Crise de confiance dans la science : autopsie d’une inquiétude récurrente
- On observe dans le débat public un questionnement récurrent autour de la crise de confiance dans la science, qui serait mise en danger par le complotisme et une irrationalité grandissante..
- Pourtant, 80 % des Français feraient confiance dans la science, et une étude conclut à une confiance élevée dans la science à l’échelle globale.
- Selon une étude, les niveaux les plus hauts de confiance dans la science s’établissent en Égypte et en Inde ; la France serait légèrement au-dessous de la moyenne.
- Contrairement aux préjugés, en France, les chiffres suggèrent une certaine stabilité dans le temps de la confiance dans la science, à l’instar des États-Unis, bien que les républicains soient plus enclins à la défiance que les démocrates.
- En général, la confiance dans la science ne dépend pas de l’orientation politique, mais l’adhésion à certaines thèses peut être corrélée à la sensibilité partisane.
C’est devenu une rengaine au sein des organismes scientifiques et parmi les dirigeants politiques : la confiance dans la science serait ébranlée, mise en danger par un complotisme et une irrationalité grandissant au sein de la population et favorisés par l’explosion des usages numériques. Cette crainte est-elle fondée ? Pour démêler le vrai du faux, nous avons interrogé Hugo Mercier, directeur de recherches au CNRS, au sein de l’équipe Évolution et cognition sociale à l’Institut Jean Nicod, et Ben Seyd, politologue à l’université de Kent.
Quand est apparue cette inquiétude ?
Elle n’est en soi pas nouvelle, mais la visibilité qui lui est donnée, tout comme son intégration dans les politiques scientifiques, l’est. Elle a pris de l’ampleur au moment de la pandémie de Covid-19, sur fond de mouvements anti-vaccination et anti-confinement. « Cela s’est traduit par un déplacement du focus académique : nous sommes passés de modèles de “déficit de connaissance” – où l’obstacle à l’influence de la science est considéré comme reposant sur une compréhension insuffisante au sein de la population – à des modèles de “déficit de confiance” – où l’obstacle serait les évaluations négatives du public envers la science et les scientifiques », explique Ben Seyd.
La confiance dans la science est-elle en crise ?
Les données quantitatives démentent l’idée de crise de confiance généralisée1, 80 % des Français ont confiance dans la science, ce qui en fait l’une des « organisations » jugées les plus fiables, juste derrière les artisans et devant les hôpitaux, l’armée ou la gendarmerie.
Une vaste étude publiée dans Nature en 20252, portant sur 68 pays, conclut également à une confiance élevée dans la science à l’échelle globale : en moyenne, 3,62 sur une échelle de 1 à 5. Les niveaux les plus hauts sont observés en Égypte et en Inde (plus de 4,26) et les plus bas au Kazakhstan et en Albanie (moins de 3,13). Selon cette étude, le niveau de confiance en France s’établit légèrement au-dessous de la moyenne (3,43), ce qui n’est pas une surprise : dans les comparaisons internationales, la France se situe en règle générale dans la fourchette basse des pays à haut niveau d’éducation en ce qui concerne la confiance interpersonnelle ou la confiance envers les institutions.
Cette confiance a‑t-elle diminué ces dernières années ?
Pas massivement. En France, les chiffres suggèrent une certaine stabilité dans le temps. Une série de données homogènes courant de 2001 à 20203 évaluait à 84 % les Français déclarant avoir confiance dans la science en 2020, contre 87–89 % pour les vagues précédentes. Les données du baromètre Sciences Po/OpinionWay déjà cité, qui couvrent la période plus récente, indiquent quant à elles un taux de confiance de 78 % en 2020 et de 80 % en 2025.
Ailleurs dans le monde, on constate aussi une certaine constance lorsque des données longitudinales sont disponibles4. « Les États-Unis n’ont pas connu de baisse significative de la confiance depuis les années 1970. En Grande-Bretagne, elle a même augmenté depuis 1997. On observe bien un creux après la pandémie de Covid-19, surtout aux États-Unis, mais il touche aussi d’autres groupes : militaires, leaders religieux… », explique Ben Seyd.
Les scientifiques bénéficient-ils du même niveau de confiance que la science ?
Globalement, oui. « Lorsque la confiance envers la science et les scientifiques est mesurée conjointement, les distributions globales sont similaires », estime Ben Seyd. Cette adhésion massive cache cela dit des nuances : une étude publiée en 2024 dans PLOS One5 a par exemple montré que le niveau de confiance variait grandement selon la discipline. Elle est ainsi nettement plus forte pour les chercheurs en sciences physiques et naturelles que pour les politologues, économistes et sociologues.
La confiance dans la science dépend-elle de l’orientation politique ?
En général, non. L’adhésion à certaines thèses précises, sur l’origine du changement climatique ou les bienfaits de la vaccination, peut en revanche être corrélée à la sensibilité partisane. Mais quelques pays font exception à cette règle générale, avec une polarisation significative de la confiance dans la science en général selon la sensibilité politique. C’est notamment le cas des États-Unis, où les conservateurs font significativement moins confiance à la science que les libéraux depuis les années 20006.
Quel est le meilleur prédicteur de la confiance dans la science ?
Pour Hugo Mercier, « c’est le nombre d’années d’enseignement scientifique. Plus vous avez été exposés à de la science, plus vous avez confiance dans ses résultats7 ».
Les anti-vaccins sont-ils nombreux ?
Le mouvement anti-vaccination a été très médiatisé, mais « les personnes qui se déclarent fermement contre tous les vaccins sont en réalité peu nombreuses : typiquement 2 à 5 % de la population selon les pays8. En revanche, une part bien plus large présente une certaine versatilité en fonction du vaccin. Le vaccin contre le papillomavirus, par exemple, peine à convaincre en France », explique Hugo Mercier.
Et les personnes qui refusent le consensus autour du changement climatique ?
Selon un sondage IPSOS/EDF mené en 20259, 33 % des Français ne croient pas que le climat change (9 %) ou réfutent son origine humaine (24 %). Des chiffres légèrement au-dessous de la moyenne globale : 37 % de sceptiques, dont 10 % niant le changement climatique et 27 % son origine humaine. Toujours d’après ce sondage, « le climato-scepticisme ne progresse plus » et « les sceptiques ne profitent pas d’un climat d’opinion moins favorable à l’environnement », même aux États-Unis.
Le complotisme a‑t-il augmenté ces dernières années ?
Il n’existe pas de données robustes concernant l’évolution du complotisme en France. En 2022, une équipe de chercheurs américains et anglais a en revanche analysé10 l’évolution de la proportion d’Américains croyant à 46 théories du complot, certaines observations couvrant près d’un demi-siècle. Les chercheurs ont indiqué n’avoir observé aucune preuve d’une augmentation significative du complotisme sur les périodes étudiées, bien que la population soit convaincue du contraire (73 % des Américains pensent que les théories conspirationnistes sont actuellement « hors de contrôle », et 59 % que les gens sont plus enclins à adhérer à des théories conspirationnistes qu’il y a 25 ans).
Adhérer à une thèse complotiste, est-ce un signe de rejet de la science ?
La plupart du temps, non. Hugo Mercier et ses collègues ont précisément cherché à comprendre les contours réels de la défiance11 exprimée par les 5 à 10 % des personnes déclarant ne pas avoir confiance dans la science. Ils ont interrogé 792 participants américains sur leur confiance dans la science en général, sur leur adhésion au consensus scientifique sur des savoirs de base (durée de la rotation de la Terre autour du Soleil, taille relative de l’atome par rapport à l’électron, etc.) et sur leur degré de croyance en 10 thèses conspirationnistes (il y a eu un contact extraterrestre et cela a été caché au public, la terre est plate, etc.).
Résultat : l’adhésion aux savoirs scientifiques de base dans l’échantillon global est extrêmement élevée (plus de 95 %), mais elle l’est également au sein de ceux qui disent n’avoir pas confiance dans la science, ou qui adhèrent totalement à une thèse conspirationniste (plus de 87 % dans les deux cas). « Même les platistes adhèrent à tout… sauf au fait que la Terre est ronde », commente Hugo Mercier.
Comment expliquer que certaines personnes refusent sur certains sujets le consensus scientifique ?
Cela peut parfois s’expliquer par une sous-estimation du consensus. Une étude publiée dans Nature en 202412 a par exemple montré que souligner le consensus sur l’origine humaine du changement climatique avait un effet significatif, quoique léger, sur l’adhésion à ce fait.
Mais pour Hugo Mercier, lorsqu’on refuse un consensus, c’est dans la majorité des cas parce qu’il nous dérange. « Le cas du changement climatique est typique : accepter le consensus scientifique sur son origine humaine met en péril certains intérêts économiques. De plus, une partie de la population ne souhaite pas modifier ses comportements émettant des gaz à effet de serre et, par cohérence, affiche une certaine défiance vis-à-vis de l’existence du réchauffement climatique. Mais on ne peut pas dire que ces personnes sont irrationnelles ou adhéreront systématiquement à d’autres contre-vérités. »
L’information a‑t-elle un effet sur les comportements du public ?
Oui. L’expérience des campagnes de communication pour la vaccination contre la Covid-19 est également éclairante. « Avant la première vague de vaccination, près de 80 % des Français déclaraient ne pas vouloir se faire vacciner. Peu après le début de la campagne de vaccination et la communication qui l’a accompagnée, 80 % voulaient se faire vacciner », explique Hugo Mercier. Même résultat pour la vaccination contre le papillomavirus. « Lorsqu’on procède à des sensibilisations dans les écoles, le taux de vaccination augmente. »
La vulgarisation scientifique peut-elle améliorer la confiance dans la science ?
Oui. « La confiance dans la science s’explique en partie par le modèle “de l’impression rationnelle” : nous faisons d’autant plus confiance aux scientifiques que nous sommes impressionnés par les résultats qu’ils obtiennent. » Pour en arriver à cette conclusion, Hugo Mercier et ses collègues ont présenté à 696 participants britanniques deux textes décrivant le métier d’archéologue et d’entomologiste13. Le premier était émaillé d’informations propres à impressionner du type « les archéologues peuvent aujourd’hui savoir à quel âge une personne, morte depuis des dizaines de milliers d’années, a cessé de boire le lait de sa mère, grâce à la composition de ses dents ». Le second était rédigé dans un style neutre. Avoir été exposés aux présentations « impressionnantes » a conduit les participants à juger les scientifiques concernés comme plus compétents et leur discipline plus digne de confiance, malgré l’oubli quasi immédiat du contenu précis des textes.
L’IA générative peut-elle avoir un effet négatif sur notre esprit critique ?
« Difficile de se prononcer aujourd’hui. », temporise Hugo Mercier. Il se pourrait toutefois qu’elle recèle un potentiel inattendu. Un article paru dans Nature en 202514 montre qu’une discussion avec un LLM est capable de faire gagner 10 points sur 100 dans les intentions de vote, un résultat meilleur que celui obtenu via des spots vidéos. « Sa plus grande efficacité tiendrait à sa capacité à adapter finement les arguments aux interrogations des individus, ce qu’un simple message sans discussion ne peut pas faire. »

