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Réarmement européen : capacités, budgets et dépendances

L’arsenal russe face à la somme européenne : quel rapport de force ?

avec Louise Souverbie, chercheuse à l’IRIS au sein du programme Défense, Stratégie, Armement
Le 21 avril 2026 |
5 min. de lecture
Louise Souverbie_VF
Louise Souverbie
chercheuse à l’IRIS au sein du programme Défense, Stratégie, Armement
En bref
  • Les armées européennes cumulées surpassent la Russie, qui conserve néanmoins des atouts réels en « frappe dans la profondeur » et en défense antimissile.
  • Les drones russes génèrent une asymétrie de coûts. Un Shahed à quelques dizaines de milliers d'euros oblige l'Europe à mobiliser des intercepteurs de 2 à 5 millions d'euros pièce.
  • La Russie s'est convertie à l’économie de guerre : Moscou consacre 6 % de son PIB à la défense, contourne les sanctions et a massivement augmenté sa production militaire.
  • Le plan SAFE permet à l’Europe un changement d'échelle avec 150 milliards d'euros de prêts remplaçant des subventions modestes pour financer des acquisitions militaires conjointes.
  • Le plan SAFE impose 65 % de composants européens et une capacité d'évolution des systèmes sans dépendance à des états tiers.

Mises en com­mun, les capa­ci­tés mili­taires des armées natio­nales au sein de l’Union euro­péenne sur­passent celles des forces armées russes, par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines aérien et mari­time. Tou­te­fois, Louise Sou­ver­bie, cher­cheuse à l’IRIS, sou­ligne qu’il ne faut pas mini­mi­ser les atouts stra­té­giques du Krem­lin : « les sys­tèmes inté­grés de défense aérienne et anti­mis­sile (IAMD – Inte­gra­ted air and mis­sile defence), ain­si que leur capa­ci­té de frappe dans la pro­fon­deur, consti­tuent de véri­tables points forts », avant de pré­ci­ser que ces frappes russes ont infli­gé d’importants dom­mages en Ukraine depuis le début de la guerre. En effet, l’armée russe a démon­tré son apti­tude à atteindre des cibles mili­taires ou éco­no­miques situées bien au-delà de la ligne de com­bat. Sans être déployées, ces capa­ci­tés de frappe à longue por­tée peuvent ali­men­ter une stra­té­gie d’intimidation.

L’arsenal balis­tique russe repose sur une pano­plie de mis­siles. Avec une por­tée d’environ 500 km, le modèle de mis­siles balis­tiques Iskan­der est le plus répan­du. Le mis­sile Kinz­hal (por­tée de 2 000 km) a été pré­sen­té comme invin­cible par la Rus­sie, bien qu’intercepté à plu­sieurs reprises par l’armée ukrai­nienne. Quant au mis­sile Orech­nik qui a frap­pé Dni­pro l’an­née der­nière, il aurait une por­tée de 3 000 à 5000 km. La défense russe compte éga­le­ment des mis­siles inter­con­ti­nen­taux, prin­ci­pa­le­ment réser­vés aux têtes nucléaires.

Contrer des drones peu coûteux mais destructeurs

Les Forces russes ont fait des armes dro­ni­sés un atout majeur. Le modèle Sha­hed d’o­ri­gine ira­nienne, peu coû­teux (quelques dizaines de mil­liers d’euros) capable de frap­per des cibles jus­qu’à 2500 km, est désor­mais au cœur de leur stra­té­gie. Selon Louise Sou­ver­bie « le drone Sha­hed a ren­ver­sé le rap­port de force en créant une asy­mé­trie des coûts entre les moyens de l’at­taque et ceux de la défense ». Un dés­équi­libre qui l’on constate éga­le­ment en mer Rouge, face aux Houthis.

Pour contrer les salves de drones dont l’efficacité repose sur une logique de satu­ra­tion-exploi­ta­tion (satu­ra­tion des défenses par une salve de drones ou mis­siles low cost, exploi­ta­tion et frappe par quelques mis­siles plus pré­cis), l’U.E doit déve­lop­per des capa­ci­tés d’in­ter­cep­tion diver­si­fiées afin d’éviter de mobi­li­ser uni­que­ment des inter­cep­teurs coû­teux. « A titre d’exemple, les inter­cep­teurs employés par les sys­tèmes fran­co-ita­lien SAMP/T, ou amé­ri­cain Patriot, coûtent cha­cun entre 2 et 5 mil­lions d’euros ».

D’une façon plus géné­rale, les états euro­péens ont acquis des équi­pe­ments repo­sant sur des tech­no­lo­gies de pointe, tan­dis que la Rus­sie a pri­vi­lé­gié la masse. Face à ce constat, les défenses euro­péennes cherchent à déve­lop­per leurs capa­ci­tés de défense aérienne « mul­ti­couche », com­bi­nant des sys­tèmes d’interception à très courte, courte, moyenne et longue por­tée et incluant des solu­tions moins cou­teuses aux côtés de sys­tèmes de pointe

Capacités de production : quelles évolutions ?

Si les infor­ma­tions four­nies par Mos­cou sont à uti­li­ser avec pré­cau­tion, un cer­tain nombre de rap­ports1 sou­lignent l’accroissement rapide et signi­fi­ca­tif des capa­ci­tés de pro­duc­tion de défense russe. En bas­cu­lant dans une logique d’économie de guerre,« le Krem­lin est par­ve­nu à bâtir un sys­tème cen­tra­li­sé, avec des réqui­si­tions, des limi­ta­tions des droits des sala­riés et une mobi­li­sa­tion de toute l’industrie russe pour sou­te­nir l’effort de guerre, tout en inves­tis­sant mas­si­ve­ment dans la créa­tion de nou­velles lignes de pro­duc­tion, et même, dans de nou­veaux sites de pro­duc­tion ». Par exemple, la Rus­sie fabrique désor­mais elle-même les drones Sha­hed (déno­mi­na­tion russe Geran) dans au moins deux nou­veaux sites au Tatars­tan », pré­cise Louise Souverbie.

Mal­gré les sanc­tions inter­na­tio­nales en vigueur, l’industrie russe a su sécu­ri­ser ses appro­vi­sion­ne­ments en com­po­sants élec­tro­niques stra­té­giques. « Un réseau d’entreprises a été mis en place, comme au Kaza­khs­tan, afin d’importer des tech­no­lo­gies et ain­si contour­ner sans grande dif­fi­cul­té les embar­gos ». Sur le plan bud­gé­taire, 6% du PIB russe est désor­mais consa­cré à la défense. En com­pa­rai­son, la Pologne est en tête du clas­se­ment pour les dépenses mili­taires (4,48 % du PIB natio­nal), sui­vi des États baltes (Litua­nie 4 %, Let­to­nie 3,73 %, Esto­nie 3,38 %), quant à la France, elle dépasse de peu la barre des 2% du PIB. Les dépenses mili­taires cumu­lées des 32 pays de l’Otan ont aug­men­té pour atteindre conjoin­te­ment les 1 588 mil­liards de dol­lars en 2025.

Les dépenses mili­taires des États membres de l’O­tan en 20252.

Avec le Plan SAFE, Bruxelles veut agir sur deux leviers simul­ta­né­ment : l’agrégation de la demande par des acqui­si­tions conjointes de maté­riel mili­taire, et, l’agrégation de l’offre via des pro­jets indus­triels impli­quant des entre­prises dans plu­sieurs états euro­péens, par exemple dans le domaine des muni­tions3. « Une série d’outils a vu le jour depuis le lan­ce­ment de la guerre en Ukraine en 2022 – ASAP pour la pro­duc­tion de muni­tions, EDIRPA pour les achats grou­pés- mais jusqu’à pré­sent les dis­po­si­tifs repo­saient sur des sub­ven­tions et se can­ton­naient à des pro­por­tions modestes », ajoute la cher­cheuse à l’IRIS.  Le plan SAFE, adop­té sous la forme d’un règle­ment en mai 2025, pro­pose un nou­veau méca­nisme et une nou­velle ampleur.

Des prêts à long terme (45 ans maxi­mum) rem­placent les sub­ven­tions. Doté d’une enve­loppe de 150 mil­liards d’eu­ros de prêts, cet ins­tru­ment s’inscrit dans le plan ReArm Europe (mars 2025, rebap­ti­sé depuis comme Rea­di­ness 2030), lequel pré­voyait de déblo­quer 800 mil­liards d’eu­ros pour la défense euro­péenne. La Com­mis­sion a déjà approu­vé les plans de finan­ce­ment natio­naux de 16 pays, dont l’Estonie, la Pologne, l’Italie ou encore la Fin­lande. Ce méca­nisme repose sur des cri­tères d’éligibilités visant à sou­te­nir l’industrie euro­péenne tout en main­te­nant une cer­taine flexi­bi­li­té pour cer­taines capa­ci­tés critiques.

Vers une autonomie stratégique ?

Selon les esti­ma­tions du SIPRI (Stock­holm Inter­na­tio­nal Peace Research Ins­ti­tute), entre 2020 et 2024, la moi­tié du maté­riel mili­taire est impor­té depuis l’extérieur de l’U.E. Par­mi ces achats, 64% seraient en pro­ve­nance des Etats-Unis. Pour pal­lier cette faille stra­té­gique, les cri­tères d’éligibilité pour accé­der aux prêts du plan SAFE sont ciblés : au moins 65% de la valeur des com­po­sants d’un équi­pe­ment ache­té doit être d’o­ri­gine euro­péenne, nor­vé­gienne ou ukrainienne.

Les pro­jets éli­gibles sont divi­sés en deux caté­go­ries, les « consom­mables et équi­pe­ments cou­rants »4 (muni­tions, mis­siles, l’ar­tille­rie), et, les sys­tèmes d’armes com­plexes (défense aérienne et anti­mis­siles, cata­ly­seurs stra­té­giques, l’IA, la tech­no­lo­gie quan­tique). Pour cette seconde caté­go­rie, les entre­prises euro­péennes obte­nant le contrat doivent d’être en mesure de faire évo­luer le pro­duit sans l’intervention d’un état tiers. « Cette clause vise à ren­for­cer une forme d’autonomie stra­té­gique en s’assurant de la capa­ci­té des entre­prises à adap­ter et à moder­ni­ser les équi­pe­ments euro­péens en toute indé­pen­dance » conclut Louise Souverbie.

Alicia Piveteau
1Pro­duits par exemple par la Royal Uni­ted Ser­vices Ins­ti­tute for Defence and Secu­ri­ty Stu­dies, ou la Fon­da­tion pour la Recherche Stra­té­gique https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/occasional-papers/winning-industrial-war-comparing-russia-europe-and-ukraine-2022–24
2https://www.touteleurope.eu/l‑ue-dans-le-monde/les-depenses-militaires-dans-l-union-europeenne/#:~:text=En%20haut%20de%20ce%20classement,44%2C3%20milliards%20%24
3https://defence-industry-space.ec.europa.eu/document/download/b694b109-fa2c-493e-bf1e-87768ae6469e_en?filename=ASAP%20factsheet.pdf
4Ter­mi­no­lo­gie employée par la régu­la­tion SAFE

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