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Aviation décarbonée : rêve d'Icare ou réalité ?

Les biocarburants, une alternative encore trop coûteuse

avec Cécile Michaut, journaliste scientifique
Le 2 février 2021 |
3min. de lecture
Samuel Saysset
Samuel Saysset
conseiller Techniques chez Engie Research
Jean-Philippe Héraud
Jean-Philippe Héraud
ingénieur Procédés à la Direction Conception Modélisation Procédés d'IFP Energies nouvelles
Paul Mannes
Paul Mannes
directeur de Total Aviation, en charge de la ligne de métier monde
Jérôme Bonini
Jérôme Bonini
directeur recherche et technologies chez Safran aircraft engines
En bref
  • Les modèles d'avion actuels peuvent fonctionner avec des carburants composés de 30 % à 50 % de biokérosène.
  • Pour éviter la concurrence avec le secteur alimentaire, la biomasse composée de déchets et résidus est au centre des processus industriels de production des biocarburants.
  • À des prix de 1,5 à 2 fois supérieurs à ceux du kérosène, leur coût reste élevé et non compétitif par rapport aux énergies fossiles.

Pour réduire ses émis­sions, l’aviation compte sur les bio­car­bu­rants et les car­bu­rants de syn­thèse pro­duits sans pétrole. Tech­ni­que­ment, c’est pos­sible. « Les normes sur les bio­car­bu­rants auto­risent l’incorporation de 30 à 50 % de bio­ké­ro­zène sans modi­fier la moto­ri­sa­tion, » indique Jean-Phi­lippe Héraud, chef de pro­jet BioT­fueL à l’IFP Éner­gies nou­velles (l’ancien Ins­ti­tut fran­çais du pétrole).

Cepen­dant, pour agir sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, les bio­car­bu­rants dits de pre­mière géné­ra­tion issus de cultures ali­men­taires (graines ou sucre) sont décon­seillés. Ils entrent en concur­rence avec l’alimentation et pré­sentent un bilan envi­ron­ne­men­tal néga­tif. Place aux bio­car­bu­rants de seconde géné­ra­tion, pro­ve­nant de rési­dus fores­tiers, paille et déchets bio­sour­cés. Pour Jean-Phi­lippe Héraud, « les res­sources pour ces bio­car­bu­rants existent, car la France est un pays très vert. Mais une des dif­fi­cul­tés de cette res­source est son aspect local, alors que le pétrole arrive en France dans seule­ment trois ports. Il faut savoir cap­ter ces gise­ments dif­fus, concen­trer la bio­masse pour mieux la trans­por­ter et s’adapter à la varia­bi­li­té de la res­source selon les sai­sons.»

Transcrire le biocarburant en réalité industrielle

L’IFPEN a donc enga­gé des recherches sur la conver­sion ther­mo­chi­mique indi­recte de la bio­masse : celle-ci est gazéi­fiée pour obte­nir un gaz de syn­thèse, mélange de monoxyde de car­bone (CO) et d’hydrogène (H2). Après puri­fi­ca­tion, ce gaz est trans­for­mé par un pro­cé­dé connu appe­lé Fischer Tropsch pour for­mer du kéro­sène de syn­thèse. « Nous avons démon­tré la fai­sa­bi­li­té avec le pro­jet BioT­fueL, il reste main­te­nant à la trans­crire en réa­li­té indus­trielle », expose Jean-Phi­lippe Héraud.

Le coût de ce bio­car­bu­rant est supé­rieur à celui du kéro­sène issu du pétrole, « entre 1,5 et 2 fois supé­rieur aux car­bu­rants équi­va­lents d’origine fos­sile hors taxes. Ce sur­coût varie en fonc­tion du prix de la matière pre­mière, de la loca­li­sa­tion et de l’intégration avec des sites en recon­ver­sion. » Il semble donc dif­fi­cile d’en faire sup­por­ter la charge aux clients des com­pa­gnies aériennes sans ris­quer que ceux-ci se détournent du trans­port aérien.

Le car­bu­rant repré­sente envi­ron 25 à 30 % du prix d’un vol. « Pour un aller-retour Paris – New York sur un appa­reil uti­li­sant 1 % de bio­car­bu­rant, le prix du billet aug­men­te­rait de 5 $ par pas­sa­ger, détaille Paul Mannes, direc­teur de l’aviation chez Total. Pour un vol uti­li­sant 10% de bio­car­bu­rant, c’est dix fois plus, soit envi­ron 50 $. Donc oui, le prix pour­rait être dis­sua­sif. »

Il va de soi que les com­pa­gnies aériennes n’augmenteront pas le prix des billets si elles n’y sont pas contraintes. « Le gou­ver­ne­ment fran­çais tra­vaille avec les entre­prises natio­nales concer­nées, comme Total, Air­bus et Safran, pour voir com­ment on pour­rait déve­lop­per l’industrie des SAF (Sus­tai­nable avia­tion fuel) et une telle légis­la­tion dit-il. » Pour l’instant, le pro­jet de loi de finances pré­voit l’obligation d’utiliser 1 % de bio­car­bu­rants en 2022, 2 % en 2025 et 5 % d’ici à 2030, afin d’accompagner la hausse de la demande et la dis­po­ni­bi­li­té des SAF sur le marché.

Carburants synthétiques

De son côté, Engie a lan­cé un pro­jet de pyro­ga­zéi­fi­ca­tion de la bio­masse bap­ti­sé Gaya : du bois est por­té à haute tem­pé­ra­ture en qua­si-absence d’oxygène. Il est ain­si conver­ti en un mélange de gaz : hydro­gène, CO2, méthane, monoxyde de car­bone, qui sont ensuite réor­ga­ni­sés pour for­mer du car­bu­rant. Mais là encore, le coût est élevé.

L’autre voie pour fabri­quer du car­bu­rant d’origine non pétro-sour­cée sont les car­bu­rants syn­thé­tiques issus de l’hydrogène, lui-même pro­ve­nant de l’électricité. Le prin­cipe : com­bi­ner de l’hydrogène avec du CO2 pour obte­nir du méthane de syn­thèse, pré­cur­seur d’autres car­bu­rants comme le kéro­sène, que l’on nomme alors e‑kérosène. « On sait pro­duire ce e‑kérozène, indique Samuel Says­set, conseiller tech­nique en chef chez Engie. L’Afrique du Sud, notam­ment, a déve­lop­pé ce savoir-faire pen­dant l’Apartheid, lorsqu’il subis­sait l’embargo sur les pro­duits pétro­liers. Le prin­ci­pal sou­ci est l’économie de la filière : ce e‑kérozène est plus cher. »

Y a‑t-il de l’élec­tri­ci­té dans l’air ?

Hor­mis l’hydrogène et les bio­car­bu­rants, les éner­gies « propres » sont peu adap­tées aux contraintes dras­tiques de l’aviation. Certes, Solar Impulse, l’avion solaire de Ber­trand Pic­card, a réus­si son tour du monde entre 2015 et 2016, mais ce concept est impos­sible à trans­po­ser à un appa­reil de ligne. Quant à l’avion élec­trique pro­pul­sé par bat­te­ries, il semble aujourd’hui limi­té aux petits modèles et petites dis­tances comme le Eca­ra­van1 du fabri­cant Cess­na. Les bat­te­ries res­tent le prin­ci­pal frein. « La den­si­té d’énergie d’une bat­te­rie est de 200 Wh/kg, contre 12 000 Wh/kg pour le kéro­zène, rap­pelle Jérôme Boni­ni, vice-pré­sident de la recherche et des tech­no­lo­gies chez Safran. Nous tra­vaillons plu­tôt sur l’hybridation des moteurs, de manière à assis­ter les moteurs ther­miques lors de cer­taines phases de vol. » Mais ce coup de pouce ne repré­sente que quelques pour­cents, l’immense majo­ri­té de l’énergie est appor­tée par les carburants.

1https://​www​.avia​tion​to​day​.com/​2​0​2​0​/​0​5​/​2​9​/​h​i​s​t​o​r​i​c​-​f​l​i​g​h​t​-​o​f​-​m​a​g​n​i​x​s​-​e​c​a​r​a​v​a​n​-​s​h​o​w​c​a​s​e​s​-​m​a​t​u​r​i​t​y​-​o​f​-​e​l​e​c​t​r​i​c​-​a​v​i​a​tion/

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