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Le développement du numérique : aux dépens de l’humain ?

Pourquoi convoite-t-on nos données personnelles ?

Le 8 juin 2021 |
5min. de lecture
Marie-Laure Denis
Marie-Laure Denis
conseillère d'État et présidente de la CNIL
En bref
  • Les données personnelles – qui englobent toutes les informations permettant d’identifier une personne, de sa localisation à ses empreintes biométriques – sont particulièrement recherchées par les entreprises, en ce qu’elles permettent un meilleur ciblage publicitaire.
  • La CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) a pour mission de protéger les données personnelles des citoyens français, notamment en faisant appliquer le RGPD européen.
  • Marie-Laure Denis, présidente de la CNIL, revient ainsi sur les nombreuses évolutions du cadre règlementaire européen survenues en 2020, qui ont permis d’améliorer la protection des données dans les États membres de l’UE.
  • Elle explique également en quoi les données personnelles peuvent également être essentielles pour conduire des politiques publiques efficaces – notamment dans le cadre de la crise sanitaire.

Le Règle­ment euro­péen sur la pro­tec­tion des don­nées (RGPD) a fêté ses trois ans le 25 mai 2021. Après une année 2020 durant laquelle les outils numé­riques ont été mas­si­ve­ment déployés en rai­son de la pan­dé­mie de Covid-19, ce nou­vel anni­ver­saire éclaire d’une manière plus vive les enjeux liés à la pro­tec­tion de la vie pri­vée et à la sou­ve­rai­ne­té numé­rique euro­péenne. Il est l’occasion, pour la CNIL (Com­mis­sion natio­nale de l’in­for­ma­tique et des liber­tés), de rap­pe­ler en quoi consiste ce cadre règle­men­taire, ce qu’il vient pro­té­ger et ce qui est exac­te­ment « convoité ».

Le pétrole du XXIème siècle

Qu’est-ce, tout d’abord, qu’une « don­née per­son­nelle » ? Il ne s’agit pas de don­nées comme les autres, car elles ren­voient à des infor­ma­tions per­met­tant d’identifier une per­sonne, comme son nom, un numé­ro qui lui est asso­cié, ou ses empreintes digi­tales. Il est sou­vent dit que les don­nées per­son­nelles sont le pétrole du XXIème siècle, mais la notion de « ter­reau » semble plus per­ti­nente, tant elles ne valent que par l’utilisation qui en est faite. 

Un exemple clas­sique est celui des traces lais­sées en ligne par les inter­nautes, recueillies lors de leur navi­ga­tion par des cookies ou de leur usage d’objets connec­tés. La connais­sance pré­cise de nom­breux détails – tels que l’âge, la loca­li­sa­tion, les goûts, les com­por­te­ments d’achats, l’état de san­té ou même les pré­fé­rences idéo­lo­giques de leurs poten­tiels consom­ma­teurs – est très pré­cieuse pour les entre­prises, qui peuvent ain­si mieux seg­men­ter leur mar­ché. En quelques années, les don­nées per­son­nelles sont deve­nues des actifs finan­ciers stra­té­giques, qui sus­citent en par­ti­cu­lier l’appétit des GAFAM, comme en témoigne le bond spec­ta­cu­laire de leur chiffre d’affaires du pre­mier tri­mestre 2021 : 23,6 mil­liards de dol­lars de béné­fices nets pour Apple contre 11,2 à la même période l’année der­nière ; 17,93 mil­liards pour Alpha­bet, la mai­son-mère de Google, contre 6,8 en 2020 ; 9,5 mil­liards contre 4,9 l’année pas­sée pour Facebook. 

Un outil pour amé­lio­rer les poli­tiques publiques et la ges­tion de crise

Cepen­dant, et loin de ne ser­vir que des inté­rêts com­mer­ciaux, les don­nées per­son­nelles se révèlent éga­le­ment très utiles pour conduire des poli­tiques publiques effi­caces, tout spé­cia­le­ment en cette période de crise. Par exemple, dès le lan­ce­ment de la cam­pagne de vac­ci­na­tion contre le Covid-19, les Agences régio­nales de san­té ont dis­po­sé d’informations pour suivre quo­ti­dien­ne­ment l’avancée de la cou­ver­ture ter­ri­to­riale. Ain­si, depuis jan­vier, le sys­tème d’information Vac­cin Covid, déve­lop­pé par l’Assurance mala­die, assure au niveau natio­nal la tra­ça­bi­li­té des vac­cins et des étapes de la vac­ci­na­tion, de la pré-consul­ta­tion aux injections. 

L’accès aux don­nées est donc un véri­table enjeu pour l’Union euro­péenne, qui, consciente de sa dépen­dance aux sys­tèmes étran­gers, a fait de leur maî­trise le pilier de sa stra­té­gie de sou­ve­rai­ne­té numé­rique. Plu­sieurs évé­ne­ments majeurs ont mar­qué l’année 2020 en ce sens : l’arrêt Schrems II, ren­du par la Cour de jus­tice euro­péenne en juillet der­nier, qui a inva­li­dé le Pri­va­cy Shield per­met­tant le trans­fert des don­nées vers les États-Unis ; l’engagement de trans­fé­rer dans un délai de deux ans l’hébergement du Health Data Hub vers une solu­tion tech­nique per­met­tant de ne pas expo­ser ces don­nées sen­sibles à d’éventuelles demandes d’accès illé­gales au regard du RGPD ; enfin, le Digi­tal Gover­nance Act, le Digi­tal Ser­vices Act, le Digi­tal Mar­kets Act, et bien­tôt le Data Act (des ini­tia­tives légis­la­tives por­tées par Thier­ry Bre­ton), visent à actua­li­ser le socle juri­dique de notre future éco­no­mie euro­péenne de la donnée.

Pro­té­ger les don­nées de la cybercriminalité

Enfin, sans sur­prise, l’accès aux don­nées est source de convoi­tise pour les cyber­cri­mi­nels. En un an de confi­ne­ment, l’ANSSI (Agence natio­nale de la sécu­ri­té des sys­tèmes d’in­for­ma­tion) a vu le nombre d’attaques qua­dru­pler. Si les don­nées ban­caires et de san­té sont clas­si­que­ment visées, toute don­née peut aujourd’hui être ciblée, soit à des fins de nui­sance gra­tuite, soit à des fins de chan­tage. La CNIL, quant à elle, a reçu, dans le cadre du RGPD, près de 3 000 noti­fi­ca­tions de vio­la­tions de don­nées de la part des entre­prises en 2020, contre 2 300 en 2019. 

Le rôle du RGPD et de la CNIL dans la pro­tec­tion des données

Quels sont, jus­te­ment, le rôle du RGPD et de la CNIL dans ce contexte ? Le RGPD s’inscrit dans la conti­nui­té des valeurs huma­nistes de l’Union euro­péenne et encadre le trai­te­ment des don­nées per­son­nelles sur son ter­ri­toire, en met­tant les droits des citoyens au cœur de la régu­la­tion. Il har­mo­nise aus­si les obli­ga­tions deman­dées aux pro­fes­sion­nels et leur per­met de déve­lop­per leurs acti­vi­tés numé­riques en se fon­dant sur la confiance de leurs uti­li­sa­teurs. De cette manière, il est éga­le­ment un ins­tru­ment de cyber­sé­cu­ri­té, indis­so­ciable de la pro­tec­tion des données. 

En tant que régu­la­teur, la CNIL exerce quatre mis­sions : elle informe les per­sonnes de leurs droits, elle accom­pagne les orga­nismes dans leur mise en confor­mi­té, puis en contre­par­tie les contrôle, voire les sanc­tionne, et elle exerce un rôle de veille qui lui per­met de dia­lo­guer avec les éco­sys­tèmes d’innovation du numé­rique, des cher­cheurs aux startups. 

Un pre­mier cas pra­tique pou­vant illus­trer cette action est celui de la publi­ci­té en ligne, sec­teur clé de mise en confor­mi­té depuis 2018, avec plus de 20 % des plaintes annuelles liées au mar­ke­ting. Sans attendre l’adoption du règle­ment ePri­va­cy [qui pro­tège les com­mu­ni­ca­tions pri­vées des citoyens euro­péens de toute ingé­rence], la CNIL a adop­té une démarche de régu­la­tion prag­ma­tique en plu­sieurs étapes, en concer­ta­tion avec les acteurs concer­nés. Deux règles fon­da­men­tales en matière de dépôt de cookies en résultent : la clar­té de l’information et l’égale faci­li­té de les accep­ter ou les refuser.

Un autre champ prio­ri­taire déjà évo­qué est la cyber­sé­cu­ri­té. La CNIL, en com­plé­ment de l’action d’autres acteurs comme l’ANSSI, accom­pagne au quo­ti­dien les entre­prises dans leur bonne hygiène infor­ma­tique qui, outre son carac­tère obli­ga­toire, est deve­nue un consi­dé­rable atout stra­té­gique. Elle met ain­si à dis­po­si­tion sur son site de nom­breuses res­sources péda­go­giques, comme des bonnes pra­tiques en matière de télé­tra­vail à des­ti­na­tion des par­ti­cu­liers et des pro­fes­sion­nels, afin de déployer une culture numé­rique commune. 

Der­nier exemple, celui de l’intelligence arti­fi­cielle. La CNIL est très active dans ce domaine, tant sur les plans juri­dique et infor­ma­tique que de manière pros­pec­tive et éthique. Elle orga­nise annuel­le­ment l’événement « air, Ave­nirs, Inno­va­tions, Révo­lu­tions », pour réflé­chir aux ques­tions de socié­té sou­le­vées par les nou­velles tech­no­lo­gies, dont le rap­port IA et algo­rithmes : per­mettre à l’homme de gar­der la main a décou­lé. Celui-ci met­tait en évi­dence le pano­ra­ma des ques­tions sou­le­vées par l’intelligence arti­fi­cielle et pro­po­sait un cer­tain nombre de recom­man­da­tions, dont les prin­cipes de loyau­té et de vigi­lance, qui s’inscrivent dans une nou­velle géné­ra­tion de garan­ties et de droits fon­da­men­taux à l’ère numé­rique. La CNIL a éga­le­ment publié une contri­bu­tion de méthode au débat com­plexe de la recon­nais­sance faciale, en plus de ses cahiers Inno­va­tion & Pros­pec­tive régu­liers et de sa nou­velle col­lec­tion de livres blancs, dont le pre­mier trai­tait des assis­tants vocaux. 

En tout état de cause, le déve­lop­pe­ment du numé­rique a pro­fon­dé­ment modi­fié notre éco­no­mie, mais aus­si notre l’organisation de nos socié­tés et ins­ti­tu­tions poli­tiques. Inter­net n’étant pas un lieu mais un lien, par lequel s’effectuent d’innombrables trai­te­ments et trans­ferts inter­na­tio­naux de don­nées, c’est fina­le­ment la capa­ci­té des États à faire res­pec­ter leurs règles et leurs droits qui est en jeu. Face à ce défi, la CNIL a voca­tion à contri­buer à une stra­té­gie glo­bale d’affirmation d’une sou­ve­rai­ne­té numé­rique au niveau natio­nal et, plus encore, au niveau européen.

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