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Laboratory equipment, microscope and computers. Brain models on screens. Rear view of scientist
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La microscopie multi-photon au service des maladies

Chiara
Chiara Stringari
chercheuse au Laboratoire d’optique et de biosciences (LOB*) de l’École polytechnique (IP Paris)
En bref
  • Pour comprendre les mécanismes et les processus physiologiques fondamentaux comme ceux de plusieurs pathologies, il est primordial d’observer l’activité métabolique cellulaire en temps réel avec une résolution subcellulaire.
  • En Biologie, il est courant de « taguer » des molécules avec des marqueurs de fluorescence, mais cela est une technique invasive, car on doit « rentrer » dans la cellule.
  • Cependant, il existe des molécules fluorescentes déjà présentes dans les cellules, que l’on peut stimuler, sans pour autant les intégrer artificiellement et interférer avec le système vivant.
  • Acquérir ce type de connaissance ouvre la voie à de nombreuses applications en médecine, car cela permet de cartographier le métabolisme des cellules — indicateur de leur activité. Ce qui, par exemple, permet l’identification du métabolisme de cellules cancéreuses, susceptibles de développer de nombreuses formes de cancers.

Chia­ra Strin­ga­ri, cher­cheuse au Labo­ra­toire d’optique et de bios­ciences de l’École poly­tech­nique (LOB), joue à la fron­tière de dif­fé­rentes dis­ci­plines scien­ti­fiques. Son but : déve­lop­per des tech­niques inno­vantes d’observation micro­sco­pique per­met­tant de car­to­gra­phier l’activité méta­bo­lique des cel­lules et des tis­sus avec plus de pré­ci­sion. Pour cela, elle emploie une tech­nique qui se base sur la micro­sco­pie optique à deux pho­tons. Ces deux pho­tons sont pro­je­tés sur la cel­lule ciblée, au tra­vers d’un laser, afin de faire réagir une molé­cule de cette cel­lule, la ren­dant visible par fluo­res­cence. Le fonc­tion­ne­ment d’une cel­lule saine est déter­mi­né par l’activité des molé­cules en son sein. Les obser­ver et carac­té­ri­ser leur temps de vie de fluo­res­cence avec plus de pré­ci­sion, nous per­met d’en iden­ti­fier leur signa­ture molé­cu­laire ain­si que leur fonc­tion­ne­ment nor­mal, et, par la suite, d’en éta­blir un diagnostic. 

Il est pri­mor­dial d’observer l’activité méta­bo­lique cel­lu­laire en temps réel avec une réso­lu­tion sub­cel­lu­laire, pour com­prendre les méca­nismes et les pro­ces­sus phy­sio­lo­giques fon­da­men­taux comme ceux de plu­sieurs patho­lo­gies. Pour se faire, il est cou­rant de « taguer » des molé­cules avec des mar­queurs de fluo­res­cence, mais cela néces­site une tech­nique inva­sive, car on doit « ren­trer » dans la cel­lule. Or, une tech­nique inva­sive aura tou­jours, même si très minime, un impact sur l’organisme obser­vé. Mais Chia­ra Strin­ga­ri, elle, exploite les molé­cules fluo­res­centes déjà pré­sentes dans les cel­lules — notam­ment NADH et FAD pré­sentes dans toutes nos cel­lules vivantes et don­nant une infor­ma­tion sur le méta­bo­lisme — de façon à pou­voir les sti­mu­ler, sans pour autant les inté­grer arti­fi­ciel­le­ment et inter­fé­rer avec le sys­tème vivant. Cette tech­nique n’en est encore qu’à sa phase pré­cli­nique. Les tests sur humain n’ont donc pas encore débu­té, les expé­riences se limitent encore au stade in vitro (sur des orga­nismes arti­fi­ciels) et in vivo (en par­ti­cu­lier sur le pois­son-zèbre et la souris).

Exemple d’u­ti­li­sa­tion de micro­sco­pie à deux pho­tons sur un pois­son-zèbre. Source : Chia­ra Strin­ga­ri1

Observer la molécule, sans la « taguer »

Pas­ser outre l’étape du « tag » rend donc cette tech­nique en déve­lop­pe­ment aus­si inno­vante qu’utile. « C’est le cœur de mes recherches, insiste Chia­ra Strin­ga­ri, déve­lop­per de nou­velles méthodes, uti­li­sant l’optique non linéaire, nous don­nant accès à des infor­ma­tions nou­velles, tout en uti­li­sant des contrastes ou des bio­mar­queurs endo­gènes — pro­vo­quant un contraste suf­fi­sant, pour rendre l’utilité de taguer obso­lète —, de façon à ce que cette tech­nique soit la moins inva­sive pos­sible. » La pos­si­bi­li­té d’observer l’activité des molé­cules, comme celle de toutes autres cel­lules de notre orga­nisme, au plus près, nous per­met ain­si de com­prendre leur déve­lop­pe­ment, sans por­ter poten­tiel­le­ment atteinte aux sys­tèmes bio­lo­gique observés. 

Micro­sco­pie de fluo­res­cence exci­tée à deux pho­tons de NADH et FAD dans la cel­lule souche de l’é­pi­derme d’une peau recons­truite. Source : Chia­ra Strin­ga­ri2
La micro­sco­pie à durée de vie de fluo­res­cence exci­tée à deux pho­tons du NADH et du FAD révèle des gra­dients méta­bo­liques dans la peau recons­truite. Source : Chia­ra Strin­ga­ri3

Acqué­rir ce type de connais­sance ouvre la voie à de nom­breuses appli­ca­tions en méde­cine, car cela per­met de car­to­gra­phier le méta­bo­lisme des cel­lules — indi­ca­teur de leur acti­vi­té. « D’autant que le méta­bo­lisme, qui est très impor­tant pour le déve­lop­pe­ment, agit sur l’épigénétique, pré­cise-t-elle. Le car­to­gra­phier nous per­met d’en faire un modèle, et de mieux com­prendre l’intérêt et le rôle des dif­fé­rentes connexions entre cel­lules. Et donc d’en com­prendre les inter­ac­tions qu’elles ont avec leur envi­ron­ne­ment. » Cela, par ailleurs, per­met l’identification du méta­bo­lisme des cel­lules can­cé­reuses, sus­cep­tibles de déve­lop­per de nom­breuses formes de can­cers. « Les bio­mar­queurs uti­li­sés ont per­mis de dis­so­cier les cel­lules saines des cel­lules can­cé­reuses. Nous per­met­tant ensuite d’établir des sous-types de méta­bo­lismes phé­no­ty­piques de cancer. » 

« Mieux comprendre le fonctionnement de nos cellules cérébrales »

« L’objectif n’étant pas le diag­nos­tic, cette tech­nique lui apporte, pour autant, de nom­breux outils pour le faci­li­ter. Mais selon moi, le plus impor­tant reste de mieux com­prendre le fonc­tion­ne­ment de nos cel­lules céré­brales. »

Ces obser­va­tions nous donnent des infor­ma­tions rela­tives à l’environnement des molé­cules. Ce qui per­met de com­prendre com­ment elles inter­agissent avec celui-ci, et com­ment il les active. Les cher­cheurs font une mesure expé­ri­men­tale à une échelle sub­cel­lu­laire (< 1 µm), afin d’en éta­blir une carte du méta­bo­lisme et d’identifier le manque ou l’abondance de cer­taines molé­cules dans nos cel­lules. D’autant que « chaque cel­lule a comme une sorte d’empreinte digi­tale de son méta­bo­lisme. » 

À l’aide d’une autre tech­nique sans mar­quage — celle de la géné­ra­tion de troi­sième har­mo­nique, com­plé­men­taire à celle de fluo­res­cence à deux pho­tons —, Chia­ra Strin­ga­ri tra­vaille notam­ment sur l’imagerie de la myé­line, une gaine lipi­dique entou­rant les neu­rones, qui est « très impor­tante dans la connexion et le sup­port méta­bo­lique des neu­rones, nous pré­cise-t-elle. Étu­dier une repré­sen­ta­tion 3D de myé­lines per­met la com­pré­hen­sion de l’impact que sa dégra­da­tion peut avoir sur le méta­bo­lisme des neu­rones, en com­bi­nai­son avec les don­nées obte­nues à l’aide de la tech­nique à deux pho­tons. Ce qui nous per­met d’en apprendre plus sur notre cer­veau, tout en don­nant des pistes pour la recherche dans le diag­nos­tic, les deux res­tant très com­plé­men­taires. » 

La sclé­rose en plaques est une mala­die por­tant atteinte à la myé­line, pro­vo­quant sa dégra­da­tion (démyé­li­ni­sa­tion) et une neu­ro­dé­gé­né­res­cence. Un tra­vail de recherche sur cette mala­die, en condi­tion ex vivo, a donc été entre­pris par Chia­ra Strin­ga­ri et son équipe, dans l’optique d’établir « les consé­quences bio­lo­giques de la patho­lo­gie de la myé­line au niveau du méta­bo­lisme cel­lu­laire et à celui des réseaux de neu­rones. » Com­pa­rer le fonc­tion­ne­ment de phases dis­tinctes, la myé­li­ni­sa­tion et la démyé­li­ni­sa­tion, per­met d’en apprendre plus sur son fonc­tion­ne­ment, son acti­vi­té cel­lu­laire, et sur­tout sa réparation. 

En effet, nom­breuses sont les mala­dies pro­vo­quées par la dégra­da­tion de cel­lules céré­brales, ce sont les mala­dies neu­ro­dé­gé­né­ra­tives. Les études entre­prises par la cher­cheuse pour­ront aider dans l’identification de stra­té­gies thé­ra­peu­tiques effi­caces. Et cela per­met­tra d’aller encore plus loin, en com­pre­nant com­ment une cel­lule enclenche sa dégra­da­tion, nous pour­rions, peut-être un jour, empê­cher ce processus. 

Propos recueillis par Pablo Andres
1Strin­ga­ri C., Abde­la­dim L., Mal­kin­son G., Mahou P., Soli­nas X., Lamarre I., Bri­zion S., Galey J.B, Supat­to W., Legouis R., Pena A.M., Beau­re­paire E. (2017)  Mul­ti­co­lor two-pho­ton ima­ging of endo­ge­nous fluo­ro­phores in living tis­sues by wave­length mixing Sci. Rep. 7(1):3792. https://www.nature.com/articles/s41598-017–03359‑8
2Ung T.P.L, Lim S., Soli­nas X., Mahou P., Ches­sel A., Marion­net C., Born­schlö­gl T., Beau­re­paire E., Ber­nerd F., Pena A.M.*, Strin­ga­ri C.* Simul­ta­neous NAD(P)H and FAD Fluo­res­cence Life­time Micro­sco­py of long UVA–induced meta­bo­lic stress in recons­truc­ted human skin. Scien­ti­fic Report, Sci Rep. 2021 11(1):22171. https://www.nature.com/articles/s41598-021–00126‑8
3Strin­ga­ri C., Abde­la­dim L., Mal­kin­son G., Mahou P., Soli­nas X., Lamarre I., Bri­zion S., Galey J.B, Supat­to W., Legouis R., Pena A.M., Beau­re­paire E. (2017)  Mul­ti­co­lor two-pho­ton ima­ging of endo­ge­nous fluo­ro­phores in living tis­sues by wave­length mixing Sci. Rep. 7(1):3792. https://www.nature.com/articles/s41598-017–03359‑8

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