Double exposure creative hologram of unfinished supertall building and Chinese flag
π Géopolitique
Entre puissance et fragilités : la Chine face à ses transitions

Les dessous d’un État ingénieur : pourquoi la Chine construit-elle vite et à grande échelle ?

avec Dan Wang, chercheur au Hoover History Lab de Stanford University
Le 15 septembre 2026 |
5 min. de lecture
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Dan Wang
chercheur au Hoover History Lab de Stanford University
En bref
  • La Chine est un État ingénieur qui prend forme dans les années 1980, lorsque Deng Xiaoping arrive à la tête de l’État après les projets du « Grand Bond » (1958-1961) et de la « Révolution culturelle » (1966-1976) menés par Mao Zedong.
  • La classe dirigeante des années 1980 a promu des ingénieurs aux plus hautes fonctions étatiques, et, plus tard, dès 2002, les neuf membres du Comité permanent du Politburo étaient tous titulaires d’un diplôme d’ingénieur.
  • Le pays s’est doté d’une capacité hors norme à former des ingénieurs au service de son industrie, jusqu’à en faire un véritable atout stratégique.
  • Pékin privilégie un pouvoir technocratique tourné vers la construction, afin de maintenir ses objectifs de croissance, sans servir les intérêts de groupes ou d’individus.
  • En 2026, la Chine dépensait 13,5 % de son PIB dans le financement d’infrastructures, tandis que la moyenne des États-Unis était autour de 3 % ces trois dernières décennies.

En observant l’évolution de la Chine, vous la décrivez comme un État ingénieur qui construit à un rythme effréné, en suivant trois lignes directrices « construction, capitalisme et contrôle ».  Quelles en sont les racines historiques ?

La Chine est un État ingé­nieur qui a construit de façon fré­né­tique. Cette facette du pays prend forme dans les années 1980, lorsque Deng Xiao­ping arrive à la tête de l’État. Il façonne cette vision en réac­tion aux désastres lais­sés par les pro­jets du « Grand Bond » (1958–1961) et de la « Révo­lu­tion cultu­relle » (1966–1976) menés par son pré­dé­ces­seur, Mao Zedong.

À la fin de la période maoïste, un vaste pro­ces­sus de rat­tra­page est ini­tié pour com­bler rapi­de­ment le retard accu­mu­lé en matière d’infrastructures. Jusqu’alors, une grande par­tie de la popu­la­tion ne dis­po­sait pas de condi­tions de vie satis­fai­santes : les pénu­ries d’électricité se répé­taient, le réseau fer­ro­viaire était satu­ré, les côtes comp­taient très peu de ports et aucune auto­route n’a vu le jour avant 1993.

Face à ce manque criant d’infrastructures, la classe diri­geante des années 1980 s’est atta­chée à pro­mou­voir les ingé­nieurs aux plus hautes fonc­tions éta­tiques. Des rangs d’élèves, for­més sur un modèle d’inspiration sovié­tique, émergent. En quelques années, ils deviennent l’élite diri­geante du pays et, dès 2002, les neuf membres du Comi­té per­ma­nent du Polit­bu­ro1 étaient tous titu­laires d’un diplôme d’ingénieur (génie hydrau­lique, géo­lo­gie, ingé­nie­rie élec­trique, etc.).

Quel rôle la formation massive d’ingénieurs a‑t-elle joué dans l’essor économique et industriel de la Chine ?

Les ingé­nieurs sont, intrin­sè­que­ment, des bâtis­seurs. Leur pré­sence au sein de l’appareil d’État explique, en par­tie, qu’au cours des trois der­nières décen­nies, une gigan­tesque vague de construc­tions s’est répan­due sur le ter­ri­toire. Bar­rages hydrau­liques, auto­routes, loge­ments, ins­tal­la­tions solaires ou éoliennes sont sor­tis de terre. 

Le pays s’est doté d’une capa­ci­té hors norme à for­mer des ingé­nieurs au ser­vice de son indus­trie, jusqu’à en faire un véri­table atout stra­té­gique. Un repor­tage publié en 2012 dans le New York Times a révé­lé qu’au début de la pro­duc­tion de l’iPhone, Apple avait eu besoin de recru­ter près de neuf mille ingé­nieurs. À cette période aux États-Unis, il aurait fal­lu envi­ron neuf mois pour recru­ter un tel contin­gent, contrai­re­ment à la Chine, qui y est par­ve­nue en seule­ment deux semaines.

Cette capa­ci­té contri­bue aujourd’hui à faire de la Chine une super­puis­sance manu­fac­tu­rière, avec envi­ron un tiers de la capa­ci­té de pro­duc­tion mon­diale.  Ses usines pro­duisent envi­ron soixante mil­lions de voi­tures par an (un tiers élec­trique, les deux tiers ther­miques) et en matière de robo­tique, c’est par exemple l’un des seuls pays au monde à fabri­quer des drones grand public. Des points faibles sub­sistent, pour citer les semi-conduc­teurs ou l’aviation, mais la Chine sait désor­mais pro­duire des biens dont la qua­li­té riva­lise avec celle des pro­duc­tions euro­péennes et est-asiatiques. 

Cette culture de l’ingénierie au sommet de l’État a‑t-elle aussi transformé la manière dont Pékin traite les questions sociales ?

L’État ingé­nieur, qui se réclame du socia­lisme aux carac­té­ris­tiques chi­noises, existe pour appor­ter au peuple des amé­lio­ra­tions signi­fi­ca­tives et acquiert une forme de légi­ti­mi­té prin­ci­pa­le­ment via la réa­li­sa­tion de tra­vaux publics, sans avoir recours à des méca­nismes démo­cra­tiques. Dans cette concep­tion, les prin­cipes démo­cra­tiques sont per­çus comme de poten­tiels freins à la réa­li­sa­tion de grands pro­jets jugés néces­saires à l’intérêt com­mun. Pékin pri­vi­lé­gie ain­si un pou­voir tech­no­cra­tique afin de main­te­nir ses objec­tifs de crois­sance, sans ser­vir les inté­rêts de groupes ou d’individus.

L’ingénieur, dans son essence, suit cette ligne direc­trice, quitte à résoudre les enjeux sociaux comme des exer­cices de mathé­ma­tiques. La poli­tique de l’enfant unique (1979–2015) ou encore la ges­tion de la crise Covid l’ont par­ti­cu­liè­re­ment illus­tré. Le Par­ti se posi­tionne ain­si comme un chef d’orchestre coor­don­nant des actions uni­fiées et pre­nant des déci­sions qui dépassent l’entendement des citoyens.

Vous avez autant observé la Chine que les États-Unis. En quoi cette différence de formation des élites permet-elle de mieux saisir l’écart entre les deux puissances ?

C’est l’un des contrastes les plus sai­sis­sants entre les deux pays. Comme expli­qué, l’élite chi­noise est un ensemble tech­no­crate com­po­sé d’une majo­ri­té d’ingénieurs tour­nés vers la construc­tion. L’élite amé­ri­caine est quant à elle com­po­sée d’avocats for­mant une socié­té léga­liste, struc­tu­rée par les pro­cé­dures où l’obstruction est mon­naie cou­rante. De cette dif­fé­rence de for­ma­tion résulte un écart frap­pant sur les résul­tats. En quelques chiffres, la Chine dépen­sait 13,5 % de son PIB dans le finan­ce­ment d’infrastructures en 2026, tan­dis que la moyenne des États-Unis était autour de 3 % ces trois der­nières décennies.

La pro­duc­tion des éner­gies décar­bo­nées reste cer­tai­ne­ment l’exemple le plus pro­bant. Côté amé­ri­cain, ils ajou­taient 6 giga­watts de nou­velles ins­tal­la­tions éoliennes en 2023, contre 76 en Chine. Cette der­nière a, la même année, ins­tal­lé les deux tiers des cen­trales éoliennes et solaires mon­diales, soit quatre fois plus que les pays du G7 réunis. Les États-Unis conservent évi­dem­ment des atouts majeurs, entre leur force d’innovation dans les tech­no­lo­gies numé­riques et un réseau de par­te­na­riats inter­na­tio­naux, mais en matière de construc­tion, leur rivale est pas­sée maître.

Lors d’une visite offi­cielle qui s’est dérou­lée, sans accroc, en mai 2026 à Pékin, Donald Trump a démon­tré une cer­taine forme de res­pect pour Xi Jin­ping et le pou­voir qu’il concentre entre ses mains. Il semble le trai­ter d’égal à égal, consi­dère les pro­grès mili­taires réa­li­sés et a recon­nu les domaines dans les­quels la Chine excel­lait. Leur attrait res­pec­tif pour le pou­voir per­met une forme de com­pré­hen­sion entre les deux chefs d’État.

Après avoir analysé la culture politique et industrielle des deux superpuissances mondiales, vous consacrez quelques réflexions autour des pays européens que vous qualifiez d’optimistes coincés dans un « mausolée économique ». Comment peuvent-ils sortir de cette forme d’immobilisme ?

Les Euro­péens ne sont opti­mistes que par rap­port au pas­sé. Leur super­puis­sance est prin­ci­pa­le­ment dans leur mode de vie et leur patri­moine. Les méga­lo­poles chi­noises ou amé­ri­caines sont effec­ti­ve­ment laides par rap­port aux villes euro­péennes. Mais les deux puis­sances sont faites d’entrepreneurs réso­lu­ment ambi­tieux, tour­nés vers l’avenir et peu atta­chés aux idées du pas­sé. La Chine comme les États-Unis, à leur façon, inventent l’avenir.

À l’inverse, l’Union euro­péenne semble mener une bataille sur deux fronts : contre la Chine et contre l’industrie manu­fac­tu­rière. Et ils sont en train de perdre, en accu­mu­lant un retard consi­dé­rable face aux États-Unis (bio­tech­no­lo­gie, finance, logi­ciel, IA) et face à sa propre dés­in­dus­tria­li­sa­tion, expli­quée par une délo­ca­li­sa­tion vers les sites chi­nois. Il ne s’agira pas de se trans­for­mer en un État ingé­nieur, mais de prendre rapi­de­ment conscience de ce recul et d’établir un pro­gramme afin d’exceller dans un domaine.

Propos recueillis par Alicia Piveteau
1Prin­ci­pal centre de déci­sion au sein de l’État

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