MedTech : pourquoi le passage à l’échelle passe-t-il par les États-Unis ?
- Malgré des preuves scientifiques solides, l’IA en santé peine à entrer en routine clinique, comme l’illustre Volta Medical, start-up marseillaise spécialisée en cardiologie.
- Le marché américain est quasi incontournable : une ablation cardiaque y est remboursée 26 000 $, contre 7 000 € en France, créant une marge nette quatre fois supérieure.
- L’Europe reste fragmentée — un seul marquage CE, mais autant de systèmes de remboursement que de pays — face à un marché américain unifié et bien plus rémunérateur.
- La FDA évalue la cohérence scientifique d’un dossier, tandis que les organismes européens vérifient uniquement la conformité réglementaire, freinant l’innovation.
- Réussir en MedTech exige de combiner robustesse clinique, capacité entrepreneuriale et un modèle économique capable de casser les logiques traditionnelles du secteur.
La maturité technologique de l’intelligence artificielle en santé est aujourd’hui de plus en plus affirmée, son potentiel étant prouvé par de nombreux résultats de recherche. Pourtant, l’adoption dans les soins courants reste encore rare : peu d’outils sont véritablement entrés en routine clinique, tandis que le scepticisme des médecins et l’inquiétude des patients demeurent. Comprendre pourquoi et comment quelques acteurs parviennent à franchir ce seuil est devenu un enjeu stratégique majeur de la santé numérique. L’expérience de Volta Medical, start-up marseillaise spécialisée en rythmologie cardiaque fondée par Théophile Morh Durdez en 2016, offre à cet égard un exemple éclairant.
Un algorithme au service du rythmologue
Volta Medical s’est attaquée à l’un des problèmes les plus persistants de la cardiologie interventionnelle : le traitement de la fibrillation atriale (FA) persistante. Cette arythmie est la plus fréquente au monde et touche environ 12 millions de patients en Europe. Elle se caractérise par un tremblement désordonné des oreillettes qui est provoqué par des perturbations de la conduction électrique du cœur. Elle augmente significativement les risques d’AVC, de démence et d’insuffisance cardiaque. En ce qui concerne les cas les plus complexes, représentant les trois quarts des patients, le traitement par ablation par cathéter connaît un taux de réussite à long terme variant entre 50 et 60 %, en raison d’une faible capacité de reproduction entre les différents praticiens.
Les cardiologues rythmologues de l’hôpital Saint-Joseph de Marseille avaient développé une technique d’analyse en temps réel avec des électrocardiogrammes leur permettant d’identifier les zones à traiter de manière personnalisée. Si les résultats étaient prometteurs, la technique reposait cependant entièrement sur leur perception visuelle et restait non reproductible. « Le but était de reproduire ce que les médecins faisaient avec leurs yeux, mais avec une machine, pour rendre la technique reproductible », résume Théophile Morh Durdez. Alors jeune ingénieur polytechnicien, il code le premier prototype depuis le bureau même du service de rythmologie, après avoir assisté à plus d’une centaine d’ablations. « C’est une collaboration entre deux mondes — le monde de la médecine et celui de l’ingénieur », souligne-t-il. Ce qui encourage systématiquement les ingénieurs de Volta à passer du temps au bloc opératoire et à participer aux congrès de rythmologie.
Pour arriver à être rentable, en moyenne, les start-ups qui développent des dispositifs médicaux lèvent de l’ordre de 150 millions de dollars.
En 2025, Volta emploie une centaine de collaborateurs, a levé plus de 90 millions d’euros et 2 400 patients ont été traités dans ses centres partenaires. Son étude randomisée Tailored AF, parue dans Nature Medicine, démontre un gain de 18 % de succès à long terme chez les patients en FA persistante.
La loi des marges : le marché américain est-il incontournable ?
« Pour arriver à être rentable, en moyenne, les start-ups qui développent des dispositifs médicaux lèvent de l’ordre de 150 millions de dollars, indique Théophile Mohr Durdez. Cela altère évidemment la gouvernance de l’entreprise, qui est ensuite confiée à des fonds de capital-risque ». Au-delà de cette dépendance aux investisseurs, c’est la structure des marchés eux-mêmes qui crée l’asymétrie déterminante.
Le remboursement d’une procédure d’ablation de FA atteint 26 000 à 29 000 dollars aux États-Unis, contre environ 7 000 euros en France. Les coûts opérationnels américains étant à peine deux fois plus élevés, la marge nette y est structurellement quatre fois supérieure à volume égal. À cela s’ajoute la fragmentation du marché européen : une autorisation de mise sur le marché unique (le marquage CE), mais autant de systèmes de remboursement que de pays, chacun avec sa langue et ses règles. Face à un marché américain unifié et mieux rémunéré, un choix stratégique s’impose donc. Pour Volta, cela se traduit par un investissement commercial cinq fois plus conséquent qu’en Europe : 5 millions de dollars par an, outre-Atlantique, contre 1 million d’euros sur le continent. Bien que le niveau des paiements soit beaucoup plus élevé aux États-Unis et que cela soit très structurant pour toute l’industrie des dispositifs médicaux, Théophile Mohr Durdez note que cela ne rend pas le système américain pour autant souhaitable, à la fois d’un point de vue sociétal et d’un point de vue de l’efficacité du système de santé.

Cette orientation américaine ne signifie pas pour autant l’abandon de l’ancrage européen. Si chez Volta, la moitié du management est américain, et le président du conseil d’administration est californien, le siège reste à Marseille. L’écosystème européen demeure en effet très favorable pour la recherche clinique. L’étude Tailored AF en témoigne : 70 % de ses patients étaient européens, et la qualité de la recherche conduite en France et en Allemagne est excellente. Développer en Europe et commercialiser prioritairement aux États-Unis est un modèle optimal, selon Théophile Mohr Durdez.
Nicolas Castoldi, directeur délégué à l’innovation de l’AP-HP, observe le paradoxe que cela révèle à l’échelle du système : « D’un côté, j’ai des chercheurs qui quittent les États-Unis ; de l’autre, j’ai des start-ups françaises qui y partent. Chacun de ces deux mouvements est rationnel, mais il faut essayer de réfléchir et de travailler ensemble. »
Ce mouvement prend une résonance particulière au regard du programme Choose France for Science, lancé en mai 2025 par le président de la République dans le sillage de la politique scientifique instaurée par l’administration Trump. Nicolas Castoldi, qui en accompagne le développement, livre un premier bilan surprenant : sur les cinquante premiers lauréats sélectionnés, dix-neuf sont de nationalité américaine. « On pensait naïvement que ce serait d’abord un programme pour des chercheurs européens qui voudraient revenir en Europe », reconnaît-il. « En vérité, il y a un mouvement de départ qui s’est enclenché aux États-Unis, notamment dans le champ de la biologie santé. C’est le début de quelque chose — pas un effondrement, mais c’est réel. »
Deux freins réglementaires que l’Europe peine à surmonter
En Europe, les autorisations sont délivrées par des organismes notifiés privés à but lucratif, dont la logique est de vérifier point par point la conformité avec un texte réglementaire par le biais de normes. « La question n’est pas : est-ce que c’est scientifiquement crédible ? La question, pour l’auditeur européen, c’est : est-ce que les déclarations de la société sont conformes à la réglementation et, par là, est-ce que je peux décharger ma responsabilité vers la société ? », précise Théophile Mohr Durdez. La FDA, Food & Drug Administration, en tant qu’organisme public, questionne au contraire la cohérence scientifique globale du dossier, puisque sa mission est d’améliorer la santé des patients Américains et non de faire fructifier un business.
Sur le remboursement, Patrick Jourdain, directeur général de Ramsay GDS, défend aussi la France sur un point souvent sous-estimé : celui de l’aide à la recherche. Ramsay dispose ainsi d’une unité de recherche clinique dans le privé, validée et financée par le ministère, qui permet à ses cliniciens de publier environ un millier d’articles par an. Mais la difficulté commence précisément quand l’innovation doit entrer dans le marché. « En France, la question est de savoir comment vous faites entrer un nouveau paiement dans un tarif déjà très contraint. En gros, ça vous baisse votre marge. » Aux États-Unis, le mécanisme de bundled payment crée l’effet inverse : un second séjour pour la même pathologie est refacturé à l’établissement du premier séjour. Les hôpitaux américains ont donc un intérêt financier direct à investir dans tout ce qui améliore les taux de succès à long terme.
Le passage à l’échelle d’une innovation numérique en santé ne tient donc ni à la seule qualité de l’algorithme, ni à l’ampleur des publications cliniques. Il suppose, comme le formule Patrick Jourdain, de construire simultanément « deux montants » : une robustesse clinique qui fonde la légitimité thérapeutique, et une capacité entrepreneuriale qui structure l’accès aux marchés et aux capitaux. Nicolas Castoldi y ajoute une troisième dimension, celle du modèle économique lui-même : « Il y a deux grands modèles en MedTech — le dispositif à usage unique, ou la nouvelle version encore plus chère du même produit. Ce qui est intéressant, c’est ce pari de casser ces modèles en proposant des choses potentiellement beaucoup moins chères et plus performantes. » C’est précisément ce pari que Volta tente de tenir — et dont la soutenabilité, encore débattue, pourrait redéfinir les règles du jeu pour toute une génération d’innovateurs en santé numérique.

