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Du pétrole au lithium, la transition énergétique redistribue les cartes de la géopolitique

Le gaz, énergie de transition ou énergie du futur ?

Le 12 mai 2021 |
6 mins de lecture
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Le gaz, énergie de transition ou énergie du futur ?
Olivier Massol
Olivier Massol
professeur au Centre économie et management de l'énergie (IFP School)
En bref
  • Après 15 années de croissance portée par l’essor du gaz de schiste américain, cette énergie – qui représente 25% de la consommation mondiale – est à la croisée des chemins.
  • Les tenants de l’option gazière considèrent que « l’âge d’or » n’est pas terminé compte tenu de l’abondance des ressources, de leur prix modéré et des installations industrielles qui pourront être réutilisées par les « gaz verts » (bio-méthane, hydrogène)
  • Les tenants du déclin gazier estiment que la demande pourrait baisser sous l’impulsion des politiques publiques orientées vers la décarbonation.

Le gaz revient sur le devant de la scène

Dans la pre­mière moitié des années 2000, la crainte d’une dépen­dance accrue envers des sources situées en dehors de l’OCDE était l’enjeu prin­ci­pal des dis­cus­sions autour du gaz. Deux types de répons­es ont été observées à tra­vers le monde, et ont large­ment struc­turé l’évolution de la scène gaz­ière inter­na­tionale au cours des dernières années. 

La pre­mière est cen­trée sur la demande et cor­re­spond notam­ment à la voie choisie en Europe. Au sein de l’UE, l’inexorable mon­tée de la dépen­dance gaz­ière (cf. fig­ure 1) et les annonces russ­es visant à rééquili­br­er vers la Chine leur poli­tique d’exportation ont indu­bitable­ment favorisé l’adoption de poli­tiques volon­taristes visant à frein­er la con­som­ma­tion de gaz, notam­ment dans le secteur de la généra­tion élec­trique1. Ces poli­tiques, com­binées aux effets de la crise économique et du ralen­tisse­ment de l’activité indus­trielle, ont effec­tive­ment réus­si à juguler l’expansion de la con­som­ma­tion de gaz, qui n’a tou­jours pas retrou­vé son pic de 2010 (cf. fig­ure 1).

Fig­ure 1 : La dépen­dance crois­sante de l’ensemble UE 27 + Royaume-Uni

La sec­onde est tournée vers l’offre. Les prix élevés qui pré­valaient au début du siè­cle ont stim­ulé l’investissement, notam­ment dans l’exploration de nou­velles zones ain­si que dans l’innovation sur les tech­niques d’extraction. En matière d’exploration, des suc­cès ont été obtenus dans de nou­velles régions (en Méditer­ranée ori­en­tale, au Mozam­bique, en Tan­zanie, au Séné­gal et les décou­vertes de gaz asso­cié dans les réser­voirs pétroliers « pre-salt » au Brésil), ce qui a con­tribué à mod­i­fi­er la per­cep­tion d’une rareté géologique inéluctable2. En matière de tech­nolo­gie, le boule­verse­ment le plus notable con­cerne l’essor ful­gu­rant et inat­ten­du de la pro­duc­tion de gaz non-con­ven­tion­nel aux États-Unis, véri­ta­ble inno­va­tion schumpétéri­enne portée par des entrepreneurs. 

Cette tech­nolo­gie a trans­for­mé la pro­duc­tion de gaz améri­caine, qui sem­blait jusqu’alors vouée à un déclin inex­orable. L’essor fut tel que le pays est devenu auto­suff­isant, puis expor­ta­teur de GNL [gaz naturel liqué­fié]. Au-delà des effets immé­di­ats sur le secteur énergé­tique améri­cain (déclasse­ment pré­maturé et recon­ver­sion des infra­struc­tures prévues pour l’importation de GNL, baisse du prix du gaz ayant stim­ulé l’expansion de la con­som­ma­tion de gaz, notam­ment dans la généra­tion élec­trique au détri­ment du char­bon), cet essor s’est accom­pa­g­né d’une kyrielle de boule­verse­ments de portée économique et géostratégique. 

Une révo­lu­tion du com­merce international

Du point de vue économique, l’essor du GNL améri­cain a pro­fondé­ment mod­i­fié l’organisation du com­merce inter­na­tion­al gazier en accélérant sa « com­modi­ti­sa­tion ». Celui-ci était his­torique­ment régi par des con­trats à long terme (10 ans ou plus) rel­a­tive­ment inflex­i­bles et com­por­tant des restric­tions sur les des­ti­na­tions, des vol­umes fix­es, des prix large­ment indexés sur ceux du pét­role et une logis­tique rigide basée sur des navires fonc­tion­nant selon le principe de la ligne de tram. En rai­son de l’accroissement inat­ten­du de la pro­duc­tion améri­caine, le marché mon­di­al du GNL a affiché un excès d’offre qui a ren­for­cé le pou­voir de négo­ci­a­tion des impor­ta­teurs. Ces derniers ont ain­si pu obtenir des ter­mes con­tractuels moins rigides (comme la pos­si­bil­ité de procéder à des redi­rec­tions de car­gaisons, des flex­i­bil­ités sur les vol­umes) et l’apparition d’indexation sur les prix de marché du gaz naturel. Cette organ­i­sa­tion a favorisé l’apparition d’arbitrages inter­con­ti­nen­taux. De ce fait, le marché du GNL est devenu davan­tage glob­al­isé3.        

Boule­verse­ments géostratégiques

L’essor du gaz de schiste améri­cain a aus­si eu de pro­fondes réper­cus­sions géos­tratégiques, qui vont au-delà de la sim­ple mise en som­meil du pro­jet de créa­tion d’une OPEP du gaz. Au Moyen-Ori­ent, les grandes chaînes d’exportation de GNL qataries, envis­agées pour exporter à des­ti­na­tion des États-Unis, ont dû trou­ver de nou­veaux débouchés. Con­cer­nant l’Iran et ses immenses réserves, la sit­u­a­tion d’excédent d’offre rend dif­fi­cile le développe­ment de pro­jets d’exportation. En Asie, le GNL améri­cain est por­teur de diver­si­fi­ca­tion, en offrant une alter­na­tive aux sources situées au Moyen-Ori­ent, en Asie du Sud-Est et en Aus­tralie. Au-delà, il est notoire que, pour cer­tains pays impor­ta­teurs asi­a­tiques (notam­ment en Corée du Sud ou au Japon), des con­sid­éra­tions liées à la défense et à la sécu­rité nationale ont pu jouer un rôle dans la déci­sion d’importer du GNL améri­cain. La Chine étant impor­ta­trice de GNL, la ques­tion gaz­ière n’a pas man­qué de s’inviter au menu des récentes dis­putes com­mer­ciales entre ce pays et les États-Unis. 

En Europe, le GNL améri­cain joue égale­ment un rôle même lorsqu’il n’est pas importé. En effet, l’exemple litu­anien a mon­tré que suite à l’ouverture d’un ter­mi­nal de regazéi­fi­ca­tion, l’entreprise russe Gazprom – le four­nisseur dom­i­nant – avait préféré révis­er ses tar­ifs à la baisse pour éviter l’arrivée de GNL. L’excédent d’offre per­met donc de forte­ment mod­ér­er le pou­voir de marché des four­nisseurs dom­i­nants externes à l’Union européenne. 

Les enjeux à venir 

Dans une célèbre analyse de 2011, l’Agence Inter­na­tionale de l’Énergie (AIE) prédi­s­ait le début d’un « âge d’or du gaz », jus­ti­fi­ant ce point de vue par la mise en avant de l’abondance des réserves, la faib­lesse du prix améri­cain (à moins de 4 $ par mil­lion de Btu), et la flex­i­bil­ité de la généra­tion ther­moélec­trique à base de gaz, qui en fait un bon com­plé­ment aux éner­gies renou­ve­lables intermittentes.

Pour autant, l’avenir du gaz est-il néces­saire­ment radieux ? Il est vrai que le gaz naturel représente actuelle­ment près d’un quart de la con­som­ma­tion mon­di­ale d’én­ergie pri­maire, et que cette part est en crois­sance4. Mais au-delà de la prochaine décen­nie, le rôle du gaz dans la tran­si­tion vers un monde bas-car­bone reste incer­tain, et il est impor­tant de garder à l’esprit les argu­ments en faveur et opposés à cette énergie. 

Pour les ten­ants de l’option gaz­ière, au moins trois élé­ments plaident en faveur d’un main­tien de cette forme d’énergie. Le pre­mier con­cerne sa ver­sa­til­ité : le gaz est poly­va­lent et peut con­venir à de nom­breux usages (pro­duc­tion d’élec­tric­ité, chauffage des bâti­ments rési­den­tiels et ter­ti­aires, ali­men­ta­tion des chaudières indus­trielles, car­bu­rant pour les trans­ports, matière pre­mière dans l’in­dus­trie chimique). 

Le deux­ième con­cerne l’existence d’un stock impor­tant d’infrastructures de trans­port et de dis­tri­b­u­tion qui peu­vent être mobil­isées pour obtenir à court terme des réduc­tions d’émission. En effet, le gaz présente une empreinte car­bone com­par­a­tive­ment plus faible que celles du pét­role, de la houille ou du lig­nite. Une sub­sti­tu­tion mas­sive de ces com­bustibles plus pol­lu­ants par du gaz naturel per­me­t­trait donc de réduire les émis­sions de gaz à effet de serre. Le troisième argu­ment est que ces infra­struc­tures peu­vent égale­ment être util­isées pour favoris­er l’émergence de gaz renou­ve­lables (comme le bio-méthane ou l’hydrogène). Dans cette optique, le gaz naturel est fréquem­ment présen­té comme un « com­bustible de tran­si­tion », qui pour­rait favoris­er la sor­tie des pro­duits pétroliers ou du char­bon et l’essor des gaz « verts ». 

Cepen­dant, pour ses opposants, le gaz naturel reste un con­tribu­teur net au réchauf­fe­ment cli­ma­tique et il con­vient de l’éliminer au plus vite du mix énergé­tique. Le respect des tra­jec­toires cli­ma­tiques com­mande alors de dimin­uer les capac­ités de l’industrie gazière. 

Les poli­tiques récem­ment annon­cées en Europe et au Japon relèvent de la sec­onde option, et envis­agent une sor­tie pro­gres­sive du gaz naturel. Cepen­dant, mal­gré leurs tailles, ces économies ne peu­vent influ­encer seules l’avenir de la demande gaz­ière. En effet, le « cen­tre de grav­ité » de la con­som­ma­tion mon­di­ale est désor­mais situé en dehors des pays de l’OCDE, et il fau­dra suiv­re laque­lle de ces deux voies devien­dra prépondérante dans ces économies. 

En par­al­lèle, indépen­dam­ment du suivi de ces dis­cus­sions sur la demande et le rôle futur du gaz, il sera intéres­sant de garder un œil sur l’offre. Si les craintes de rareté sem­blent pour l’instant écartées, des inter­ro­ga­tions sub­sis­tent sur les con­di­tions de développe­ment de cer­taines réserves décou­vertes récentes. Con­cer­nant les gaz de schistes, il est per­mis de s’interroger sur la réplic­a­bil­ité du mod­èle améri­cain basé sur l’extraction des gaz non con­ven­tion­nels. L’expansion de la pro­duc­tion améri­caine sus­cite actuelle­ment des vel­léités d’imitation, notam­ment en Chine et en Argen­tine. Cepen­dant, les exem­ples polon­ais et algériens – où l’enthousiasme ini­tial est retombé – ont mon­tré que les con­di­tions du suc­cès ne sauraient se réduire à la seule déten­tion d’une géolo­gie favor­able, mais néces­si­tent égale­ment un ensem­ble de fac­teurs : struc­ture indus­trielle, ressource en eau, gazoducs.

1Sur ce point, on peut notam­ment évo­quer le fameux objec­tif « 20–20-20 » du paquet cli­mat-énergie de 2008 qui visait à : (i) faire pass­er la part des éner­gies renou­ve­lables dans le mix énergé­tique européen à 20 % ; (ii) réduire les émis­sions de CO2 des pays de l’U­nion de 20 % ; et (iii) accroître l’ef­fi­cac­ité énergé­tique de 20 % d’i­ci à 2020.
2Mal­gré l’extraction et la déplé­tion pro­gres­sive des régions matures (ex., l’Europe de l’Ouest), le vol­ume des réserves prou­vées situées en dehors des USA et des qua­tre prin­ci­paux pays déten­teurs de réserves gaz­ières (Russie, Qatar, Iran, Turk­ménistan) s’est accru de plus de 15% entre 2004 et 2019 (source : BP Sta­tis­ti­cal Review 2020).
3On peut égale­ment not­er que cette com­modi­ti­sa­tion du GNL affecte égale­ment la struc­ture indus­trielle et favorise l’apparition de nou­veaux mod­èles d’affaires cen­trés sur le « mid­stream » gazier, c’est-à-dire l’intermédiation entre les sources de GNL et les con­som­ma­teurs à l’image des straté­gies de type « inte­grat­ed sup­ply, trad­ing and mar­ket­ing » déployées par des majors comme Shell et Total.
4Les chiffres pub­liés dans le BP Sta­tis­ti­cal Review 2020 mon­trent que, depuis 1990, la con­som­ma­tion mon­di­ale de gaz aug­mente plus rapi­de­ment (+2,5 % par an en moyenne) que celle d’énergie pri­maire (+1,9 %).