3_maladie
π Société
Alimentation, maladies, biodiversité : notre rapport aux animaux doit-il évoluer ?

Zoonoses : les maladies passant de l’animal à l’homme ont triplé en un siècle

avec James Bowers, Rédacteur en chef de Polytechnique Insights
Le 15 décembre 2021 |
5min. de lecture
Thierry LeFrancois
Thierry Lefrançois
directeur de département au Cirad et membre du Conseil scientifique français sur le Covid-19
En bref
  • La crise sanitaire a accéléré le mouvement « One Health » qui a pour but de réunir la santé humaine, la santé animale et l’environnement.
  • Aujourd’hui, 75 % des maladies infectieuses affectant les humains sont d’origine animale. Appelées les « zoonoses », elles sont dues aux micro-organismes (virus, bactéries ou parasites) capables d’infecter aussi bien les humains que les animaux.
  • Les activités humaines telles que la déforestation, l’élevage intensif et l’urbanisation ont pour effet de rapprocher les animaux domestiques des animaux sauvages, ce qui peut favoriser l’apparition de zoonoses.
  • Le développement de nouvelles technologies, susceptibles de nous aider à détecter le lieu et la période où de nouvelles épidémies apparaissent, peut nous permettre d’identifier les agents pathogènes en circulation qui risquent de devenir pandémiques.

Alors que les effets du Covid-19 sont encore pré­sents par­tout dans le monde, le moment semble oppor­tun pour se pen­cher sur la pré­ven­tion des futures pan­dé­mies. Pas moins de 75 % des mala­dies infec­tieuses tou­chant l’être humain sont d’origine ani­male. À ce titre, l’approche de One Health s’est retrou­vée sous le feu des projecteurs.

C’est à l’occasion du Forum de Paris sur la paix, en novembre 2020, qu’a été lan­cé ce conseil d’experts de haut niveau,destiné à inté­grer au sein d’une même struc­ture les sys­tèmes de san­té humains, ani­maux et envi­ron­ne­men­taux. Signe de cette évo­lu­tion vers une approche glo­bale, Thier­ry Lefran­çois, direc­teur du dépar­te­ment des Sys­tèmes bio­lo­giques du Cirad, est éga­le­ment le pre­mier vété­ri­naire à rejoindre le Conseil scien­ti­fique Covid-19.

Le concept de One Health repose sur l’espoir que les cher­cheurs pour­ront iden­ti­fier le plus rapi­de­ment pos­sible les mala­dies émer­gentes sus­cep­tibles de se trans­mettre de l’animal à l’homme. Pour­quoi est-il essen­tiel de mettre l’accent sur les pro­blèmes environnementaux ?

75 % des mala­dies infec­tieuses affec­tant les humains sont d’origine ani­male, et sont dues à des micro-orga­nismes (virus, bac­té­ries ou para­sites) capables d’infecter aus­si bien les hommes que les ani­maux. Par­mi les mala­dies asso­ciées, aus­si connues sous le nom de « zoo­noses », citons Ebo­la, dont on soup­çonne les chauves-sou­ris d’être le vec­teur, la grippe aviaire chez les oiseaux domes­tiques et sau­vages, la rage chez le chien et, bien sûr, le SARS-CoV‑2 (Covid-19). Même si l’on sup­pose qu’il est d’abord venu de la chauve-sou­ris, on ignore quelles espèces ont per­mis sa trans­mis­sion à l’homme (pan­go­lin, vison, etc.). Les zoo­noses sur­viennent à la suite d’une série de pro­ces­sus lar­ge­ment liés à la proxi­mi­té entre les dif­fé­rentes espèces.

Notons que tout cela n’a rien de nou­veau : cela fait des années que la com­mu­nau­té scien­ti­fique alerte sur le dan­ger repré­sen­té par les zoo­noses. Entre 1940 et 2000, la trans­mis­sion des mala­dies de l’animal à l’homme a plus que tri­plé. Les rai­sons en sont simples : les virus se pro­pagent bien plus faci­le­ment par­mi les ani­maux éle­vés dans des milieux denses et par­fois insa­lubres (éle­vages inten­sifs, notam­ment), comme en témoigne la pro­pa­ga­tion du Covid-19 chez les visons. En outre, la des­truc­tion des habi­tats due à la défo­res­ta­tion ou au rem­pla­ce­ment de zones natu­relles par des zones agri­coles ou urbaines rap­proche le bétail, les ani­maux domes­tiques et les hommes de la faune sau­vage, favo­ri­sant alors la pro­pa­ga­tion des mala­dies entre espèces. Le risque de mala­dies infec­tieuses est ain­si lar­ge­ment influen­cé par les éco­sys­tèmes, les fac­teurs cli­ma­tiques, les pra­tiques agri­coles et autres causes socio-économiques.

Serons-nous bien­tôt capables de pré­voir les pandémies ?

Il est extrê­me­ment dif­fi­cile de pré­voir quelles zoo­noses vont se trans­mettre d’une espèce à l’autre, comme le montrent les expé­riences pas­sées. En revanche, le déve­lop­pe­ment de nou­velles tech­no­lo­gies sus­cep­tibles de nous aider à détec­ter le lieu et la période où de nou­velles épi­dé­mies appa­raissent, en repé­rant les zones où la pro­pa­ga­tion de la mala­die devient pro­blé­ma­tique. Cela va nous per­mettre d’identifier les agents patho­gènes en cir­cu­la­tion qui risquent de deve­nir pandémiques.

Le pro­jet euro­péen MOOD1, coor­don­né par le Cirad, consiste à étu­dier la façon dont nous pou­vons uti­li­ser l’intelligence arti­fi­cielle (IA) pour détec­ter les pan­dé­mies le plus vite pos­sible. Au lieu d’examiner les tra­di­tion­nelles mesures épi­dé­mio­lo­giques, qui néces­sitent des échan­tillons et des tests bio­lo­giques, l’IA ana­lyse les don­nées tex­tuelles dis­po­nibles sur Inter­net, comme les mes­sages sur les réseaux sociaux. Cette ana­lyse per­met de dépis­ter une épi­dé­mie très tôt. Nous pou­vons recher­cher des termes rela­ti­ve­ment fami­liers comme « grippe por­cine » ou « fièvre » et com­pa­rer leurs occur­rences pour repé­rer l’éventuelle appa­ri­tion de clus­ters.

Il est éga­le­ment pos­sible d’effectuer une « sur­veillance syn­dro­mique » grâce à la recherche ciblée par mots-clés sur Google, ou des ten­dances dans les ventes de pro­duits phar­ma­ceu­tiques — le but étant ici moins ici la pré­ven­tion que la détec­tion de pan­dé­mies émer­gentes aus­si rapi­de­ment que pos­sible en pro­fi­tant de la mon­tagne d’informations dis­po­nibles en ligne. Des expé­riences ont été menées avec cette tech­no­lo­gie pour étu­dier l’arrivée de la grippe aviaire, et elles ont don­né des résul­tats posi­tifs, qui montrent que l’on aurait pu agir plus vite si l’on avait dis­po­sé de cette méthode à l’époque.

L’anticipation est cru­ciale, mais qu’en est-il de la prévention ?

Elle est extrê­me­ment impor­tante, car, en s’intéressant aux sys­tèmes socio­cul­tu­rels, elle per­met d’éviter l’émergence et de pré­ve­nir la cir­cu­la­tion d’agents patho­gènes chez les ani­maux. Nous sui­vons de près un cer­tain nombre de mala­dies dans le monde, dont la grippe por­cine afri­caine, la rage ou le Nipah (une infec­tion pré­sente chez les chauves-sou­ris en Asie du Sud-Est). Des études ont révé­lé que ces efforts devraient être payants : inves­tir dans la pré­ven­tion revient cent fois moins cher qu’une pan­dé­mie2.

Il n’est pas utile, pour y par­ve­nir, de cibler des ani­maux par­ti­cu­liers, dans la mesure où la trans­mis­sion varie selon les espèces. Mieux vaut trou­ver un moyen de pré­ve­nir les fac­teurs qui favo­risent la trans­mis­sion, et qui semblent fluc­tuer selon leur loca­li­sa­tion. C’est ain­si que nous avons pu iden­ti­fier des zones à haut risque aux­quelles nous por­tons par­ti­cu­liè­re­ment atten­tion, comme le Mexique, le Zim­babwe ou le Viet­nam. Dans un monde idéal, le déve­lop­pe­ment urbain et agri­cole tien­drait compte de la bio­di­ver­si­té. Quand on agran­dit une ville, pour­rait-on créer des che­mins pour que la nature puisse la tra­ver­ser ? Y aura-t-il des ani­maux domes­tiques ou du bétail ? S’agira-t-il d’une zone d’agriculture inten­sive ? Répondre à ces ques­tions aide­rait à ana­ly­ser les risques et à prendre en consi­dé­ra­tion la san­té envi­ron­ne­men­tale, au même titre que le bien-être humain et animal.

Le concept de One Health est issu d’une col­la­bo­ra­tion inter­na­tio­nale. À quel genre de coopé­ra­tion assistons-nous ?

De façon géné­rale, ce sont des ins­ti­tu­tions dis­tinctes qui gèrent au sein des États la san­té, l’environnement et l’agriculture. Avec One Health, nous pro­po­sons une approche inté­grée au plus haut niveau. Le mois der­nier, l’appel à experts a été clô­tu­ré, et le conseil inter­na­tio­nal sélec­tion­né a réuni ce mois-ci une ving­taine de spé­cia­listes pour tra­vailler de concert et appor­ter une exper­tise mul­ti­dis­ci­pli­naire aux orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales concer­nées par les pro­blé­ma­tiques que trai­te­ra One Health (OMS, Orga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té ani­male, Orga­ni­sa­tion des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, Pro­gramme des Nations unies pour l’environnement).

Ce n’est tou­te­fois pas sur la coopé­ra­tion au plus haut niveau que doit se concen­trer notre atten­tion. L’initiative One Health doit bien sûr être prise au sérieux par les États, mais le tra­vail sur le ter­rain est tout aus­si impor­tant. Afin d’être sûrs d’étudier les bons indi­ca­teurs, nous devons être atten­tifs à ce qui se passe in situ. Ce n’est pas seule­ment le tra­vail des cher­cheurs, mais aus­si celui des agri­cul­teurs, des parcs natio­naux, des ser­vices publics, etc.

Il faut donc agir à l’échelle du ter­ri­toire, « pen­ser glo­bal, agir local. » Pri­vi­lé­gier le « par­tage des terres » plu­tôt que la pro­tec­tion de zones sous la forme de parcs natu­rels, dans la mesure où la nature ne fait pas la dif­fé­rence entre un parc natio­nal et une zone occu­pée par l’homme. Fusion­ner les deux serait donc une façon intel­li­gente de pré­ser­ver la bio­di­ver­si­té. Lors du Som­met de la pla­nète qui s’est tenu en France le 11 jan­vier 2021, le pré­sident Macron a lan­cé l’initiative PREZODE afin de « réduire les risques d’émergence et garan­tir la per­ti­nence des sys­tèmes de sur­veillance et de détec­tion pré­coce aux niveaux local, régio­nal et mon­dial34 ». C’est une ini­tia­tive inter­na­tio­nale très ambi­tieuse, sou­te­nue poli­ti­que­ment dans les plus hautes sphères de l’État et finan­cée par les minis­tères de la Recherche, de l’Europe et des Affaires étran­gères. Et, à l’avenir, par un grand nombre d’autres pays, fon­da­tions et orga­ni­sa­tions à tra­vers le monde ; avec plus d’un mil­lier de scien­ti­fiques ori­gi­naires d’une cin­quan­taine de pays, les choses avancent.

1https ://mood-h2020.eu/
2Smith KF, Gold­berg M, Rosen­thal S, Carl­son L, Chen J, Chen C, Rama­chan­dran S., 2014, Glo­bal Rise in Human Infec­tious Disease Out­breaks. J. R. Soc. Inter­face 11 : 20140950. http ://dx.doi.org/10.1098/rsif.2014.0950
3https ://prezode.org/The-initiative
4https ://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736 (21) 00265–8/fulltext

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don