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L’océan, un garde-fou climatique

Jean-Pierre Gattuso
Jean-Pierre Gattuso
directeur de recherche en océanographie au CNRS à Sorbonne Université et IDDRI-Sciences Po
Alexandre Magnan
Alexandre Magnan
chercheur sénior en « adaptation au changement climatique » à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI-Sciences Po)
En bref
  • L’océan est un « régulateur climatique » pour la planète. En 50 ans, il aura absorbé 93 % de l’excès de chaleur sur terre, et 25 % des rejets de CO2 par les activités humaines, limitant ainsi le réchauffement de l’atmosphère.
  • C’est toutefois au prix de répercussions importantes sur son fonctionnement chimique et physique, entre réchauffement, acidification, désoxygénation et élévation du niveau de la mer.
  • L’océan propose différentes solutions pour limiter le réchauffement climatique, que les chercheurs ont catégorisé. On a ainsi des solutions dites Décisives, À faible regret, Non prouvées et Risquées.
  • Si les mesures Décisives et À faible regret sont à l’évidence à prioriser pour l’action, elles ne seront pas suffisantes. La recherche scientifique doit continuer à explorer le champ des solutions Non prouvées et à comprendre les conditions d’application des solutions Risquées.

L’objectif est clair : main­tenir le réchauf­fe­ment glob­al « bien en dessous de +2°C » en 2100 – hausse con­sid­érée par rap­port à la péri­ode préin­dus­trielle. Cepen­dant, les efforts mon­di­aux mis en place pour atténuer les émis­sions de gaz à effet de serre sont insuff­isants. Pour favoris­er l’atteinte des objec­tifs de développe­ment durable des Nations unies, il est désor­mais cri­tique de relever l’ambition poli­tique tant en matière d’atténuation que d’adaptation des écosys­tèmes et des sociétés. Dans cette per­spec­tive, la ques­tion des oppor­tu­nités offertes par l’océan pour soutenir l’action cli­ma­tique inter­na­tionale se pose.

« À la fois acteur et victime, l’océan est une source de solutions »

L’océan — mers com­pris­es — est un « régu­la­teur cli­ma­tique » pour la planète (Fig. 1). Depuis les années 1970, il a absorbé 93 % de l’excès de chaleur sur terre, lim­i­tant ain­si le réchauf­fe­ment de l’atmosphère. Il a égale­ment piégé 25 à 30 % des émis­sions de CO2 d’origine humaine depuis 1750. Tout cela en plus d’avoir reçu la qua­si-total­ité de l’eau libérée par la fonte des glac­i­ers et des calottes polaires. Sans l’océan, le change­ment cli­ma­tique serait donc beau­coup plus intense qu’il ne l’est aujourd’hui.

C’est toute­fois au prix de réper­cus­sions impor­tantes sur son fonc­tion­nements chim­ique et physique, entre réchauf­fe­ment, acid­i­fi­ca­tion, désoxygé­na­tion et élé­va­tion du niveau marin. Ces boule­verse­ments ont des impli­ca­tions, déjà détecta­bles, sur les écosys­tèmes et leurs ser­vices, et sur les sociétés à tra­vers le monde12.

L’océan est donc à la fois un acteur et une vic­time du change­ment cli­ma­tique, et à ce titre, il est égale­ment une source de solu­tions poten­tielles. Nous avons éval­ué les prin­ci­pales mesures fondées sur l’océan qui ont été décrites dans la lit­téra­ture3. Elles cou­vrent à la fois l’atténuation et l’adaptation45 et font référence à la lutte con­tre les caus­es du change­ment cli­ma­tique, la pro­mo­tion de l’adaptation biologique, écologique et socié­tale, ain­si que la ges­tion des radi­a­tions solaires.

Catégoriser pour mieux agir

Selon dif­férents critères — l’efficacité, la fais­abil­ité, la durée des effets, les co-béné­fices, les désa­van­tages, la rentabil­ité et la gou­vern­abil­ité — ces approches fondées sur l’océan ont été éval­uées puis regroupées en 4 caté­gories : Déci­sives, À faible regret, Non prou­vées, et Risquées. Une telle caté­gori­sa­tion a voca­tion à guider l’élaboration et la mise en œuvre de poli­tiques cli­mat, mêlant atténu­a­tion et adap­ta­tion, et ce à divers­es échelles d’action. Du niveau inter­na­tion­al, dans le cadre de la révi­sion des Con­tri­bu­tions déter­minées au niveau nation­al, au niveau local, par des straté­gies d’actions con­crètes et plan­i­fiées, et en pas­sant par le niveau nation­al lors de la déf­i­ni­tion de Plans Climat.

Cette caté­gori­sa­tion sug­gère que, quelle que soit l’échelle de déci­sion per­ti­nente, des con­tri­bu­tions plus ambitieuses devraient stim­uler l’action reposant sur des solu­tions fondées sur l’océan en don­nant la pri­or­ité aux mesures Déci­sives (par exem­ple, les éner­gies marines renou­ve­lables) et À faible regret (par exem­ple, la con­ser­va­tion et la restau­ra­tion de la végé­ta­tion côtière, l’implication des com­mu­nautés locales dans les actions d’adaptation, ou encore la révi­sion des poli­tiques de réduc­tion du risque pour mieux tenir compte des évo­lu­tions cli­ma­tiques anticipées).

Les mesures Non Prou­vées ont une effi­cac­ité poten­tielle très élevée, mais ont pour l’heure été peu ou pas testées. Cer­taines d’entre elles, comme l’amélioration de la pro­duc­tiv­ité en haute mer et l’alcalinisation, peu­vent présen­ter des incon­vénients poten­tiels élevés. Il con­vient d’améliorer les con­nais­sances sur ces mesures Non prou­vées ain­si que celles qui sont jugées Risquées compte-tenu de leurs poten­tiels effets col­latéraux négat­ifs (par exem­ple, la régu­la­tion des radi­a­tions solaires).

Pas d’action sans planification

Il est égale­ment cru­cial de not­er que la per­ti­nence de cer­taines mesures dépen­dra forte­ment du con­texte dans lequel elles seront déployées. Si l’adaptation fondée sur les infra­struc­tures (digues côtières par exem­ple) peut, dans cer­taines sit­u­a­tions, offrir une solu­tion durable pour la réduc­tion du risque cli­ma­tique (Déci­sive), dans d’autres con­textes elle s’avérera con­tre-pro­duc­tive sur le long terme (Risquée). De même, la relo­cal­i­sa­tion des per­son­nes et des activ­ités économiques peut être déter­mi­nante à terme pour les lit­toraux de basse alti­tude (Déci­sive), à con­di­tion qu’un long proces­sus de plan­i­fi­ca­tion et d’accompagnement lui soit asso­cié en amont, et sans lequel il y a un risque élevé d’accroissement de la vul­néra­bil­ité des pop­u­la­tions et activ­ités délo­cal­isées (Risquée).

Un autre élé­ment de com­plex­ité repose sur le con­stat qu’aucune des mesures ne se suf­fi­ra à elle seule. C’est donc dans des com­bi­naisons de répons­es — en fonc­tion des spé­ci­ficités con­textuelles — qu’il fau­dra chercher l’identification d’une « solu­tion cli­mat » robuste. Si les mesures Déci­sives et À faible regret sont à l’évidence à pri­oris­er pour l’action, il est impor­tant de com­pren­dre que la mise en œuvre inté­grale des mesures Déci­sives n’éliminera pas com­plète­ment les risques côtiers. De même, l’efficacité à long terme des mesures À faible regret, en par­ti­c­uli­er les solu­tions fondées sur la nature, sera en par­tie déter­minée par le niveau futur de réchauf­fe­ment plané­taire. Dès lors, la recherche sci­en­tifique doit con­tin­uer à explor­er le champ des solu­tions Non prou­vées et à com­pren­dre les con­di­tions d’application des solu­tions Risquées.

Cet élé­ment de diag­nos­tic ren­voie à un principe clé de l’action cli­ma­tique : ne pas penser en ter­mes de solu­tions indi­vidu­elles idéal­isées, mais en terme de « tra­jec­toires » d’atténuation et d’adaptation. Des tra­jec­toires reposant sur le séquençage d’une diver­sité de répons­es dans le temps, en fonc­tion des nou­velles con­nais­sances sur le change­ment cli­ma­tique et de ses impacts au niveau glob­al comme territorial.

1https://​doi​.org/​1​0​.​1​1​2​6​/​s​c​i​e​n​c​e​.​a​a​c4722
2https://​www​.iddri​.org/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​i​m​p​o​r​t​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​p​b​0​4​1​5​_​a​m​-​e​t​-​a​l​.​_​o​c​e​a​n​s​-​a​n​d​-​c​l​i​m​a​t​e​-​f​r.pdf
3https://​doi​.org/​1​0​.​3​3​8​9​/​f​m​a​r​s​.​2​0​1​8​.​00337
4https://​www​.iddri​.org/​f​r​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​-​e​t​-​e​v​e​n​e​m​e​n​t​s​/​p​r​o​p​o​s​i​t​i​o​n​s​/​l​e​-​r​o​l​e​-​p​o​t​e​n​t​i​e​l​-​d​e​-​l​o​c​e​a​n​-​d​a​n​s​-​l​a​c​t​i​o​n​-​c​l​i​m​a​tique
5https://​www​.ipcc​.ch/​s​i​t​e​/​a​s​s​e​t​s​/​u​p​l​o​a​d​s​/​s​i​t​e​s​/​3​/​2​0​1​9​/​1​1​/​0​5​_​S​R​O​C​C​_​C​h​0​1​_​F​I​N​A​L.pdf

Auteurs

Jean-Pierre Gattuso

Jean-Pierre Gattuso

directeur de recherche en océanographie au CNRS à Sorbonne Université et IDDRI-Sciences Po

Jean-Pierre Gattuso est directeur de recherche au CNRS à Sorbonne Université et à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI-Sciences Po). Il étudie les effets du réchauffement et de l'acidification des océans sur les écosystèmes marins et les services écosystémiques. Il étudie également les solutions basées sur l’océan qui permettent de réduire et de s’adapter au changement climatique. Jean-Pierre Gattuso a co-édité le premier ouvrage sur l’acidification des océans et préside l’initiative de la Fondation Prince Albert II de Monaco “Ocean Acidification and other ocean Changes – Impacts and Solutions”. Il est coauteur de nombreux produits du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et a reçu plusieurs prix scientifiques. Il est membre élu de l’Académie européenne des sciences et de l’Academia Europaea.

Alexandre Magnan

Alexandre Magnan

chercheur sénior en « adaptation au changement climatique » à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI-Sciences Po)

Les recherches d’Alexandre Magnan portent sur l'identification de « trajectoires d’adaptation » des littoraux (petites îles des océans Indien et Pacifique notamment) et sur le développement de méthodes par jugement d’experts pour évaluer les progrès d’adaptation au niveau international. Il est titulaire d'un doctorat en géographie et d'une habilitation à diriger des recherches, et auteur du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat - Groupe de travail 2 « Impact, vulnérabilité, adaptation », Rapport spécial sur les océans et la cryosphère en 2019, et Sixième Rapport d’Évaluation en 2022).