En observant l’évolution de la Chine, vous la décrivez comme un État ingénieur qui construit à un rythme effréné, en suivant trois lignes directrices « construction, capitalisme et contrôle ». Quelles en sont les racines historiques ?
La Chine est un État ingénieur qui a construit de façon frénétique. Cette facette du pays prend forme dans les années 1980, lorsque Deng Xiaoping arrive à la tête de l’État. Il façonne cette vision en réaction aux désastres laissés par les projets du « Grand Bond » (1958–1961) et de la « Révolution culturelle » (1966–1976) menés par son prédécesseur, Mao Zedong.
À la fin de la période maoïste, un vaste processus de rattrapage est initié pour combler rapidement le retard accumulé en matière d’infrastructures. Jusqu’alors, une grande partie de la population ne disposait pas de conditions de vie satisfaisantes : les pénuries d’électricité se répétaient, le réseau ferroviaire était saturé, les côtes comptaient très peu de ports et aucune autoroute n’a vu le jour avant 1993.
Face à ce manque criant d’infrastructures, la classe dirigeante des années 1980 s’est attachée à promouvoir les ingénieurs aux plus hautes fonctions étatiques. Des rangs d’élèves, formés sur un modèle d’inspiration soviétique, émergent. En quelques années, ils deviennent l’élite dirigeante du pays et, dès 2002, les neuf membres du Comité permanent du Politburo1 étaient tous titulaires d’un diplôme d’ingénieur (génie hydraulique, géologie, ingénierie électrique, etc.).
Quel rôle la formation massive d’ingénieurs a‑t-elle joué dans l’essor économique et industriel de la Chine ?
Les ingénieurs sont, intrinsèquement, des bâtisseurs. Leur présence au sein de l’appareil d’État explique, en partie, qu’au cours des trois dernières décennies, une gigantesque vague de constructions s’est répandue sur le territoire. Barrages hydrauliques, autoroutes, logements, installations solaires ou éoliennes sont sortis de terre.
Le pays s’est doté d’une capacité hors norme à former des ingénieurs au service de son industrie, jusqu’à en faire un véritable atout stratégique. Un reportage publié en 2012 dans le New York Times a révélé qu’au début de la production de l’iPhone, Apple avait eu besoin de recruter près de neuf mille ingénieurs. À cette période aux États-Unis, il aurait fallu environ neuf mois pour recruter un tel contingent, contrairement à la Chine, qui y est parvenue en seulement deux semaines.
Cette capacité contribue aujourd’hui à faire de la Chine une superpuissance manufacturière, avec environ un tiers de la capacité de production mondiale. Ses usines produisent environ soixante millions de voitures par an (un tiers électrique, les deux tiers thermiques) et en matière de robotique, c’est par exemple l’un des seuls pays au monde à fabriquer des drones grand public. Des points faibles subsistent, pour citer les semi-conducteurs ou l’aviation, mais la Chine sait désormais produire des biens dont la qualité rivalise avec celle des productions européennes et est-asiatiques.
Cette culture de l’ingénierie au sommet de l’État a‑t-elle aussi transformé la manière dont Pékin traite les questions sociales ?
L’État ingénieur, qui se réclame du socialisme aux caractéristiques chinoises, existe pour apporter au peuple des améliorations significatives et acquiert une forme de légitimité principalement via la réalisation de travaux publics, sans avoir recours à des mécanismes démocratiques. Dans cette conception, les principes démocratiques sont perçus comme de potentiels freins à la réalisation de grands projets jugés nécessaires à l’intérêt commun. Pékin privilégie ainsi un pouvoir technocratique afin de maintenir ses objectifs de croissance, sans servir les intérêts de groupes ou d’individus.
L’ingénieur, dans son essence, suit cette ligne directrice, quitte à résoudre les enjeux sociaux comme des exercices de mathématiques. La politique de l’enfant unique (1979–2015) ou encore la gestion de la crise Covid l’ont particulièrement illustré. Le Parti se positionne ainsi comme un chef d’orchestre coordonnant des actions unifiées et prenant des décisions qui dépassent l’entendement des citoyens.
Vous avez autant observé la Chine que les États-Unis. En quoi cette différence de formation des élites permet-elle de mieux saisir l’écart entre les deux puissances ?
C’est l’un des contrastes les plus saisissants entre les deux pays. Comme expliqué, l’élite chinoise est un ensemble technocrate composé d’une majorité d’ingénieurs tournés vers la construction. L’élite américaine est quant à elle composée d’avocats formant une société légaliste, structurée par les procédures où l’obstruction est monnaie courante. De cette différence de formation résulte un écart frappant sur les résultats. En quelques chiffres, la Chine dépensait 13,5 % de son PIB dans le financement d’infrastructures en 2026, tandis que la moyenne des États-Unis était autour de 3 % ces trois dernières décennies.

La production des énergies décarbonées reste certainement l’exemple le plus probant. Côté américain, ils ajoutaient 6 gigawatts de nouvelles installations éoliennes en 2023, contre 76 en Chine. Cette dernière a, la même année, installé les deux tiers des centrales éoliennes et solaires mondiales, soit quatre fois plus que les pays du G7 réunis. Les États-Unis conservent évidemment des atouts majeurs, entre leur force d’innovation dans les technologies numériques et un réseau de partenariats internationaux, mais en matière de construction, leur rivale est passée maître.
Lors d’une visite officielle qui s’est déroulée, sans accroc, en mai 2026 à Pékin, Donald Trump a démontré une certaine forme de respect pour Xi Jinping et le pouvoir qu’il concentre entre ses mains. Il semble le traiter d’égal à égal, considère les progrès militaires réalisés et a reconnu les domaines dans lesquels la Chine excellait. Leur attrait respectif pour le pouvoir permet une forme de compréhension entre les deux chefs d’État.
Après avoir analysé la culture politique et industrielle des deux superpuissances mondiales, vous consacrez quelques réflexions autour des pays européens que vous qualifiez d’optimistes coincés dans un « mausolée économique ». Comment peuvent-ils sortir de cette forme d’immobilisme ?
Les Européens ne sont optimistes que par rapport au passé. Leur superpuissance est principalement dans leur mode de vie et leur patrimoine. Les mégalopoles chinoises ou américaines sont effectivement laides par rapport aux villes européennes. Mais les deux puissances sont faites d’entrepreneurs résolument ambitieux, tournés vers l’avenir et peu attachés aux idées du passé. La Chine comme les États-Unis, à leur façon, inventent l’avenir.
À l’inverse, l’Union européenne semble mener une bataille sur deux fronts : contre la Chine et contre l’industrie manufacturière. Et ils sont en train de perdre, en accumulant un retard considérable face aux États-Unis (biotechnologie, finance, logiciel, IA) et face à sa propre désindustrialisation, expliquée par une délocalisation vers les sites chinois. Il ne s’agira pas de se transformer en un État ingénieur, mais de prendre rapidement conscience de ce recul et d’établir un programme afin d’exceller dans un domaine.