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π Géopolitique
Entre puissance et fragilités : la Chine face à ses transitions

Chine : comment Pékin entend conquérir le leadership mondial de l’IA

avec Pierre Sel, expert associé au programme Asie de l'Institut Montaigne, doctorant à l'Université de Vienne, chercheur en science politique
Le 4 mai 2026 |
4 min. de lecture
Pierre Sel_VF
Pierre Sel
expert associé au programme Asie de l'Institut Montaigne, doctorant à l'Université de Vienne, chercheur en science politique
En bref
  • Selon l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, Pékin a déposé près de 30 000 brevets liés à l'IA générative entre 2014 et 2024.
  • Le Parti communiste chinois (PCC) place l’IA au centre de son architecture économique et, plus spécifiquement, prône un déploiement panoramique de l’IA générative.
  • DeepSeek a présenté DeepSeek-R1, un modèle performant d’IA open source, développé à un coût significativement inférieur à celui d’OpenAI.
  • En 2024-2025, plus de 50 % des revenus mondiaux des semi-conducteurs étaient attribués aux États-Unis.
  • 20 à 30 % des équipements utilisés pour la fabrication de puces chinoises seraient produits en Chine en 2025, contre 10 % en 2022.

La Chine n’est plus à consi­dé­rer comme un concur­rent de seconde classe en matière d’in​no​va​tion tech­no­lo­gique. Depuis le milieu des années 2010, elle a prou­vé ses capa­ci­tés à se posi­tion­ner comme un acteur de pre­mier plan. Quant à ses per­for­mances dans la course mon­diale à l’IA, sans devan­cer les États-Unis, elle s’est lar­ge­ment démar­quée. À obser­ver le nombre de bre­vets chi­nois dépo­sés dans ce domaine, le rythme s’est net­te­ment accé­lé­ré depuis 2019. Selon l’Or­ga­ni­sa­tion Mon­diale de la Pro­prié­té Intel­lec­tuelle, Pékin a dépo­sé près de 30 000 bre­vets liés à l’IA géné­ra­tive entre 2014 et 2024.

Au tour­nant des années 2020, le géant chi­nois de la tech, Hua­wei, réa­lise une per­cée fai­sant craindre aux concur­rents amé­ri­cains la mise sur le mar­ché de puces chi­noises tout aus­si puis­santes que leurs pro­duits. Aujourd’​hui, selon les obser­va­tions de Pierre Sel, doc­to­rant à l’u​ni​ver​si​té de Vienne, « ses modèles d’IA en open source sont de meilleure qua­li­té que ceux déve­lop­pés aux États-Unis ».

DeepSeek‑R, un outil surestimé ?

En jan­vier 2025, l’en​tre​prise chi­noise Deep­Seek a sur­pris le monde entier en dévoi­lant Deep­Seek-R1, un modèle per­for­mant d’IA en open source, entraî­né pour une frac­tion du coût d’Ope­nAI, notam­ment grâce à un tra­vail d’in​gé​nie​rie qui a per­mis aux déve­lop­peurs de maxi­mi­ser l’u​ti​li​sa​tion des puces à leur dis­po­si­tion. Liang Wen­feng, son fon­da­teur issu du milieu de la finance quan­ti­ta­tive, sur­passe les per­for­mances de la tech état­su­nienne, tan­dis qu’Ope­nAI sem­blait jus​qu’a​lors indétrônable.

Plus sur­pre­nant encore, il réa­lise cette per­for­mance avec des coûts réduits et sans avoir accès aux puces les plus effi­caces. Pierre Sel nuance cette réus­site en pré­ci­sant que « l’ac​cès aux puces avan­cées n’est pas cou­pé. La star­tup a cer­tai­ne­ment pu béné­fi­cier du mar­ché noir malai­sien »1 et aurait « entraî­né » son modèle via les modèles amé­ri­cains. Quant au coût réel, si Deep­Seek le pré­sente à 6 mil­lions de dol­lars, « ce mon­tant exclut les mon­tants liés au cycle de déve­lop­pe­ment ain­si qu’à la mise en place des infra­struc­tures »2, réta­blit le cher­cheur. L’ap​pa​ri​tion sou­daine de ce modèle a, par la suite, lar­ge­ment été ins­tru­men­ta­li­sée par Pékin comme par Washing­ton, avec en toile de fond des objec­tifs poli­tiques et commerciaux.

L’IA générative selon Pékin, un incontournable pour le futur de la Chine

Le Par­ti com­mu­niste chi­nois (PCC) place l’IA au centre de son archi­tec­ture éco­no­mique et, plus spé­ci­fi­que­ment, prône un déploie­ment pano­ra­mique de l’IA géné­ra­tive. Le rap­port du Centre d’in­for­ma­tion du réseau Inter­net de Chine (2025) pro­meut une « adop­tion crois­sante » de ces tech­no­lo­gies et rap­pelle que l’u​sage des « assis­tants intel­li­gents » est déjà cou­rant dans de nom­breux sec­teurs, par­mi les­quels l’in​dus​trie, la consom­ma­tion, la san­té, la pré­vi­sion des catas­trophes et l’é­du­ca­tion. Des pro­pos offi­ciels qu’il convient de mani­pu­ler avec pré­cau­tion, comme le rap­pelle Pierre Sel, « de sérieux doutes demeurent quant à la qua­li­té de cette adop­tion ».

L’é​cart entre les deux États est à trou­ver du côté de la puis­sance de cal­cul, laquelle est déter­mi­née par les puces utilisées.

Selon les don­nées offi­cielles publiées par Pékin, la dif­fu­sion de ces tech­no­lo­gies aurait déjà atteint un stade avan­cé : « plus de 78 % des entre­prises inter­ro­gées uti­lisent une forme d’IA, allant du ser­vice client à la logis­tique ». Du coté des uti­li­sa­teurs, les chiffres parus en février 2026 font état de 600 mil­lions d’u​sa​gers de l’IA géné­ra­tive, sur un total de 1 125 mil­liards d’in​ter​nautes. Les pla­te­formes auraient, par ailleurs, trai­té plus de 600 mil­liards de requêtes par jour3.

Cette dif­fu­sion mas­sive, conju­guée à une uti­li­sa­tion de grande ampleur, implique des capa­ci­tés de cal­cul consi­dé­rables, une archi­tec­ture numé­rique ain­si que des infra­struc­tures à la hau­teur des ambi­tions affi­chées par le Par­ti. « Sur les capa­ci­tés de déve­lop­pe­ment, il ne fait aucun doute que la Chine pos­sède des res­sources tech­niques et humaines (et dans une moindre mesure finan­cière) simi­laires à celles des États-Unis. L’é​cart entre les deux États est à trou­ver du côté de la puis­sance de cal­cul, laquelle est déter­mi­née par les puces uti­li­sées », explique Pierre Sel.

Les semi-conducteurs : une priorité nationale

Sans conteste, les États-Unis dominent le mar­ché des semi-conduc­teurs, via des géants de la tech comme NVIDIA, Qual­comm ou AMD. En 2024–2025, plus de 50 % des reve­nus mon­diaux des semi-conduc­teurs étaient attri­bués aux États-Unis. De l’autre côté du Paci­fique, qua­si­ment un quart des puces ven­dues dans le monde en 2024 étaient ache­tées par des fabri­cants d’é​qui​pe​ments élec­tro­niques chi­nois, selon les esti­ma­tions de la Semi­con­duc­tor Indus­try Association.

En jan­vier 2025, peu de temps avant de quit­ter la Mai­son-Blanche, Joe Biden intro­duit une nou­velle régle­men­ta­tion : le Fra­me­work for Arti­fi­cial Intel­li­gence Dif­fu­sion. Ce texte visait à res­treindre l’ac­cès aux puces aux ache­teurs chi­nois. Un an et un pré­sident plus tard, un tour­nant tran­sac­tion­nel s’o​père. Donald Trump assou­plit les contrôles à l’ex​por​ta​tion en auto­ri­sant NVIDIA à vendre les puces H200, l’une des plus puis­santes mises à dis­po­si­tion de Pékin. En contre­par­tie, une taxe de 25 % doit être pré­le­vée par les États-Unis.

Consciente de cette fai­blesse stra­té­gique, le gou­ver­ne­ment chi­nois cherche à rega­gner sa sou­ve­rai­ne­té, notam­ment en inci­tant for­te­ment les indus­triels à déve­lop­per des alter­na­tives locales. Au demeu­rant, selon Pierre Sel, « les entre­prises peuvent choi­sir de pas­ser par un data cen­ter situé à l’é​tran​ger (sou­vent en Malai­sie ou à Sin­ga­pour), pour y entraî­ner des modèles d’IA. Ces data cen­ters ne sont pas sou­mis aux res­tric­tions amé­ri­caines et peuvent se pro­cu­rer des puces NVIDIA en toute liber­té ».4

Des prévisions défavorables pour la production de puces chinoises ?

Selon Chris McGuire, membre du think tank Coun­cil on Forei­gn Rela­tions et par­ti­san des contrôles à l’ex​port, l’é​cart se creuse entre les deux puis­sances. En pre­nant les esti­ma­tions les plus hautes, Hua­wei ne pro­dui­rait que 5 % de la puis­sance de cal­cul glo­bale de NVIDIA en 2025, 4 % en 2026 et 2 % en 20275. D’autres pointent une cer­taine pro­gres­sion : 20 à 30 % des équi­pe­ments uti­li­sés pour la fabri­ca­tion de puces chi­noises seraient pro­duits en Chine en 2025, contre 10 % en 20226.

Mal­gré un retard glo­bal pour la Chine dans cette course, Pierre Sel met en garde contre les conclu­sions hâtives. Il pointe notam­ment l’am​bi​guï​té des acteurs, ayant des inté­rêts plu­riels à exa­gé­rer l’a​vance des uns, ou mini­mi­ser la leur. De plus, les cri­tères uti­li­sés pour don­ner « l’a​van​tage » à un pays sur un autres sont flous. Ain­si, « si la Chine ne pos­sède pas les puces ni les modèles les plus puis­sants, ce sont ses modèles en sources ouvertes qui sont les plus téléchargés »7. Le télé­char­ge­ment n’in​duit pas sys­té­ma­ti­que­ment l’u​ti​li​sa​tion, néan­moins cette don­née conti­nue d’in​quié​ter les acteurs étatsuniens.

Figure 1. Top 10 des entre­prises chi­noises déten­trices de bre­vets dans les tech­no­lo­gies critiques
Alicia Piveteau
1https://​www​.tom​shard​ware​.com/tech-industry​/artificial-intelligence​/massive-366-percent-chip-shipment-surge-to-malaysia-amid-increased-nvidia-ai-gpu-smuggling-curbs-ahead-of-looming-sectoral-tariffs↑
2https://​inter​es​tin​gen​gi​nee​ring​.com/culture​/deepseeks-ai-training-cost-billion↑
356th Sta­tis­ti­cal Report on Chi­na’s Inter­net Deve­lop­ment↑
4https://​theed​ge​ma​lay​sia​.com/node​/759401↑
5https://​www​.cfr​.org/articles​/chinas-ai-chip-deficit-why-huawei-cant-catch-nvidia-and-us-export-controls-should-remain↑
6https://​legrand​con​ti​nent​.eu/fr​/2026​/02​/02​/la-chine-rattrape-rapidement-son-retard-en-matiere-dequipements-de-production-de-semi-conducteurs/↑
7Econo­mies of Open Intel­li­gence, novembre 2025↑

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