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Comment réduire l’empreinte carbone du numérique ?

« 99 % de l’empreinte carbone d’un smartphone est liée à sa production »

avec Sophy Caulier, journaliste indépendante
Le 22 septembre 2021 |
4min. de lecture
Hugues Ferreboeuf
Hugues Ferreboeuf
directeur de projet chez The Shift Project et cofondateur Virtus Management
En bref
  • La consommation énergétique du secteur numérique relève à 45 % de la production des équipements et à 55 % de l'usage qui en est fait.
  • Le Think tank The Shift Project a démontré que l'amélioration du ratio d'efficacité énergétique ne suffisait pas à compenser l'augmentation des usages.
  • Le téléchargement vidéo représente à présent entre 65 et 70 % des flux de données mondiaux et elle est responsable de 20 % des émissions de GES du secteur.
  • Les techniques marketing et technologiques comme le ‘design addictif’ des fournisseurs comme Netflix nous incitent à consommer plus.
  • Pour Hugues Ferreboeuf, nous devons changer de modèle économique et les ressources numériques devraient être considérées comme des ressources rares.

Vous avez diri­gé le groupe de tra­vail du think tank The Shift Pro­ject qui a publié, en 2018, un rap­port inti­tu­lé « Pour une sobrié­té numé­rique ». Quel constat fai­siez-vous alors ?

Hugues Fer­re­boeuf. Il s’a­gis­sait d’a­na­ly­ser l’é­vo­lu­tion de l’empreinte envi­ron­ne­men­tale du numé­rique1. La consom­ma­tion éner­gé­tique du sec­teur relève à 45 % de la pro­duc­tion des équi­pe­ments et à 55 % de l’u­sage qui en est fait. Nous avions iden­ti­fié deux dyna­miques à l’œuvre. D’une part, la dyna­mique tech­no­lo­gique pro­cu­rait d’im­por­tants gains d’ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique à chaque nou­velle géné­ra­tion d’é­qui­pe­ments, c’est-à-dire qu’il était pos­sible de faire plus de choses avec la même consom­ma­tion d’éner­gie ; d’autre part, nous avons obser­vé une explo­sion des usages. Et nous avons démon­tré que l’a­mé­lio­ra­tion du ratio d’ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique ne suf­fi­sait pas pour com­pen­ser l’aug­men­ta­tion des usages.

© The Shift Pro­ject, Dis­tri­bu­tion de l’empreinte car­bone du numé­rique mon­dial par poste en 20192

Autre­ment dit, pour que le numé­rique fasse preuve de sobrié­té éner­gé­tique, qu’il réduise son empreinte envi­ron­ne­men­tale, il faut inévi­ta­ble­ment voir com­ment limi­ter le déve­lop­pe­ment de cer­tains usages peu ver­tueux en matière envi­ron­ne­men­tale, la vidéo notam­ment ! Celle-ci repré­sente à pré­sent entre 65 et 70 % des flux de don­nées mon­diaux et, avec plus de 300 mil­lions de tonnes de CO2 émises par an, elle est res­pon­sable de 20 % des émis­sions de gaz à effet de serre (GES) par­mi les émis­sions de l’IT. Sur­tout, moins de 10 % des usages sont pro­fes­sion­nels comme la visio­con­fé­rence ou la télé­mé­de­cine. Le reste se répar­tit entre le vision­nage de vidéos qui sont soit des films, soit du por­no, soit des clips soit encore ces petites vidéos qui se déclenchent auto­ma­ti­que­ment lorsque vous consul­tez un site. Ces chiffres nous ont ame­nés à publier un rap­port dédié en 20193 dans lequel nous appe­lons à dimi­nuer le poids et l’u­sage de la vidéo de loi­sir, ce qui néces­site une forme de régu­la­tion et donc un débat sociétal.

Com­ment peut-on limi­ter, frei­ner les usages ?

C’est com­pli­qué, il ne s’a­git pas d’a­voir une approche morale ! Le pro­blème est que les usages ne se rem­placent pas, ils s’ad­di­tionnent. Le pas­sage du DVD au strea­ming, par exemple, s’est tra­duit par un allon­ge­ment du temps d’é­cran. Si les émis­sions aug­mentent chaque année, c’est parce que nous consom­mons plus. Et si nous consom­mons plus, c’est parce que les modèles éco­no­miques des four­nis­seurs, leurs tech­niques mar­ke­ting et tech­no­lo­giques nous incitent à consom­mer plus. Des pro­cé­dés simples comme par exemple l’an­nonce du pro­chain épi­sode et son démar­rage auto­ma­tique font que l’on reste devant son écran. C’est ce que l’on appelle le “desi­gn addic­tif”. Autre aspect, le coût de l’a­bon­ne­ment, de Net­flix par exemple, réduit le coût mar­gi­nal de l’a­bon­ne­ment qui fait que plus vous consom­mez moins c’est cher. Mais dès lors que nous sommes conscients des impacts de notre consom­ma­tion, notre inac­tion devient condam­nable. Il ne s’a­git pas seule­ment d’une ques­tion de res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle. Il faut chan­ger de modèle économique.

L’a­mé­lio­ra­tion et les pro­grès des tech­no­lo­gies peuvent-ils contri­buer à réduire la consom­ma­tion énergétique ?

Oui, mais cela ne suf­fi­ra pas à absor­ber l’aug­men­ta­tion des usages. De plus, cer­taines tech­no­lo­gies arrivent à leurs limites phy­siques. De fait, on va plu­tôt assis­ter à un ralen­tis­se­ment des gains en effi­ca­ci­té éner­gé­tique au cours des pro­chaines années. Nous avons mis à pro­fit cette ana­lyse qui fai­sait la part des pra­tiques indi­vi­duelles et de la struc­tu­ra­tion de l’offre dans un rap­port publié en octobre 2020, inti­tu­lé “Déployer la sobrié­té numé­rique”4. Car la crois­sance des usages numé­riques est un phé­no­mène sys­té­mique dans lequel l’offre et la demande jouent mais aus­si le cadre poli­tique et régle­men­taire. Pour résoudre un pro­blème sys­té­mique, il faut une solu­tion sys­té­mique, il faut agir sur les dif­fé­rents vec­teurs qui conduisent à cette “sur­crois­sance”. Dans ce rap­port, nous avons publié une sorte de réfé­ren­tiel métho­do­lo­gique des­ti­né aux entre­prises au sens large afin de les aider à inté­grer les prin­cipes de la sobrié­té numé­rique dans tout ce qui com­pose leur sys­tème d’in­for­ma­tion. Car aujourd’­hui que le numé­rique est par­tout, les entre­prises ne peuvent pas se limi­ter à une approche tech­no­lo­gique de la ques­tion de la sobrié­té. Celle-ci devient une pré­oc­cu­pa­tion du Comex qui doit être inté­grée à la stra­té­gie de l’entreprise.

Concrè­te­ment, com­ment peut-on réduire son empreinte envi­ron­ne­men­tale liée au numérique ?

Tout d’a­bord, en ne chan­geant pas aus­si sou­vent de smart­phone ! En France, on change d’ap­pa­reil en moyenne tous les 20 mois. Ce qu’il faut savoir c’est que 99 % de l’empreinte car­bone d’un smart­phone est liée à sa pro­duc­tion et à son ache­mi­ne­ment jus­qu’à la France. Ailleurs dans le monde, cette part est de 90 % en moyenne. La dif­fé­rence tient à ce que l’élec­tri­ci­té est très décar­bo­née en France… Ensuite, il faut évi­ter de mul­ti­plier les gad­gets, les acces­soires et les équi­pe­ments sup­plé­men­taires. Le nombre d’ob­jets connec­tés, d’é­crans, d’ap­pa­reils, etc, par per­sonne aux Etats-Unis pas­se­rait de 13 aujourd’­hui à 35 objets en 2030. Et ce que l’on observe, c’est que la crois­sance est plus forte là où il y a déjà plé­thore d’é­qui­pe­ments, à savoir en Amé­rique du Nord, en Europe occi­den­tale et au Japon. Autre­ment dit, on va pro­duire 70 mil­liards d’ob­jets numé­riques entre main­te­nant et 2030, objets qui vont consom­mer de l’éner­gie pour fonc­tion­ner mais aus­si pour être fabri­qués. Enfin, il faut pri­vi­lé­gier les usages fixes sur les usages mobiles. Si vous regar­dez Net­flix, faites-le depuis chez vous via la fibre plu­tôt qu’en 5G dans le métro. Mieux, allez pas­ser une heure en forêt au lieu de regar­der Net­flix pen­dant des heures ! Les res­sources numé­riques doivent désor­mais être consi­dé­rées comme des res­sources rares, ce qu’elles ne sont plus depuis long­temps. Avant, quand la puis­sance de cal­cul était limi­tée, l’é­cri­ture d’un logi­ciel était soi­gnée pour limi­ter le besoin en cal­cul. Retrou­vons cette sobriété.

1https://​the​shift​pro​ject​.org/​a​r​t​i​c​l​e​/​p​o​u​r​-​u​n​e​-​s​o​b​r​i​e​t​e​-​n​u​m​e​r​i​q​u​e​-​r​a​p​p​o​r​t​-​s​hift/
2https://​the​shift​pro​ject​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​2​1​/​0​3​/​N​o​t​e​-​d​a​n​a​l​y​s​e​_​N​u​m​e​r​i​q​u​e​-​e​t​-​5​G​_​3​0​-​m​a​r​s​-​2​0​2​1.pdf
3https://​the​shift​pro​ject​.org/​a​r​t​i​c​l​e​/​c​l​i​m​a​t​-​i​n​s​o​u​t​e​n​a​b​l​e​-​u​s​a​g​e​-​v​ideo/
4https://​the​shift​pro​ject​.org/​a​r​t​i​c​l​e​/​d​e​p​l​o​y​e​r​-​l​a​-​s​o​b​r​i​e​t​e​-​n​u​m​e​r​i​q​u​e​-​r​a​p​p​o​r​t​-​s​hift/

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