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Conquête de Mars : fantasme ou projet réaliste ?

Pour une éthique de l’exploration spatiale

avec Jacques Arnould, chargé des questions éthiques au CNES
Le 8 septembre 2021 |
5min. de lecture
Jacques Arnould
Jacques Arnould
chargé des questions éthiques au CNES
En bref
  • Depuis le lancement de Spoutnik, le COSPAR, le Comité pour la recherche spatiale créé en 1958, a élaboré des règles afin de préserver les sites d’exploration.
  • Les mesures prises consistent à des opérations de stérilisation et des manœuvres afin de préserver l’intégrité des sites ainsi que protéger la vie sur Terre.
  • Cependant, le CNES, l’agence spatiale française, est la seule à compter dans ses rangs un expert éthique : Jacques Arnould, docteur en histoire des sciences et en théologie.
  • Il s’interroge sur la manière dont sont menées les missions d’exploration spatiale et sur leurs effets.
  • Par exemple, si l’espace n’est pas à vendre : qui sera le garant de l’application du droit de l’espace ?

L’espace a le vent en poupe… si nous en croyons l’intérêt des médias et du public pour Tho­mas Pes­quet et les « barons de l’espace » que sont deve­nus Elon Musk, Jeff Bezos ou Richard Bran­son. Ce suc­cès média­tique est l’occasion de se deman­der quelles doivent être les règles éthiques de l’exploration spa­tiale. Les acteurs du sec­teur, même s’ils ne se les posaient pas d’eux-mêmes, ne pour­raient pas les igno­rer car elles sont d’ores et déjà pré­sentes au sein de nos sociétés.

Préserver les corps célestes

Nous sommes de plus en plus sou­cieux pour l’avenir de notre pla­nète. Est-il donc rai­son­nable d’engager des moyens tech­niques, scien­ti­fiques et éco­no­miques dans l’exploration de l’espace extra-atmo­sphé­rique, extra-ter­restre ? Plu­tôt que de rêver de mondes loin­tains, de les ima­gi­ner comme refuges pour notre espèce et de ris­quer ain­si d’oublier notre Terre, ne devrions-nous pas nous concen­trer sur cette dernière ?

Simul­ta­né­ment, nous pou­vons nous inter­ro­ger sur la manière dont nous menons nos mis­sions d’exploration et sur leurs effets. En s’appuyant sur soixante années d’expérience, depuis le lan­ce­ment de Spout­nik, le COSPAR, le Comi­té pour la recherche spa­tiale créé en 1958, a éla­bo­ré des règles et des pro­cé­dures afin de pré­ser­ver les sites où nous posons nos sondes, nos astro­mo­biles. L’objectif prin­ci­pal est d’éviter de conta­mi­ner avec des orga­nismes ter­restres les sites où nous recher­chons des traces de vie extra­ter­restre, mais plus géné­ra­le­ment de réduire a mini­ma la pol­lu­tion et la dété­rio­ra­tion de ces milieux encore méconnus.

Les mesures prises ne consistent pas seule­ment à des opé­ra­tions très pous­sées de sté­ri­li­sa­tion ; elles conduisent aus­si à choi­sir des manœuvres d’évitement pour les vais­seaux arri­vant à des­ti­na­tion afin de pré­ser­ver autant que pos­sible l’intégrité des sites les plus inté­res­sants et même les corps célestes. De même, nous devons veiller à ne pas mettre en dan­ger la vie sur Terre lorsque nous rame­nons des échan­tillons d’une autre pla­nète. Cette pré­oc­cu­pa­tion, qui date de l’époque des mis­sions Apol­lo vers la Lune, sera d’une grande actua­li­té lorsque nous rap­por­te­rons des échan­tillons mar­tiens, dans quelques années ; il a bien enten­du pris une dimen­sion plus mena­çante avec l’épisode pan­dé­mique actuel.

Les mesures ins­tau­rées par le COSPAR en matière de pro­tec­tion pla­né­taire ne cessent d’évoluer en fonc­tion de l’acquisition de nou­velles connais­sances, tant sur les pla­nètes explo­rées que sur la Terre. Plus com­pli­quée, car dépas­sant le cadre de ces mesures de pro­tec­tion très concrètes : quel droit avons-nous à explo­rer l’univers, à y trans­por­ter ou sim­ple­ment à y trans­mettre des élé­ments de notre nature et des pro­duits de notre culture ? Aucune règle, aucune loi n’existe à ce pro­pos… et nous ne sommes sans doute pas encore prêts à en faire le sujet d’un débat public !

Une autre inter­ro­ga­tion impor­tante : celle de l’articulation sou­hai­table entre la phase d’exploration et celle d’exploitation. L’histoire de notre espèce ne manque pas d’exemples où la pre­mière a été inter­rom­pue ou bâclée par l’empressement à démar­rer la seconde. Même s’ils peuvent être qua­li­fiés de pha­rao­nique ou d’utopique, les futurs pro­jets, New Space et autres, de colo­ni­sa­tion de Mars n’en sont pas moins inquié­tants, car ils paraissent écar­ter, voire igno­rer, les recherches scien­ti­fiques qu’il reste encore à réa­li­ser sur la pla­nète rouge.

Pour une éthique de l’exploration spatiale

Ces inter­ro­ga­tions relèvent d’une éthique de l’espace, à l’instar des démarches ana­logues menées dans tous les champs de l’activité humaine, en par­ti­cu­lier ceux qui concernent la per­sonne humaine et ses envi­ron­ne­ments. Cette éthique concerne avant tout les acteurs, qu’ils soient his­to­riques (les États, les agences spa­tiales, les orga­nismes de recherche) ou émer­gents. Certes, rares par­mi ces orga­ni­sa­tions et ces struc­tures sont celles à avoir ins­tau­ré de véri­tables pro­cé­dures éthiques : le CNES, l’agence spa­tiale fran­çaise, est la seule à comp­ter dans ses rangs un expert éthique ; l’UNESCO a fini par dis­soudre le groupe qui s’intéressait aux acti­vi­tés spa­tiales au sein de la COMEST (la Com­mis­sion mon­diale d’éthique des connais­sances scien­ti­fiques et des tech­no­lo­gies). Mais les uni­ver­si­taires qui com­mencent à s’intéresser à l’éthique de l’espace en trouvent des racines dans l’élaboration du droit spa­tial, dès le milieu du 20e siècle et avant même le lan­ce­ment du pre­mier Spout­nik ; elle ins­pire et s’inspire des prin­cipes de libre accès à l’espace, de non-appro­pria­tion et de coopé­ra­tion ; elle s’appuie sur le Trai­té de l’espace (1967) ou encore l’Accord sur la Lune (1979), éla­bo­rés par les Nations unies.

C’est au regard de ce cor­pus juri­dique que doivent être trai­tés les enjeux actuels que sont la ges­tion des débris autour de la Terre et l’éventuelle appro­pria­tion des res­sources spa­tiales par des entre­prises pri­vées. Car, for­mel­le­ment, l’espace n’est pas à vendre : il est consi­dé­ré par la loi comme un bien ou un patri­moine com­mun, au même titre que la mer et l’Antarctique. Mais qui sera le gen­darme (effi­cace) de l’espace, le garant de l’application du droit spa­tial ? La pro­blé­ma­tique est la même en ce qui concerne les débris autour de la Terre : l’absence de régle­men­ta­tion contrai­gnante et de contrôle font repo­ser la res­pon­sa­bi­li­té et la ges­tion sur les seuls acteurs et leur bonne volon­té. Est-ce suffisant ?

L’espace a tou­jours été un écran sur lequel nous avons pro­je­té nos rêves, nos espoirs, nos craintes ; jusqu’à l’identifier au lieu de séjour de nos dieux ou à un para­dis pro­mis. Et nous conti­nuons à le faire, par exemple lorsque nous rêvons d’une « pla­nète B » de secours. Mais l’espace, depuis soixante ans, est aus­si deve­nu un miroir de notre huma­ni­té, de ses acti­vi­tés, de ses réus­sites et de ses échecs. Nous y déve­lop­pons des coopé­ra­tions très avan­cées, comme celle qui a per­mis la construc­tion et la ges­tion de la sta­tion spa­tiale inter­na­tio­nale ; nous y menons aus­si des com­pé­ti­tions où le carac­tère tech­nique ne dis­si­mule pas les enjeux de sou­ve­rai­ne­té natio­nale, de domi­na­tion éco­no­mique. Pour­quoi nous en éton­ner ? L’espace est avant tout une entre­prise humaine, tel­le­ment humaine.

Explorer, ou le défi d’être humain

Nous ne devons pas espé­rer trou­ver dans l’espace des solu­tions à nos pro­blèmes ter­restres et humains : « Aide-toi, le ciel t’aidera », nous répète la sagesse popu­laire, non sans rai­son. Pré­tendre nous pas­ser de l’espace serait désor­mais stu­pide, tant notre huma­ni­té, en quelques décen­nies, a non seule­ment déve­lop­pé une dépen­dance, presque inquié­tante, à son égard, mais a aus­si été façon­née par sa décou­verte et le début de son exploi­ta­tion. De même, pré­tendre clore son explo­ra­tion renie­rait l’essence même de notre nature, de notre condi­tion humaine, qui repose, en par­tie, sur la curio­si­té, la soif de connaître, l’imagination. Mais, nous devons aus­si être rai­son­nables dans nos choix, en fonc­tion de nos moyens, de nos besoins, tant indi­vi­duels que col­lec­tifs. L’espace nous a enfin appor­té de bou­le­ver­santes images de la sin­gu­la­ri­té de notre espèce. « Regar­dez encore ce petit point. C’est ici. C’est notre foyer. C’est nous », écri­vait Carl Sagan en contem­plant une image de notre pla­nète prise depuis l’espace loin­tain. Ce constat a aujourd’hui tout d’un défi.

Auteurs

Jacques Arnould

Jacques Arnould

chargé des questions éthiques au CNES

Historien des sciences, ingénieur agronome, théologien, Jacques Arnould est en charge des questions éthiques au Centre national d’études spatiales (CNES) depuis 2001.

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