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Peut-on cacher nos émissions de CO2 sous le tapis ?

Pourquoi est-il si difficile de capter le CO2 directement dans l’atmosphère ?

par Didier Dalmazzone, professeur en chimie et procédés à l'ENSTA (IP Paris)
Le 26 mai 2021 |
5min. de lecture
Ddidier Dalmazzone
Didier Dalmazzone
professeur en chimie et procédés à l'ENSTA (IP Paris)
En bref
  • La concentration atmosphérique du CO2 est passée de 300 parties par million (ppM) en 1950 à plus de 400 ppM.
  • Même si la nature capture déjà une grande partie du CO2 atmosphérique, ce n’est pas suffisant pour atteindre les niveaux exigés pour lutter contre le réchauffement climatique.
  • La capture directe du CO2 atmosphérique (DAC, pour « Direct Air Capture ») est une solution a priori efficace au problème des émissions diffuses.
  • Cependant, la DAC se heurte à la difficulté majeure de la faible concentration de CO2 dans l’atmosphère – 400 ppM. Avec les technologies existantes, il faudrait traiter 1,25 million de mètres cubes d’air pour capturer une seule tonne de CO2.
  • Des solutions technologiques sont en cours de développement afin de surmonter ce défi.

Le CO2 atmosphérique

Nul ne peut aujourd’hui l’ignorer : le dioxyde de car­bone (CO2) est l’un des prin­ci­paux res­pon­sables de l’effet de serre, ce phé­no­mène qui contri­bue au réchauf­fe­ment du cli­mat ter­restre en redi­ri­geant le rayon­ne­ment réflé­chi vers les couches basses de l’atmosphère et le sol. Si l’effet de serre est indis­pen­sable au main­tien d’une tem­pé­ra­ture pro­pice au déve­lop­pe­ment de la vie sur Terre, son excès menace notre cli­mat de graves dérè­gle­ments à court ou moyen terme. 

L’évolution de la concen­tra­tion atmo­sphé­rique du CO2 montre une aug­men­ta­tion alar­mante depuis le début de l’ère indus­trielle et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, une véri­table explo­sion depuis le milieu du ving­tième siècle, pas­sant de 300 par­ties par mil­lion (ppM) en 1950 à plus de 400 ppM aujourd’hui. Selon les esti­ma­tions les plus récentes des experts du GIEC, une réduc­tion dras­tique et rapide des émis­sions est indis­pen­sable pour main­te­nir le réchauf­fe­ment cli­ma­tique dans des limites accep­tables : il s’agit ni plus ni moins de rame­ner ces émis­sions de 50 mil­liards de tonnes par an… à zéro d’ici 2050 (scé­na­rio +1,5 °C) ou 2075 (scé­na­rio +2 °C). Nous sommes donc confron­tés à un défi qui ne pour­ra être rele­vé qu’en asso­ciant un grand nombre de solutions.

Capture du CO2 : la filière DAC (« Direct Air Capture »)

On note­ra que la nature – notam­ment par le phé­no­mène de pho­to­syn­thèse –, cap­ture déjà de grandes quan­ti­tés de CO2 atmo­sphé­rique, pour le sto­cker de façon très durable dans les végé­taux, les ani­maux qui les consomment, et finir par for­mer du char­bon, du pétrole et du gaz… On ne par­le­ra pas ici de cap­ture natu­relle du CO2, même si la valo­ri­sa­tion de la bio­masse est consi­dé­rée comme l’une des solu­tions les plus pro­met­teuses pour réduire la concen­tra­tion de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Par­mi les autres solu­tions, la cap­ture indus­trielle du CO2 et son sto­ckage à long terme – sa « séques­tra­tion » – pour­raient repré­sen­ter jusqu’à près de 20 % des réduc­tions d’émissions. Jusque très récem­ment, la cap­ture était uni­que­ment envi­sa­gée dans les effluents des indus­tries for­te­ment émet­trices : cen­trales élec­triques à char­bon ou à fuel lourd, cimen­te­ries, acié­ries, raf­fi­nage pétro­lier, pro­duc­tion d’ammoniac… Étant don­né la concen­tra­tion éle­vée de CO2 dans ces effluents, leur cap­ture est rela­ti­ve­ment « facile », et les tech­no­lo­gies pour le faire existent depuis long­temps. Cepen­dant, ces émis­sions concen­trées ne repré­sentent qu’environ 50 % des émis­sions totales, l’autre moi­tié étant consti­tuée des émis­sions dif­fuses dues aux sec­teurs des trans­ports, du bâti­ment ou aux petites industries.

La cap­ture indus­trielle du CO2 et son sto­ckage pour­raient repré­sen­ter jusqu’à près de 20 % des réduc­tions d’émissions.

La cap­ture directe du CO2 atmo­sphé­rique (DAC, pour « Direct Air Cap­ture »), solu­tion a prio­ri effi­cace au pro­blème des émis­sions dif­fuses, se heurte à la dif­fi­cul­té majeure de la faible concen­tra­tion. Avec 400 ppM dans l’air, et en sup­po­sant un taux de cap­ture de 100 %, il fau­drait en effet trai­ter 1,25 mil­lions de mètres cubes d’air pour cap­tu­rer une tonne de CO2. Rap­pe­lons l’enjeu : cap­tu­rer des cen­taines de mil­lions, voire des mil­liards de tonnes ! C’est sans doute l’une des rai­sons pour les­quelles les pro­jets de déve­lop­pe­ment d’une filière DAC ne sont appa­rus que très récem­ment. D’autres rai­sons étant la dif­fi­cul­té de trou­ver un débou­ché au CO2 cap­té et un modèle éco­no­mique jus­ti­fiant les inves­tis­se­ments qui devront être consen­tis, ain­si que le coût éner­gé­tique très éle­vé des pro­cé­dés de capture.

Sur le plan tech­no­lo­gique, les pro­jets exis­tants font appel à des solu­tions éprou­vées, basées sur la réac­ti­vi­té chi­mique du CO2 (un gaz acide) avec des réac­tifs basiques. Les pre­miers pro­to­types mis au point au début de ce siècle ne pré­sen­taient pas d’innovation majeure. On peut citer le démons­tra­teur de tour d’absorption à la soude pré­sen­té en 2008 par l’Université de Cal­ga­ry, d’une capa­ci­té de cap­ture de 20 tonnes de CO2 par an. Depuis, les tech­no­lo­gies ont évo­lué et plu­sieurs acteurs indus­triels semblent sur la voie d’un déve­lop­pe­ment à grande échelle de la filière DAC. Le pro­cé­dé par voie humide des ori­gines (bar­bo­tage de l’air aspi­ré dans une solu­tion de soude ou de potasse) se voit concur­ren­cé par des pro­cé­dés par voie sèche, uti­li­sant par exemple des mem­branes impré­gnées de réac­tif basique. C’est ce que pro­pose la start-up Suisse Cli­me­works, issue de l’École poly­tech­nique fédé­rale de Zurich. La socié­té fait état de qua­torze ins­tal­la­tions opé­ra­tion­nelles ou en pro­jet à ce jour, dont la plus grosse usine DAC com­mer­ciale au monde : le pro­jet ORCA, en cours de construc­tion en Islande, qui sera capable de cap­tu­rer 4 000 tonnes de CO2 atmo­sphé­rique par an. Mais même si les pro­grès semblent s’accélérer avec la prise de conscience des enjeux, nous res­tons encore loin des objec­tifs de moyen terme.

Les coûts associés

Quel que soit le réac­tif employé, l’un des prin­ci­paux postes de dépenses de la filière reste l’énergie néces­saire pour extraire le CO2. Car il est bien sûr indis­pen­sable de dis­po­ser de CO2 pur pour le sto­cker dans des réser­voirs géo­lo­giques ou pour le valo­ri­ser comme matière pre­mière indus­trielle. Or si le CO2 est si prompt à réagir avec des réac­tifs basiques, l’opération inverse requiert un chauf­fage à des tem­pé­ra­tures éle­vées, supé­rieures à 100 °C. Cette opé­ra­tion de régé­né­ra­tion per­met de récu­pé­rer le réac­tif basique, qui pour­ra ain­si être réin­jec­té dans le cycle de cap­ture. Cette étape cause aus­si des pertes de réac­tif, ce qui consti­tue un deuxième poste de dépenses pour le pro­cé­dé. Le troi­sième poste est celui du condi­tion­ne­ment du CO2 cap­té, plus pré­ci­sé­ment de sa com­pres­sion jusqu’à atteindre l’état super­cri­tique, au-des­sus de 80 bars. Au-delà de l’aspect éco­no­mique, ces coûts éner­gé­tiques ont un effet para­doxal, puisque le pro­cé­dé de cap­ture a lui-même un bilan car­bone défa­vo­rable. Ain­si, il peut émettre une quan­ti­té de CO2 équi­va­lente à 30 % du car­bone qu’il élimine.

Des pro­cé­dés plus inno­vants sont à l’étude, par­mi les­quels on peut citer l’« Elec­tro-Swing-Absorp­tion » (ESA)1. Ce pro­cé­dé est basé sur une bat­te­rie élec­tro­chi­mique uti­li­sant comme maté­riau d’électrode le poly-anthra­qui­none, un poly­mère capable de fixer le CO2 sous l’effet d’un poten­tiel élec­trique au cours de la charge. Lors de l’opération inverse, la décharge de la bat­te­rie libère le CO2 tout en four­nis­sant un cou­rant élec­trique uti­li­sable. Encore au stade de recherche, ce pro­cé­dé a fait l’objet d’études tech­no-éco­no­miques des­ti­nées à éva­luer le coût de cap­ture à grande échelle dans une four­chette de 50 à 100 $ par tonne de CO2. À titre de com­pa­rai­son, le cours de la tonne de CO2 sur le mar­ché euro­péen des droits d’émissions, en forte hausse depuis quelques mois, fluc­tue actuel­le­ment autour de 55 € (66 $) par tonne.

1Déve­lop­pé au MIT par Sahag Vos­kian et T. Alan Hat­ton.

Auteurs

Ddidier Dalmazzone

Didier Dalmazzone

professeur en chimie et procédés à l'ENSTA (IP Paris)

Didier Dalmazzone est aussi membre du Comité de Direction du Centre Interdisciplinaire Energy for Climate de l'Institut Polytechnique de Paris. Responsable du Parcours Production et Gestion de l'Énergie en 3ème année du cursus ingénieur ENSTA Paris, il est également responsable de la Mention de Master en Energie de l'IP Paris. Ses activités de recherche sur les procédés pour la transition énergétique concernent la filière hydrogène, la capture du CO2 ainsi que la réfrigération.

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