Mises en commun, les capacités militaires des armées nationales au sein de l’Union européenne surpassent celles des forces armées russes, particulièrement dans les domaines aérien et maritime. Toutefois, Louise Souverbie, chercheuse à l’IRIS, souligne qu’il ne faut pas minimiser les atouts stratégiques du Kremlin : « les systèmes intégrés de défense aérienne et antimissile (IAMD – Integrated air and missile defence), ainsi que leur capacité de frappe dans la profondeur, constituent de véritables points forts », avant de préciser que ces frappes russes ont infligé d’importants dommages en Ukraine depuis le début de la guerre. En effet, l’armée russe a démontré son aptitude à atteindre des cibles militaires ou économiques situées bien au-delà de la ligne de combat. Sans être déployées, ces capacités de frappe à longue portée peuvent alimenter une stratégie d’intimidation.
L’arsenal balistique russe repose sur une panoplie de missiles. Avec une portée d’environ 500 km, le modèle de missiles balistiques Iskander est le plus répandu. Le missile Kinzhal (portée de 2 000 km) a été présenté comme invincible par la Russie, bien qu’intercepté à plusieurs reprises par l’armée ukrainienne. Quant au missile Orechnik qui a frappé Dnipro l’année dernière, il aurait une portée de 3 000 à 5000 km. La défense russe compte également des missiles intercontinentaux, principalement réservés aux têtes nucléaires.
Contrer des drones peu coûteux mais destructeurs
Les Forces russes ont fait des armes dronisés un atout majeur. Le modèle Shahed d’origine iranienne, peu coûteux (quelques dizaines de milliers d’euros) capable de frapper des cibles jusqu’à 2500 km, est désormais au cœur de leur stratégie. Selon Louise Souverbie « le drone Shahed a renversé le rapport de force en créant une asymétrie des coûts entre les moyens de l’attaque et ceux de la défense ». Un déséquilibre qui l’on constate également en mer Rouge, face aux Houthis.
Pour contrer les salves de drones dont l’efficacité repose sur une logique de saturation-exploitation (saturation des défenses par une salve de drones ou missiles low cost, exploitation et frappe par quelques missiles plus précis), l’U.E doit développer des capacités d’interception diversifiées afin d’éviter de mobiliser uniquement des intercepteurs coûteux. « A titre d’exemple, les intercepteurs employés par les systèmes franco-italien SAMP/T, ou américain Patriot, coûtent chacun entre 2 et 5 millions d’euros ».
D’une façon plus générale, les états européens ont acquis des équipements reposant sur des technologies de pointe, tandis que la Russie a privilégié la masse. Face à ce constat, les défenses européennes cherchent à développer leurs capacités de défense aérienne « multicouche », combinant des systèmes d’interception à très courte, courte, moyenne et longue portée et incluant des solutions moins couteuses aux côtés de systèmes de pointe
Capacités de production : quelles évolutions ?
Si les informations fournies par Moscou sont à utiliser avec précaution, un certain nombre de rapports1 soulignent l’accroissement rapide et significatif des capacités de production de défense russe. En basculant dans une logique d’économie de guerre,« le Kremlin est parvenu à bâtir un système centralisé, avec des réquisitions, des limitations des droits des salariés et une mobilisation de toute l’industrie russe pour soutenir l’effort de guerre, tout en investissant massivement dans la création de nouvelles lignes de production, et même, dans de nouveaux sites de production ». Par exemple, la Russie fabrique désormais elle-même les drones Shahed (dénomination russe Geran) dans au moins deux nouveaux sites au Tatarstan », précise Louise Souverbie.
Malgré les sanctions internationales en vigueur, l’industrie russe a su sécuriser ses approvisionnements en composants électroniques stratégiques. « Un réseau d’entreprises a été mis en place, comme au Kazakhstan, afin d’importer des technologies et ainsi contourner sans grande difficulté les embargos ». Sur le plan budgétaire, 6% du PIB russe est désormais consacré à la défense. En comparaison, la Pologne est en tête du classement pour les dépenses militaires (4,48 % du PIB national), suivi des États baltes (Lituanie 4 %, Lettonie 3,73 %, Estonie 3,38 %), quant à la France, elle dépasse de peu la barre des 2% du PIB. Les dépenses militaires cumulées des 32 pays de l’Otan ont augmenté pour atteindre conjointement les 1 588 milliards de dollars en 2025.

Avec le Plan SAFE, Bruxelles veut agir sur deux leviers simultanément : l’agrégation de la demande par des acquisitions conjointes de matériel militaire, et, l’agrégation de l’offre via des projets industriels impliquant des entreprises dans plusieurs états européens, par exemple dans le domaine des munitions3. « Une série d’outils a vu le jour depuis le lancement de la guerre en Ukraine en 2022 – ASAP pour la production de munitions, EDIRPA pour les achats groupés- mais jusqu’à présent les dispositifs reposaient sur des subventions et se cantonnaient à des proportions modestes », ajoute la chercheuse à l’IRIS. Le plan SAFE, adopté sous la forme d’un règlement en mai 2025, propose un nouveau mécanisme et une nouvelle ampleur.
Des prêts à long terme (45 ans maximum) remplacent les subventions. Doté d’une enveloppe de 150 milliards d’euros de prêts, cet instrument s’inscrit dans le plan ReArm Europe (mars 2025, rebaptisé depuis comme Readiness 2030), lequel prévoyait de débloquer 800 milliards d’euros pour la défense européenne. La Commission a déjà approuvé les plans de financement nationaux de 16 pays, dont l’Estonie, la Pologne, l’Italie ou encore la Finlande. Ce mécanisme repose sur des critères d’éligibilités visant à soutenir l’industrie européenne tout en maintenant une certaine flexibilité pour certaines capacités critiques.
Vers une autonomie stratégique ?
Selon les estimations du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), entre 2020 et 2024, la moitié du matériel militaire est importé depuis l’extérieur de l’U.E. Parmi ces achats, 64% seraient en provenance des Etats-Unis. Pour pallier cette faille stratégique, les critères d’éligibilité pour accéder aux prêts du plan SAFE sont ciblés : au moins 65% de la valeur des composants d’un équipement acheté doit être d’origine européenne, norvégienne ou ukrainienne.
Les projets éligibles sont divisés en deux catégories, les « consommables et équipements courants »4 (munitions, missiles, l’artillerie), et, les systèmes d’armes complexes (défense aérienne et antimissiles, catalyseurs stratégiques, l’IA, la technologie quantique). Pour cette seconde catégorie, les entreprises européennes obtenant le contrat doivent d’être en mesure de faire évoluer le produit sans l’intervention d’un état tiers. « Cette clause vise à renforcer une forme d’autonomie stratégique en s’assurant de la capacité des entreprises à adapter et à moderniser les équipements européens en toute indépendance » conclut Louise Souverbie.