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L’océan, dernier rempart contre le changement climatique ?

Des îles artificielles pour booster le puits de carbone océanique

avec Cédric Tard, directeur de recherche au CNRS, directeur du Laboratoire de Chimie Moléculaire (LCM), et professeur chargé de cours à l'Ecole Polytechnique (IP Paris)
Le 10 octobre 2023 |
4 min. de lecture
Cédric Tard
Cédric Tard
directeur de recherche au CNRS, directeur du Laboratoire de Chimie Moléculaire (LCM), et professeur chargé de cours à l'Ecole Polytechnique (IP Paris)
En bref
  • Le GIEC estime nécessaire la captation du CO2 anthropique par les océans pour limiter le réchauffement climatique à 2 °C.
  • Pour la première fois une solution visant à booster cette absorption va être testée : une île artificielle sera disposée sur le lac de l’École polytechnique (IP Paris).
  • Cette île sera équipée pour extraire le CO2 de l’eau pour augmenter sa capacité à capter le CO2 atmosphérique.
  • En parallèle, le modèle sera capable de produire de l’hydrogène pour produire du carburant de synthèse à partir de l’eau de mer.
  • Avec ce processus neutre en carbone, pas encore mature, les chercheurs espèrent pouvoir produire 1L de carburant par jour à partir de 4 m3 d’eau de mer.

Fer­ti­li­sa­tion du phy­to­planc­ton, alca­li­ni­sa­tion arti­fi­cielle… Les cher­cheurs s’intéressent à ces pro­cé­dés tech­no­lo­giques pour lut­ter contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. En boos­tant la capa­ci­té natu­relle d’absorption du CO2 des océans, ces solu­tions visent à contre­ba­lan­cer les émis­sions anthro­piques de CO2. Si le Groupe d’Experts Inter­gou­ver­ne­men­tal du Cli­mat (GIEC) estime que ce cap­tage est néces­saire pour limi­ter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique à 2 °C1, aucune de ces solu­tions n’est aujourd’hui déployée. Au sein du pro­jet XSeaO2, finan­cé par le fonds Ifker pour le cli­mat, Cédric Tard et ses col­lègues vont tes­ter pour la pre­mière fois l’une d’entre-elles sur le terrain.

Sur quelle solution s’appuie votre projet ?

Notre objec­tif est d’extraire le car­bone des océans pour aug­men­ter sa capa­ci­té à cap­ter le CO2 atmo­sphé­rique. Nous employons pour cela une solu­tion exis­tante : une cel­lule d’extraction élec­tro­chi­mique basée sur une mem­brane bipo­laire. En pra­tique, le pro­cé­dé consiste à cap­ter l’eau et à l’acidifier arti­fi­ciel­le­ment en pola­ri­sant des élec­trodes. En des­sous d’un pH 5, le car­bone inor­ga­nique dis­sous se trans­forme en gaz (en CO2) et est libé­ré. Nous récu­pé­rons ce gaz, et une eau d’un pH légè­re­ment plus basique est reje­tée en sor­tie. Ce pro­cé­dé d’extraction de CO2 fait l’objet de beau­coup de recherche actuel­le­ment, les meilleurs ren­de­ments sont de l’ordre de 60 % en CO2 extrait.

Il existe d’autres solutions pour booster la capacité d’absorption des océans. Quel est l’intérêt du procédé testé ?

Ici, le module d’extraction du CO2 est com­bi­né à d’autres outils au sein d’une île arti­fi­cielle. La par­ti­cu­la­ri­té ? Cette île pro­duit du car­bu­rant de syn­thèse. L’eau sera pom­pée au sein de deux cir­cuits. Dans le pre­mier, le CO2 est donc extrait de l’eau. Dans le deuxième, l’eau est d’abord désa­li­ni­sée puis trai­tée au sein d’un élec­tro­ly­seur pour pro­duire de l’hydrogène (H2). Enfin, l’hydrogène est com­bi­né avec le CO2 au sein d’un réac­teur pour for­mer le car­bu­rant de syn­thèse. Il peut ensuite être uti­li­sé dans des véhi­cules à pro­pul­sion ther­mique. Métha­nol, étha­nol, kéro­sène : plu­sieurs car­bu­rants de syn­thèse peuvent être fabri­qués, nous étu­dions actuel­le­ment la meilleure solu­tion à mettre en œuvre.

Jamais per­sonne n’a réus­si à tes­ter ce pro­cé­dé dans le monde, seul Google X Lab a essayé à une petite échelle, sans suc­cès. Nous sou­hai­tons tout d’abord démon­trer que le prin­cipe peut se véri­fier à l’échelle d’un lac.

Comment comptez-vous tester la viabilité de cette solution ?

D’ici un an, nous allons construire un pro­to­type qui sera dis­po­sé sur le lac de l’École poly­tech­nique. Un démons­tra­teur flot­tant d’environ 20 m2 contien­dra l’ensemble des modules néces­saires à la fabri­ca­tion du car­bu­rant de syn­thèse. Il sera accom­pa­gné de 300 m2 pan­neaux pho­to­vol­taïques flot­tants : la pro­duc­tion d’électricité renou­ve­lable est indis­pen­sable à ces îles arti­fi­cielles pour ali­men­ter les modules d’extraction et fabri­ca­tion de car­bu­rant. L’électrolyse de l’eau est le pro­cé­dé le plus consom­ma­teur d’énergie. Nous sou­hai­tons trai­ter 4 m3 d’eau par jour, ce qui devrait per­mettre de fabri­quer envi­ron 1L de car­bu­rant par jour. À la fin du pro­jet, nous espé­rons pou­voir réa­li­ser une ana­lyse du cycle de vie ain­si qu’une esti­ma­tion de la ren­ta­bi­li­té éco­no­mique du car­bu­rant pro­duit pour le com­pa­rer à d’autres pro­cé­dés de fabri­ca­tion de car­bu­rant de synthèse.

Ce démons­tra­teur sera un véri­table labo­ra­toire des­ti­né à l’ensemble de la com­mu­nau­té scien­ti­fique. Nous avons par exemple tra­vaillé sur l’acceptabilité socié­tale, et mis au point un desi­gn spé­ci­fique à l’aide de l’école d’architecture Penninghen.

Quels sont les verrous à la mise en œuvre de ces îles artificielles ?

Ils sont prin­ci­pa­le­ment tech­no­lo­giques. L’extraction du CO2 n’est pas encore un pro­cé­dé mature, et le com­bi­ner avec des modules de désa­li­ni­sa­tion, d’électrolyse et un réac­teur repré­sente un véri­table défi. L’autre contrainte majeure est l’utilisation de pan­neaux pho­to­vol­taïques flot­tants. Ces sys­tèmes ne sont, eux non plus, pas matures : il est néces­saire de fia­bi­li­ser leur uti­li­sa­tion en mer, dans un milieu agi­té et salé. Nous savons en revanche que leur effi­ca­ci­té sera accrue par rap­port aux ins­tal­la­tions ter­restres grâce au gain d’efficacité offert par la baisse de tem­pé­ra­ture du fait de la pré­sence d’eau et des cou­rants d’air sous les pan­neaux (+ 0,6 % pour chaque degré en moins).

Ocean Land­scape with big rocks at beau­ti­ful Sun­down time

La mer est un milieu avec de très fortes contraintes : il fau­dra s’assurer de la résis­tance des pan­neaux et du module de chi­mie aux tem­pêtes. Notre démons­tra­teur ne per­met­tra pas d’adresser l’ensemble de ces ques­tions puisqu’il sera déployé sur un lac. Mais il est une pre­mière étape pour tes­ter la via­bi­li­té du procédé.

Si ces îles artificielles venaient à être déployées à grande échelle, pourraient-elles présenter un risque environnemental ?

Le prin­ci­pal risque concerne le pro­cé­dé de désa­li­ni­sa­tion de l’eau. Les usines de désa­li­ni­sa­tion d’eau de mer sont une véri­table catas­trophe envi­ron­ne­men­tale en rai­son des effets des rejets de sau­mure en mer. Mais dans notre pro­cé­dé, la désa­li­ni­sa­tion ne sert que pour extraite l’hydrogène de l’eau par élec­tro­lyse. Or moins de 1 % de l’eau cap­tée ser­vi­ra à extraire de l’hydrogène : la grande majo­ri­té sera uti­li­sée pour extraire le CO2. Nous envi­sa­geons tout de même de tes­ter des élec­tro­ly­seurs qui fonc­tionnent avec du sel pour réduire les retom­bées envi­ron­ne­men­tales. Le pro­cé­dé d’extraction du CO2 ne pose pas de pro­blème : l’eau sera légè­re­ment plus basique en sor­tie, ce qui est sou­hai­té. Pour le reste, nous allons tra­vailler avec des bio­lo­gistes et éco­logues pour éva­luer l’impact de l’île arti­fi­cielle sur les éco­sys­tèmes du lac, aujourd’hui assez méconnus.

Avec cette solution, le carbone est pompé des océans, mais transformé en carburant de synthèse. Lors de l’utilisation du carburant, le CO2 capté est relargué dans l’atmosphère… Quel est l’intérêt pour atténuer le changement climatique ?

Pro­duire du car­bu­rant avec notre pro­cé­dé est neutre en car­bone : aucune éner­gie fos­sile n’est extraite. Mais c’est une étape inter­mé­diaire. À terme, nous sou­hai­te­rions extraire le CO2 de l’eau pour le séques­trer. Il n’existe pas encore de solu­tion tech­nique mature pour réa­li­ser cette démons­tra­tion sur le site de l’École poly­tech­nique, et le pro­cé­dé est peu répan­du à tra­vers le monde et son inté­rêt reste dis­cu­té.

Anaïs Marechal
1IPCC, 2022 : Cli­mate Change 2022 : Miti­ga­tion of Cli­mate Change. Contri­bu­tion of Wor­king Group III to the Sixth Assess­ment Report of the Inter­go­vern­men­tal Panel on Cli­mate Change [P.R. Shuk­la, J. Skea, R. Slade, A. Al Khour­da­jie, R. van Die­men, D. McCol­lum, M. Pathak, S. Some, P. Vyas, R. Fra­de­ra, M. Bel­ka­ce­mi, A. Hasi­ja, G. Lis­boa, S. Luz, J. Mal­ley, (eds.)]. Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, Cam­bridge, UK and New York, NY, USA. doi : 10.1017/9781009157926

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