasse les performances de la tech étatsunienne, tandis qu’OpenAI semblait jusqu’alors indétrônable.
Plus surprenant encore, il réalise cette performance avec des coûts réduits et sans avoir accès aux puces les plus efficaces. Pierre Sel nuance cette réussite en précisant que « l’accès aux puces avancées n’est pas coupé. La startup a certainement pu bénéficier du marché noir malaisien »1 et aurait « entraîné » son modèle via les modèles américains. Quant au coût réel, si DeepSeek le présente à 6 millions de dollars, « ce montant exclut les montants liés au cycle de développement ainsi qu’à la mise en place des infrastructures »2, rétablit le chercheur. L’apparition soudaine de ce modèle a, par la suite, largement été instrumentalisée par Pékin comme par Washington, avec en toile de fond des objectifs politiques et commerciaux.
L’IA générative selon Pékin, un incontournable pour le futur de la Chine
Le Parti communiste chinois (PCC) place l’IA au centre de son architecture économique et, plus spécifiquement, prône un déploiement panoramique de l’IA générative. Le rapport du Centre d’information du réseau Internet de Chine (2025) promeut une « adoption croissante » de ces technologies et rappelle que l’usage des « assistants intelligents » est déjà courant dans de nombreux secteurs, parmi lesquels l’industrie, la consommation, la santé, la prévision des catastrophes et l’éducation. Des propos officiels qu’il convient de manipuler avec précaution, comme le rappelle Pierre Sel, « de sérieux doutes demeurent quant à la qualité de cette adoption ».
L’écart entre les deux États est à trouver du côté de la puissance de calcul, laquelle est déterminée par les puces utilisées.
Selon les données officielles publiées par Pékin, la diffusion de ces technologies aurait déjà atteint un stade avancé : « plus de 78 % des entreprises interrogées utilisent une forme d’IA, allant du service client à la logistique ». Du coté des utilisateurs, les chiffres parus en février 2026 font état de 600 millions d’usagers de l’IA générative, sur un total de 1 125 milliards d’internautes. Les plateformes auraient, par ailleurs, traité plus de 600 milliards de requêtes par jour3.
Cette diffusion massive, conjuguée à une utilisation de grande ampleur, implique des capacités de calcul considérables, une architecture numérique ainsi que des infrastructures à la hauteur des ambitions affichées par le Parti. « Sur les capacités de développement, il ne fait aucun doute que la Chine possède des ressources techniques et humaines (et dans une moindre mesure financière) similaires à celles des États-Unis. L’écart entre les deux États est à trouver du côté de la puissance de calcul, laquelle est déterminée par les puces utilisées », explique Pierre Sel.
Les semi-conducteurs : une priorité nationale
Sans conteste, les États-Unis dominent le marché des semi-conducteurs, via des géants de la tech comme NVIDIA, Qualcomm ou AMD. En 2024–2025, plus de 50 % des revenus mondiaux des semi-conducteurs étaient attribués aux États-Unis. De l’autre côté du Pacifique, quasiment un quart des puces vendues dans le monde en 2024 étaient achetées par des fabricants d’équipements électroniques chinois, selon les estimations de la Semiconductor Industry Association.
En janvier 2025, peu de temps avant de quitter la Maison-Blanche, Joe Biden introduit une nouvelle réglementation : le Framework for Artificial Intelligence Diffusion. Ce texte visait à restreindre l’accès aux puces aux acheteurs chinois. Un an et un président plus tard, un tournant transactionnel s’opère. Donald Trump assouplit les contrôles à l’exportation en autorisant NVIDIA à vendre les puces H200, l’une des plus puissantes mises à disposition de Pékin. En contrepartie, une taxe de 25 % doit être prélevée par les États-Unis.

Consciente de cette faiblesse stratégique, le gouvernement chinois cherche à regagner sa souveraineté, notamment en incitant fortement les industriels à développer des alternatives locales. Au demeurant, selon Pierre Sel, « les entreprises peuvent choisir de passer par un data center situé à l’étranger (souvent en Malaisie ou à Singapour), pour y entraîner des modèles d’IA. Ces data centers ne sont pas soumis aux restrictions américaines et peuvent se procurer des puces NVIDIA en toute liberté ».4
Des prévisions défavorables pour la production de puces chinoises ?
Selon Chris McGuire, membre du think tank Council on Foreign Relations et partisan des contrôles à l’export, l’écart se creuse entre les deux puissances. En prenant les estimations les plus hautes, Huawei ne produirait que 5 % de la puissance de calcul globale de NVIDIA en 2025, 4 % en 2026 et 2 % en 20275. D’autres pointent une certaine progression : 20 à 30 % des équipements utilisés pour la fabrication de puces chinoises seraient produits en Chine en 2025, contre 10 % en 20226.
Malgré un retard global pour la Chine dans cette course, Pierre Sel met en garde contre les conclusions hâtives. Il pointe notamment l’ambiguïté des acteurs, ayant des intérêts pluriels à exagérer l’avance des uns, ou minimiser la leur. De plus, les critères utilisés pour donner « l’avantage » à un pays sur un autres sont flous. Ainsi, « si la Chine ne possède pas les puces ni les modèles les plus puissants, ce sont ses modèles en sources ouvertes qui sont les plus téléchargés »7. Le téléchargement n’induit pas systématiquement l’utilisation, néanmoins cette donnée continue d’inquiéter les acteurs étatsuniens.
