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Notre petite voix intérieure est-elle notre conscience ?

Hélène Lœvenbruck
Hélène Lœvenbruck
directrice de recherche CNRS et responsable de l’équipe Langage du Laboratoire de Psychologie et Neurocognition à Grenoble
En bref
  • La conscience de soi existe sous deux formes. Elle peut être « minimale », partagée avec certains animaux non-humains, ou « élaborée », étendue dans le temps.
  • Une conscience de soi minimale, constituée d’expériences perceptives pures, sans médiation par le langage, semble exister chez les nourrissons. La conscience de soi élaborée serait échafaudée sur cette conscience de soi minimale et mettrait en jeu les outils lexicaux et syntaxiques.
  • Par la pratique du langage, l’être humain se crée une identité, un soi étendu dans le temps. En inhibant la production du langage à voix haute, en simulant intérieurement le langage, les êtres humains peuvent secrètement développer leur conscience de soi.
  • La mémoire autobiographique peut elle aussi être renforcée par l’endophasie. On peut évoquer des souvenirs, se rappeler un évènement passé, en se parlant intérieurement.
  • Dans les deux premières années de vie, les souvenirs autobiographiques sont quasiment absents. Ce serait le développement du langage qui permettrait la structuration des connaissances personnelles.

Je me dis que…

Donc, je suis ?

Le lan­gage nous per­met de com­mu­ni­quer à autrui nos pen­sées, nos émo­tions et nos sen­ti­ments. Cette fonc­tion com­mu­nica­tive est essen­tielle. On par­le avec les autres, mais on se par­le aus­si à soi-même, intérieure­ment, pour penser. Car le lan­gage a aus­si une fonc­tion cog­ni­tive, comme l’avaient déjà perçu les savants égyp­tiens de l’Ancien Empire et les philosophes grecs de Hér­a­clite à Aris­tote, en pas­sant par Pla­ton. Puis, Descartes, dans le Dis­cours de la Méth­ode1 a révélé une troisième fonc­tion essen­tielle du lan­gage, métacog­ni­tive, celle de la recon­nais­sance du sujet pen­sant par lui-même : « Je pense donc je suis ».

Le lan­gage a en effet un rôle cru­cial dans la con­science de soi, qui peut être définie comme la recon­nais­sance de sa pro­pre exis­tence. Mais la notion cartési­enne du soi comme une sub­stance sta­ble et unifiée a été ques­tion­née, car le soi est con­tin­gent aux sit­u­a­tions, il est dans un mou­ve­ment per­pétuel. Les réflex­ions con­tem­po­raines en philoso­phie, lin­guis­tique et sci­ences cog­ni­tives ont per­mis d’avancer de nou­veaux élé­ments sur cette ques­tion de la con­science de soi. On peut con­sid­ér­er qu’elle s’échafaude grâce au lan­gage, à par­tir d’une con­science de soi dite « min­i­male » ou prim­i­tive, partagée avec cer­tains ani­maux non-humains2. La con­science de soi élaborée, éten­due dans le temps, dite con­science autonoé­tique, s’appuierait sur le lan­gage et sem­ble bien, elle, être spé­ci­fique à l’être humain.

Le langage comme instrument de la conscience de soi

Une con­science de soi min­i­male, con­sti­tuée d’expériences per­cep­tives pures, sans médi­a­tion par le lan­gage, sem­ble exis­ter chez les nour­ris­sons. La con­tin­gence visuo-pro­pri­o­cep­tive per­met d’associer le mou­ve­ment ressen­ti de son corps avec l’observation de son corps en mou­ve­ment. Elle con­tribuerait, chez le nour­ris­son, à l’expérience d’un soi dif­féren­cié, situé dans un lieu, avec un corps ayant des fron­tières délimitées.

La con­science de soi élaborée serait échafaudée sur cette con­science de soi min­i­male et met­trait en jeu les out­ils lex­i­caux et syn­tax­iques. L’acquisition des pronoms par l’enfant, vers l’âge de 2 ans, lui per­met de dif­férenci­er le « je » du « tu » ou le « mien » du « tien ». Elle indique l’émergence con­sciente du con­traste entre soi et autrui chez l’enfant. Ensuite, avec l’accroissement du vocab­u­laire, les démon­strat­ifs, les adverbes, les verbes con­jugués, qui organ­isent les rela­tions spa­tiales et tem­porelles, avec soi comme orig­ine (« ceci, ici, main­tenant, hier, demain »), l’enfant peut mieux se représen­ter soi et autrui. Il peut ain­si con­stru­ire des réc­its sur ses sou­venirs du passé et ses inten­tions futures.

Tout au long de la vie, par la pra­tique du lan­gage, l’être humain se crée une iden­tité, ou plutôt une ipséité, un soi éten­du dans le temps. Ain­si si, de façon évi­dente, le lan­gage per­met la com­mu­ni­ca­tion inter­hu­maine, son rôle majeur dans la pen­sée, d’une part, et dans la con­science autonoé­tique, d’autre part, a favorisé son intéri­or­i­sa­tion. En inhibant la pro­duc­tion du lan­gage à voix haute, en sim­u­lant intérieure­ment le lan­gage, les êtres humains peu­vent secrète­ment dévelop­per leur con­science de soi.

Acti­va­tion des régions cérébrales du lan­gage et de l’inhibition pen­dant la pro­duc­tion de parole intérieure (Pro­jet ANR Inner­Speech 2014–18, Grand­champ et al., 20193

Comme nous l’avons mon­tré au Lab­o­ra­toire de Psy­cholo­gie et Neu­roCog­ni­tion à Greno­ble, dans une étude de neu­roim­agerie en IRMf, lors de la pro­duc­tion de lan­gage intérieur, les régions cérébrales du lan­gage à voix haute sont activées, ain­si que des régions du cor­tex préfrontal, impliquées dans l’inhibition4. La pos­si­bil­ité de s’inhiber et de se par­ler intérieure­ment, ce que Georges Saint-Paul a nom­mé en 1892 « l’endophasie »5, sem­ble ain­si fon­da­men­tale. En se par­lant pour se remé­mor­er des sou­venirs, plan­i­fi­er des choses, en imag­in­er d’autres, ou même pour s’auto-critiquer, nous nous façon­nons une con­science de soi éten­due dans le temps.

L’endophasie : notre langage intérieur

Les liens entre l’endophasie, ou lan­gage intérieur, et la mémoire ont été beau­coup étudiés par les psy­cholin­guistes. Le lan­gage intérieur inter­ag­it en par­ti­c­uli­er avec la mémoire de tra­vail, cette mémoire à court terme qui nous per­met de stock­er et manip­uler des infor­ma­tions tem­po­raire­ment pour accom­plir une tâche. Pour retenir un numéro de télé­phone ou un code à com­pos­er, pour se sou­venir d’une liste de cours­es, on peut se les dire intérieure­ment, en boucle. La répéti­tion interne des mots à retenir per­met en effet de main­tenir tem­po­raire­ment l’information en mémoire. Ce type de mémoire de tra­vail passe par le son des mots. Cela peut d’ailleurs être véri­fié à l’aide d’une expéri­ence répliquée de nom­breuses fois, dans laque­lle on demande aux par­tic­i­pants de retenir une liste de mots6.

Par exem­ple :

camp, pied, clou, sol, mur

Ou bien :

doigt, poids, choix, roi, bois

Les mots qui se pronon­cent de la même façon sont sus­cep­ti­bles d’être con­fon­dus, ce qui entraîne un moins bon rap­pel de la sec­onde liste par rap­port à la pre­mière. C’est ce qu’on nomme l’effet de sim­i­lar­ité phonologique, un effet qui révèle que les par­tic­i­pants utilisent la répéti­tion intérieure des mots pour les retenir.

La mémoire auto­bi­ographique peut elle aus­si être ren­for­cée par l’endophasie. On peut évo­quer des sou­venirs, se rap­pel­er un évène­ment passé, en se par­lant intérieure­ment. La mémoire auto­bi­ographique s’appuie sur des con­struc­tions nar­ra­tives qui per­me­t­tent d’organiser les événe­ments de façon cohérente dans le temps, les inscrire dans une his­toire per­son­nelle. Les travaux sur le développe­ment de la mémoire chez l’enfant indiquent que dans les deux pre­mières années de vie, les sou­venirs auto­bi­ographiques sont qua­si­ment absents. Ce serait le développe­ment du lan­gage qui per­me­t­trait, plus tard, la struc­tura­tion des con­nais­sances per­son­nelles et l’établissement de sou­venirs auto­bi­ographiques organ­isés dans le temps.

Langage interne et externe : la poule et l’œuf

Quand l’enfant se met-il à par­ler dans sa tête ? Pour le psy­cho­logue Vygot­s­ki7, la parole intérieure est héritée de la parole à voix haute, via un proces­sus gradu­el d’internalisation qui se déroule pen­dant l’enfance. Comme Piaget avant lui, Vygot­s­ki a observé que l’enfant com­mence par se par­ler à voix haute. Dans cette phase, que Vygot­s­ki a nom­mée le « dis­cours privé », l’enfant joue et repro­duit seul des sit­u­a­tions de dia­logue. Puis, petit à petit, l’enfant apprend à inhiber ce com­porte­ment, il l’intériorise. Son dis­cours privé deviendrait lan­gage intérieur entre cinq et sept ans.

Des études de psy­cholo­gie expéri­men­tale récentes con­fir­ment l’hypothèse que l’enfant peut se par­ler intérieure­ment dès cet âge. Une expéri­ence clas­sique est le jeu de la Tour de Hanoï. Si pen­dant qu’il effectue la tâche, on empêche l’enfant de se par­ler dans sa tête, en lui faisant répéter à voix haute « ba ba ba ba », on observe que ses per­for­mances dimin­u­ent. Ceci sug­gère que l’enfant est capa­ble d’utiliser la parole intérieure pour plan­i­fi­er ses actions dès l’âge d’environ cinq ans8. Il est plus dif­fi­cile de savoir si le lan­gage intérieur est util­isé par les enfants dans ce type de tâch­es à des âges plus pré­co­ces, car leur baisse de per­for­mance peut sim­ple­ment être liée à des dif­fi­cultés de con­cen­tra­tion ou de raisonnement.

Toute­fois, cer­taines recherch­es récentes, notam­ment celles dirigées par Sharon Peperkamp à Paris9, sug­gèrent que les nour­ris­sons seraient capa­bles d’évoquer intérieure­ment le son de cer­tains mots dès l’âge de vingt mois, avant d’être capa­bles de les artic­uler à voix haute. Les chercheuses de l’équipe parisi­enne ont présen­té à des nour­ris­sons de vingt mois des images d’objets ou d’animaux, puis une voix nom­mant l’image. Elles ont util­isé des mots courts (comme « chat ») et longs (comme « tobog­gan »). Après la présen­ta­tion de l’image et du son, l’enfant voy­ait deux cas­es vides à l’écran. Puis l’image rem­plis­sait une des cas­es : la case gauche pour les mots courts et la case droite pour les mots longs. Cette étape était répétée plusieurs fois jusqu’à ce que le nour­ris­son com­prenne la règle implicite : mots courts à gauche, mots longs à droite. Après cette étape de famil­iari­sa­tion, les chercheuses présen­taient une image sans le son, par exem­ple un escar­got. Elles ont observé que les nour­ris­sons antic­i­paient et regar­daient du côté droit avant même que l’escargot rem­plisse la case de droite. Cette expéri­ence sug­gère que les nour­ris­sons de vingt mois peu­vent évo­quer intérieure­ment le son des mots et ain­si caté­goris­er les mots comme mono- ou tri-syl­labiques, alors qu’ils sont encore inca­pables de les artic­uler à voix haute.

Le développe­ment de cer­taines formes de lan­gage intérieur pour­rait ain­si précéder, voire être déter­mi­nant dans le développe­ment du lan­gage oral. La ques­tion reste ouverte. S’agit-il d’associations automa­tiques entre une image et une trace sonore mnésique ou de véri­ta­bles phénomènes de pro­duc­tion de parole intérieure ?

Propos recueillis par Pablo Andres

Pour aller plus loin sur le sujet du langage intérieur (ou endophasie) :

1René Descartes, Dis­cours de la méth­ode pour bien con­duire sa rai­son et chercher la vérité dans les sci­ences, plus la diop­trique, les météores et la géométrie, 1637. https://​gal​li​ca​.bnf​.fr/​a​r​k​:​/​1​2​1​4​8​/​b​d​6​t​5​3​7​2​3​4​8​5​/​f​9​.item
2Gor­don G. Gallup, « Chim­panzees: self-recog­ni­tion », Sci­ence, vol. 167, no 3914,‎ 2 jan­vi­er 1970, p. 86–87 (PMID 4982211, DOI 10.1126/science.167.3914.86).
3https://lpnc.univ-grenoble-alpes.fr/recherche/projets-en-cours‑0/innerspeech
4R. Grand­champ, L. Rapin, M. Per­rone-Bertolot­ti, C. Pichat, C. Haldin, E. Cousin, J.-P. Lachaux, M. Dohen, P. Per­ri­er, M. Gar­nier, M. Baciu et H. Lœven­bruck, « The Con­Di­alInt Mod­el: Con­den­sa­tion, Dialo­gal­i­ty, and Inten­tion­al­i­ty Dimen­sions of Inner Speech With­in a Hier­ar­chi­cal Pre­dic­tive Con­trol Frame­work », Fron­tiers in Psy­chol­o­gy, vol. 10, 2019.
5Georges Saint-Paul (1892), Essais sur le lan­gage intérieur, A. Stor­ck, Lyon.
6Con­rad, R. & Hull, A. J. [1964]. Infor­ma­tion, acoustic con­fu­sion and mem­o­ry span. British Jour­nal of Psy­chol­o­gy, 55, 429–432.
7Vygot­s­ki, L. S. (1934/1997), Pen­sée et lan­gage, Trad. française Françoise Sève. La Dis­pute, Paris.
8Lid­stone, J. S.; Meins, E. & Fer­ny­hough, C. (2010). The roles of pri­vate speech and inner speech in plan­ning dur­ing mid­dle child­hood: Evi­dence from a dual task par­a­digm. Jour­nal of Exper­i­men­tal Child Psy­chol­o­gy, 107, 438–451.
9Ngon, C. & Peperkamp, S. (2016). What infants know about the unsaid: Phono­log­i­cal cat­e­go­riza­tion in the absence of audi­to­ry input. Cog­ni­tion, 152, 53–60

Auteurs

Hélène Lœvenbruck

Hélène Lœvenbruck

directrice de recherche CNRS et responsable de l’équipe Langage du Laboratoire de Psychologie et Neurocognition à Grenoble

Hélène Lœvenbruck est directrice de recherche CNRS, responsable de l’équipe Langage du Laboratoire de Psychologie et NeuroCognition à Grenoble. Neurolinguiste, elle s’inscrit dans une démarche interdisciplinaire pour étudier trois fonctions essentielles du langage : la fonction sociale de communication, la fonction cognitive d’élaboration de la pensée, et la fonction métacognitive d’autonoèse ou de conscience de soi dans le temps. Ses travaux relèvent de la cybernétique verbale et visent à décrire les mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent la régulation de la production et de la réception du langage, dans ses différentes manifestations : à voix haute et intérieures.