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Réarmement européen : capacités, budgets et dépendances

Industrie de défense : comment l’Eu​rope accroît sa production

avec Hélène Masson, maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique
Le 29 avril 2025 |
6 min. de lecture
Hé​lène Masson
Hélène Masson
maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique
En bref
  • La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Suède sont les principaux États européens concepteurs, producteurs et exportateurs d’armement.
  • Selon le SIPRI, la France se situe au second rang mondial des pays exportateurs d’armement sur la période 2020-2024, avec 18 Mds€ de prises de commandes en 2024.
  • L’émergence de nouveaux pôles de production à l’est et au sud-est de l’Europe illustre la volonté des États de détenir sur leur territoire des capacités industrielles et technologiques sur des segments stratégiques.
  • La montée en cadence des entreprises françaises de défense se poursuit, notamment avec les producteurs de systèmes d’artillerie, les munitions de moyens et gros calibres, les poudres et explosifs…
  • La Commission européenne a présenté en mars 2025 un train de mesures dans le cadre du plan ReArm Europe, destiné à stimuler les investissements de défense.

Les atouts et les moteurs européens

Hélène Mas­son. Les arme­ments et tech­no­lo­gies mili­taires pro­duits sur le sol euro­péen sont plu­riels et forment une offre euro­péenne rela­ti­ve­ment com­plète : aéro­nau­tique mili­taire (avions de com­bat, avions de trans­port et de mis­sion, héli­co­ptères, moteurs), arme­ment ter­restre (chars lourds, véhi­cules blin­dés médians et légers, véhi­cules logis­tiques et camions tac­tiques, sys­tèmes d’ar​tille​rie, muni­tions tous calibres, équi­pe­ments du com­bat­tant), naval mili­taire (sous-marins et navires de sur­face), spa­tial mili­taire, sys­tèmes de mis­siles (tac­tiques et stra­té­giques) ou encore élec­tro­nique de défense, TIC, cyber et sys­tèmes auto­nomes (drones tac­tiques notamment).

La France, le Royaume-Uni, l’Al​le​magne, l’I​ta​lie, l’Es​pagne et la Suède sont les prin­ci­paux États euro­péens concep­teurs, pro­duc­teurs et expor­ta­teurs d’ar​me​ment. Tou­te­fois, les Pays-Bas, la Fin­lande, la Nor­vège et la Bel­gique comptent éga­le­ment des capa­ci­tés indus­trielles et tech­no­lo­giques sur des seg­ments spé­ci­fiques ou dans la four­ni­ture d’é​qui​pe​ments et de sous-sys­tèmes. Cette offre s’é​toffe depuis l’in​va​sion russe de l’U​kraine avec un mou­ve­ment de renais­sance de l’in​dus​trie de défense à l’est de l’Eu​rope. Le phé­no­mène est ali­men­té par de fortes ambi­tions natio­nales en Pologne, en Hon­grie, en Répu­blique tchèque, en Slo­va­quie, en Rou­ma­nie et dans les États baltes.

La France, leader dans la production européenne ?

Lea­der euro­péen, la France se situe au second rang mon­dial des pays expor­ta­teurs d’ar​me​ment sur la période 2020–2024, selon le SIPRI. Avec 18 mil­liards d’eu​ros de prises de com­mandes, l’an​née 2024 repré­sente un second haut point his­to­rique après celui de 2022 à 27 mil­liards d’eu​ros (contre 8,2 mil­liards d’eu​ros en 2023). His­to­ri­que­ment, l’offre fran­çaise est fon­dée sur des sys­tèmes d’armes com­plexes et haut de gamme, avec des ventes tirées par les avions de com­bat (Rafale), les sous-marins nucléaires d’at​taque (Bar­ra­cu­da), les sous-marins à pro­pul­sion conven­tion­nelle (Scor­pène), et plus récem­ment, par les sys­tèmes d’ar​tille​rie (canons Cae­sar) et les sys­tèmes de mis­siles (Mis­tral et Aster notamment).

Les com­pé­tences fran­çaises dans le domaine de la dis­sua­sion nucléaire sont éga­le­ment recon­nues, même si elles relèvent d’un péri­mètre exclu­si­ve­ment natio­nal. La base indus­trielle et tech­no­lo­gique de défense fran­çaise est struc­tu­rée autour d’un noyau dur de maîtres d’œuvre indus­triels, têtes de filière (Das­sault Avia­tion, Naval Group, branches fran­çaises de KNDS et MBDA, Air­bus Defence & Space, et Air­bus Heli­cop­ters, Aria­ne­Group), et de grands sys­té­miers-équi­pe­men­tiers (Thales, Safran). Elle compte une myriade d’E​TI et de PME spé­cia­li­sées, inter­ve­nant comme sous-trai­tants ou four­nis­seurs d’offres com­plètes, telles que Euren­co dans le domaine des poudres et explo­sifs, ou Exail pour la robo­tique navale.

Tandis que chaque pays européen tend à renforcer ses propres capacités, un risque d’é​par​pille​ment ou de concurrence intra-européenne est-il à prévoir ?

L’é​mer​gence de nou­veaux pôles régio­naux de pro­duc­tion, à l’est comme au sud-est de l’Eu​rope, illustre la volon­té d’É​tats se sen­tant mena­cés de déte­nir sur leur ter­ri­toire natio­nal des capa­ci­tés indus­trielles et tech­no­lo­giques sur des seg­ments consi­dé­rés comme stra­té­giques (véhi­cules blin­dés, armes, muni­tions, drones). Si cette évo­lu­tion accen­tue la concur­rence intra-euro­péenne, elle ouvre éga­le­ment de nou­velles oppor­tu­ni­tés de par­te­na­riats entre les entre­prises du vieux conti­nent, via des coopé­ra­tions inter­éta­tiques et inter­in­dus­trielles en matière d’ar​me​ment. Cette mon­tée en capa­ci­tés et en com­pé­tences à tra­vers toute l’Eu​rope devrait per­mettre aux États de recons­ti­tuer plus rapi­de­ment leurs stocks d’é​qui​pe​ments et de muni­tions, de mieux répondre aux besoins ukrai­niens et sur­tout d’être mieux pré­pa­rés aux exi­gences d’une future guerre de haute intensité.

Néan­moins, cette forte hausse de la demande sur le mar­ché euro­péen de la défense aiguise tou­jours plus les appé­tits des entre­prises concur­rentes amé­ri­caines, mais éga­le­ment israé­liennes, coréennes et turques. Pour béné­fi­cier de l’ef​fet de taille du mar­ché euro­péen et résis­ter à ces assauts, des opé­ra­tions de concen­tra­tion indus­trielle devront être menées dans les sec­teurs mar­qués par une frag­men­ta­tion his­to­rique de l’offre (ter­restre, naval, avions de com­bat), sous peine de perdre en com­pé­ti­ti­vi­té et de voir l’Eu​rope rétro­gra­dée au rang d’ob​ser​va​trice de la com­pé­ti­tion tech­no­lo­gique qui se joue entre les États-Unis et la Chine. Une volon­té poli­tique de la part des pays pro­duc­teurs euro­péens sera déter­mi­nante pour enga­ger ces consolidations.

« Renforcer nos armées le plus rapidement possible », c’est l’ob​jec​tif annoncé par Emmanuel Macron le 5 mars 2025. Les industries françaises avaient déjà augmenté la cadence au début de la guerre en Ukraine. Reste-t-il une marge de progression ? 

La mon­tée en cadence des entre­prises fran­çaises de défense a aug­men­té cres­cen­do au cours de l’an​née 2023 et sur­tout en 2024. En pre­mière ligne, figurent les pro­duc­teurs de sys­tèmes d’ar​tille​rie, muni­tions de moyens et gros calibres, poudres et explo­sifs, et sys­tèmes de mis­siles (KNDS, Euren­co et MBDA, en par­ti­cu­lier). La for­ma­li­sa­tion de com­mandes par l’É​tat fran­çais ou par des clients euro­péens (ou en anti­ci­pa­tion de ces mar­chés) a offert aux indus­triels et à leurs sous-trai­tants une meilleure visi­bi­li­té, per­met­tant d’être en mesure d’a​dap​ter leurs outils de pro­duc­tion (moder­ni­sa­tion des ate­liers, nou­velles machines-outils, embauches et for­ma­tion de sala­riés sup­plé­men­taires, consti­tu­tion de stocks de pièces et de matières pre­mières, relo­ca­li­sa­tion d’é​ta​blis​se​ments, etc.). Cette dyna­mique d’a​dap​ta​tion, tou­jours en cours, repose sur un mix de finan­ce­ments : des inves­tis­se­ments sur fonds propres, des aides publiques et, le cas échéant, des sub­ven­tions euro­péennes. Il res­te­ra tou­jours des marges de pro­gres­sion. Elles dépen­dront du niveau de com­mandes et de dis­po­ni­bi­li­té des res­sources humaines, maté­rielles et finan­cières, mais aus­si d’ac​cès aux matières premières.

Afin d’aug​men​ter les capacités de production, une réorientation des industries ou la relance de certaines lignes de production seront nécessaires. Quels sont les défis posés par ces processus ?

Contrai­re­ment à l’U​kraine, la France n’est pas en guerre, ni son éco­no­mie, sinon l’heure serait aux mesures d’ur​gence, aux réqui­si­tions et aux pro­duc­tions prio­ri­taires. Cepen­dant, pour ce qui est de l’aug​men​ta​tion des capa­ci­tés de pro­duc­tion, de nou­velles marges de manœuvre peuvent être trou­vées dans un contexte d’at​trac​ti​vi​té du mar­ché de la défense et de dif­fi­cul­tés de cer­tains sec­teurs civils comme l’au​to​mo​bile. L’exemple alle­mand en offre une bonne illus­tra­tion. Rhein­me­tall réoriente la pro­duc­tion d’une par­tie de ses éta­blis­se­ments spé­cia­li­sés dans le civil tout en pro­po­sant à Conti­nen­tal de reprendre une cen­taine de sala­riés d’un site en cours de fer­me­ture. KNDS Deut­schland va acqué­rir une usine du groupe fer­ro­viaire Alstom. En France, citons Thales qui a réorien­té à par­tir de 2023 la pro­duc­tion d’un de ses éta­blis­se­ments spé­cia­li­sés dans la fabri­ca­tion de cartes SIM vers des cartes élec­tro­niques des­ti­nées aux avions de combat.

Ces pro­ces­sus de réorien­ta­tion peuvent s’é​tendre sur un ou deux ans, voire plus, selon le niveau de tech­ni­ci­té requis. Si des PME sous-trai­tantes, déjà mar­quées par la crise Covid, cherchent aujourd’​hui un nou­veau souffle dans la défense, cette stra­té­gie de diver­si­fi­ca­tion néces­site de dis­po­ser de capa­ci­tés finan­cières, car les obs­tacles sont nom­breux : contraintes en matière de sécu­ri­té et sûre­té, for­ma­tion du per­son­nel, acqui­si­tion de nou­velles machines, délai de noti­fi­ca­tion des commandes. 

Financer la production européenne : le plan « ReArm Europe » est-il à la hauteur ?

Toute la dif­fi­cul­té réside dans le fait de trou­ver de nou­velles marges de manœuvre finan­cières lorsque le contexte éco­no­mique et social est ten­du dans nombre d’É​tats euro­péens. En juin 2025, l’O​TAN devrait fixer des objec­tifs ambi­tieux aux Alliés : un mini­mum de 3 % du PIB consa­crés à leur défense –  encore loin de la cible fixée par Donald Trump à 5 % –  et une part de 30 % dédiée aux équi­pe­ments. La Com­mis­sion euro­péenne a en effet pré­sen­té en mars 2025 un train de mesures dans le cadre du plan « ReArm Europe/Préparation à l’ho­ri­zon 2030 », des­ti­nées à sti­mu­ler les inves­tis­se­ments de défense. Il voit la mise en place d’un nou­vel ins­tru­ment (SAFE) sous la forme de prêts des­ti­nés aux États membres d’un mon­tant de 150 mil­liards d’eu​ros. Ces der­niers sont éga­le­ment invi­tés à acti­ver la clause déro­ga­toire natio­nale du pacte de sta­bi­li­té et de crois­sance pour aug­men­ter leurs dépenses de défense (maxi­mum de 1,5 % du PIB par an, pour une période de 4 ans).

S’il ne s’a​git pas, à pro­pre­ment par­ler, d’un plan de 800 mil­liards d’eu​ros, il repré­sente néan­moins un puis­sant inci­ta­tif pour mutua­li­ser les besoins, pro­cé­der à des achats com­muns et pro­duire plus dans des domaines capa­ci­taires jugés prio­ri­taires. Il ouvre la voie à un chan­ge­ment de para­digme en pro­dui­sant plus vite et en masse grâce à de nou­veaux pro­cess de fabri­ca­tion et une sim­pli­fi­ca­tion des pro­cé­dures d’a​chats.

Propos recueillis par Alicia Piveteau 

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