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Confiance dans les scientifiques : 68 pays passés au crible

Claudia Teran-Escobar_VF
Claudia Teran-Escobar
maîtresse de conférences en psychologie sociale appliquée à l’Université Paris Nanterre
En bref
  • Avec une moyenne de 3,62 (sur une échelle allant de 1 à 5) ; la confiance envers les scientifiques est loin d’être mauvaise à l’échelle mondiale.
  • Les 20 pays de l’Union européenne intégrés à l’étude se situent pour l’essentiel dans le ventre mou du classement.
  • Contrairement à une idée communément admise, le fait d’avoir poursuivi des études supérieures n’est, dans la plupart des pays, pas corrélé avec une meilleure confiance en la science.
  • À l’échelle mondiale, les croyants s’avèrent plus confiants envers les scientifiques que les non-croyants.
  • L’étude établit que plus on a une orientation à la dominance sociale forte, c’est-à-dire plus on adhère fortement la hiérarchie sociale fondée sur les groupes (ethniques, sociaux…), moins on fait confiance aux scientifiques.

68 pays cou­verts, 241 cher­cheurs et 179 orga­nismes impli­qués, près de 72 000 répon­dants : en 2025, a été publiée la plus grosse enquête sur la confiance envers les scien­ti­fiques jamais menée à l’échelle mon­diale, et ses résul­tats viennent bous­cu­ler cer­taines idées reçues. Nous en par­lons avec Clau­dia Teran-Esco­bar, ensei­gnante-cher­cheuse en psy­cho­lo­gie sociale de la san­té et de l’en­vi­ron­ne­ment à l’U­ni­ver­si­té Paris Nan­terre, qui fait par­tie des cher­cheurs impli­qués dans cette étude en France, et a coor­don­né le recueil de don­nées pour le pays.

Une confiance envers les scientifiques relativement bonne à l’échelle mondiale

Mais que recouvre exac­te­ment ici la notion de confiance envers les scien­ti­fiques ? Afin d’éviter les réponses trop abs­traites, les cher­cheurs l’ont éva­luée au tra­vers de quatre dimen­sions : la com­pé­tence per­çue des scien­ti­fiques, leur inté­gri­té, leur sou­ci de l’intérêt com­mun et leur ouver­ture à la cri­tique. Chaque dimen­sion a été mesu­rée à par­tir de trois ques­tions1. Sur ces quatre cri­tères, les opi­nions moyennes sur les 68 pays sont majo­ri­tai­re­ment posi­tives, avec tou­te­fois des nuances. Les scien­ti­fiques sont ain­si per­çus comme :

  • com­pé­tents (4,02 en moyenne, sur une échelle allant de 1 à 5), 78 % des répon­dants estiment notam­ment qu’ils sont qua­li­fiés pour mener des recherches à fort impact ;
  • plu­tôt intègres (3,58). 57 % des indi­vi­dus consi­dèrent en par­ti­cu­lier que les scien­ti­fiques sont honnêtes ;
  • plu­tôt sou­cieux des inté­rêts des autres (3,55). 64 % des inter­ro­gés estiment, par exemple, que la plu­part des scien­ti­fiques sont dési­reux d’améliorer la vie des autres, et 48 % qu’ils se sou­cient des inté­rêts des autres ;
  • moyen­ne­ment ouverts à la cri­tique (3,33). 42 % des répon­dants seule­ment estiment que les scien­ti­fiques tiennent compte, dans une cer­taine mesure, des opi­nions des autres.

Au total, avec une moyenne de 3,62 ; la confiance envers les scien­ti­fiques est loin d’être mau­vaise à l’échelle mon­diale, et aucun des pays consi­dé­rés ne pré­sente un score à la moyenne (3).

Tout en haut du clas­se­ment se trouvent l’Egypte (4,30) et l’Inde (4,26), sui­vies du Nigé­ria (3,98), du Kenya (3,95) et de l’Australie et du Ban­gla­desh (3,91). En bas, figurent l’Ethiopie et la Rus­sie (3,23 tous deux), la Boli­vie (3,22), le Kaza­khs­tan (3,13) et l’Albanie (3,05). Sait-on expli­quer cette répar­ti­tion ? « Avec les seuls résul­tats de l’étude, pas vrai­ment. Nous avons une piste d’explication par­tielle pour le haut du clas­se­ment : cer­tains pays y figu­rant sont très cor­rom­pus, et nous pen­sons qu’en com­pa­rai­son des poli­tiques, les scien­ti­fiques pour­raient y appa­raître comme par­ti­cu­liè­re­ment dignes de confiance. Mais cette hypo­thèse ne peut tout expli­quer, car des pays figu­rant ailleurs dans le clas­se­ment connaissent éga­le­ment de fort taux de cor­rup­tion », com­mente Clau­dia Teran-Esco­bar. « Pour mieux com­prendre ce qui dif­fé­ren­cie les pays les uns des autres, il fau­drait que nous puis­sions com­plé­ter les études dans les pays du sud glo­bal, sous-repré­sen­tés dans les enquêtes de ce type. »

Les 20 pays de l’Union euro­péenne2 inté­grés à l’étude se situent pour l’essentiel dans le ventre mou du clas­se­ment. Le top 3 des plus confiants est consti­tué de l’Espagne (3,9 ; 7e du clas­se­ment géné­ral), de l’Irlande (3,84 ; 14e) et de la Suède (3,78 ; 19e ex-aequo). La France se situe quant à elle assez net­te­ment sous la moyenne mon­diale (3,43), se clas­sant 51e sur le clas­se­ment mon­dial et 16e sur le clas­se­ment euro­péen devant Chypre et l’Autriche (3,42), la Grèce (3,39) et l’Italie (3,38). La moyenne des 20 pays s’établit à 3,57, très légè­re­ment en-des­sous de la moyenne mondiale.

Des critères démographiques peu explicatifs

Les cher­cheurs se sont aus­si pen­chés sur la répar­ti­tion de la confiance en fonc­tion de variables démo­gra­phiques clas­siques : genre, âge, niveau d’éducation, reve­nus, lieu de résidence.

Il appa­raît qu’au glo­bal, les femmes appa­raissent légè­re­ment plus confiantes que les hommes, et les per­sonnes âgées, les urbains, les per­sonnes diplô­mées et les per­sonnes à reve­nus éle­vés plus confiants res­pec­ti­ve­ment que les jeunes, les ruraux, les moins qua­li­fiées et les per­sonnes à bas reve­nus. « Mais il faut res­ter pru­dent dans l’interprétation de ces résul­tats : nous pos­tu­lons que ce n’est pas en soi parce que l’on est une femme, urbain ou que l’on a un haut reve­nu que l’on a plus confiance dans les scien­ti­fiques, mais plu­tôt parce qu’à tra­vers ces cri­tères se des­sinent des expé­riences dif­fé­rentes avec la science. Un urbain aura par exemple eu plus de chances d’entrer en contact avec des scien­ti­fiques qu’une per­sonne vivant à la cam­pagne », pré­cise Clau­dia Teran-Esco­bar. « Il faut par ailleurs noter que l’influence consta­tée pour l’ensemble de ces cri­tères reste très mesu­rée. Leur pou­voir expli­ca­tif est donc faible. » Et ce d’autant que ces moyennes cachent des dis­pa­ri­tés notables d’un pays à l’autre.

C’est notam­ment le cas pour le niveau d’éducation : contrai­re­ment à une idée com­mu­né­ment admise, et mal­gré un petit effet posi­tif consta­té à l’échelle mon­diale, le fait d’avoir pour­sui­vi des études supé­rieures n’est, dans la plu­part des pays, pas cor­ré­lé avec une meilleure confiance en la science. En France, l’effet existe, et bien que faible (0,015), il reste impor­tant par rap­port à d’autres pays.

Le lien entre confiance et orien­ta­tion poli­tique s’avère encore plus sur­pre­nant. « Des tra­vaux pré­cé­dentes ont mon­tré qu’aux États-Unis et dans une moindre mesure dans cer­tains pays euro­péens, les per­sonnes se décla­rant conser­va­trices ou de droite ont en géné­ral ten­dance à moins faire confiance à la science. À l’échelle mon­diale, ce n’est plus du tout évident car dans l’étude, les résul­tats dépen­daient de l’échelle uti­li­sée : droite contre gauche ou conser­va­teurs vs libé­raux. » Si l’étude confirme bien les résul­tats atten­dus aux États-Unis et dans plu­sieurs pays en Europe, elle met aus­si en évi­dence l’absence de lien entre la sen­si­bi­li­té poli­tique et la confiance envers les scien­ti­fiques dans la plu­part des pays, et même une confiance plus éle­vée chez les per­sonnes de droite dans cer­tains pays d’Europe de l’Est, d’Asie du Sud-Est et d’Afrique. En France, le lien est non significatif.

Autre idée reçue mise à mal : à l’échelle mon­diale, les croyants s’avèrent plus confiants envers les scien­ti­fiques que les non-croyants. « Ce résul­tat peut sur­prendre car on a par­fois l’idée inverse, en rai­son d’études menées sur ce sujet dans le nord glo­bal qui éta­blis­saient un lien néga­tif entre reli­gio­si­té et confiance dans la science. » Une enquête pré­cé­dente3 avait tou­te­fois déjà éta­bli que seules 29 % des per­sonnes à l’échelle mon­diale esti­maient que la science était en désac­cord avec leur reli­gion, et une autre4 que si le fait d’être croyant était asso­cié à des atti­tudes néga­tives vis-à-vis de la science aux États-Unis, ce lien était inexis­tant à l’échelle glo­bale. Là encore, cette moyenne cache tou­te­fois des dis­pa­ri­tés impor­tantes d’une région à l’autre et d’une reli­gion à l’autre. Les pays où la cor­ré­la­tion posi­tive entre reli­gio­si­té et confiance dans les scien­ti­fiques est la plus impor­tante sont l’Ouganda, la Géor­gie, la Tur­quie, le Ban­gla­desh et le Maroc.

L’attitude positive vis-à-vis de la science et l’ODS : des corrélations fortes

Les cor­ré­la­tions les plus uni­voques et les plus par­ta­gées se trouvent fina­le­ment du côté des cri­tères tou­chant à une cer­taine vision du monde.

Sans grande sur­prise, plus on consi­dère la science comme béné­fique, plus on adhère à sa méthode, plus on accepte d’en être dépen­dant sans tout maî­tri­ser soi-même, plus on fait confiance aux scien­ti­fiques. En revanche, le lien entre manque de confiance et popu­lisme scien­ti­fique — c’est-à-dire l’idée que la popu­la­tion géné­rale sait mieux ou devrait avoir plus de pou­voir que les scien­ti­fiques — quoique posi­tif, est mesuré.

L’étude éta­blit néan­moins que plus on a une orien­ta­tion à la domi­nance sociale forte, c’est-à-dire plus on adhère for­te­ment la hié­rar­chie sociale fon­dée sur les groupes (eth­niques, sociaux…), moins on fait confiance aux scien­ti­fiques. « C’est un des points les plus notables de ces tra­vaux. D’autres études5 ont mon­tré que les per­sonnes à forte orien­ta­tion à la domi­nance sociale ont aus­si ten­dance à se méfier plus faci­le­ment des sciences cli­ma­tiques ou des vac­cins », com­plète Clau­dia Teran-Escobar.

Les critères psychologiques, un levier pour renforcer la confiance ?

Ces résul­tats peuvent-ils don­ner des pistes pour ren­for­cer la confiance envers les scien­ti­fiques ? « Nous ne pou­vons pas jouer sur les cri­tères démo­gra­phiques. C’est donc une bonne nou­velle de décou­vrir qu’ils sont plus fai­ble­ment cor­ré­lés à la confiance que cer­tains cri­tères psy­cho­lo­giques », estime Clau­dia Teran-Esco­bar. « Quant à savoir quelles actions mettre en place… Nous pos­tu­lons qu’il faut aug­men­ter l’exposition à la science et aux scien­ti­fiques, déve­lop­per la science par­ti­ci­pa­tive, la repré­sen­ta­tion des scien­ti­fiques dans les médias. Mais à vrai dire, nous igno­rons quels sont les effets réels de ce type d’action, car les ini­tia­tives de ce genre, bien que nom­breuses, sont rare­ment éva­luées, à quelques excep­tions près6. La suite consis­te­ra donc à mener des études expé­ri­men­tales pour éva­luer le béné­fice de telles actions. » Les pre­miers auteurs de la publi­ca­tion se sont déjà lan­cés dans de tels travaux.

Anne Orliac
1Colo­gna, V., Mede, N.G., Ber­ger, S. et al. Trust in scien­tists and their role in socie­ty across 68 coun­tries. Nat Hum Behav 9, 713–730 (2025). https://doi.org/10.1038/s41562-024–02090‑5
2Espagne, Irlande, Suède, Dane­mark, Finance, Slo­vé­nie, Hon­grie, Por­tu­gal, Rou­ma­nie, Bel­gique, Pays-Bas, Pologne, Alle­magne, Bul­ga­rie, Répu­blique tchèque, France, Chypre, Autriche, Grèce, Ita­lie.
3Well­come Glo­bal Moni­tor : How Does the World Feel about Science and Health ? (Well­come, 2018); https://​well​come​.org/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​w​e​l​l​c​o​m​e​-​g​l​o​b​a​l​-​m​o​n​i​t​o​r​-​2​0​1​8.pdf
4McPhetres, J., Jong, J. & Zucker­man, M. Reli­gious Ame­ri­cans have less posi­tive atti­tudes toward science, but this does not extend to other cultures. Soc. Psy­chol. Pers. Sci. 12, 528–536 (2021).
5XAze­ve­do, F. & Jost, J. T. The ideo­lo­gi­cal basis of anti­scien­ti­fic atti­tudes : effects of autho­ri­ta­ria­nism, conser­va­tism, reli­gio­si­ty, social domi­nance, and sys­tem jus­ti­fi­ca­tion. Group Pro­cess. Inter­group Relat. 24, 518–549 (2021) et Kerr, J. R. & Wil­son, M. S. Right-wing autho­ri­ta­ria­nism and social domi­nance orien­ta­tion pre­dict rejec­tion of science and scien­tists. Group Pro­cess. Inter­group Relat. 24, 550–567 (2021).
6König, L. M., Altenmül­ler, M. S., Fick, J., Cru­sius, J., Gen­schow, O., & Sauer­land, M. (2025). How to com­mu­ni­cate science to the public ? Recom­men­da­tions for effec­tive writ­ten com­mu­ni­ca­tion deri­ved from a sys­te­ma­tic review. Zeit­schrift für Psy­cho­lo­gie, 233(1), 40–51. https://doi.org/10.1027/2151–2604/a000572

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