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Pourquoi les inégalités sociales s’accroissent-elles au XXIe siècle ?

Le grand retour des inégalités économiques et sociales

Richard Robert, journaliste et auteur
Le 9 février 2022 |
5 mins de lecture
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Le grand retour des inégalités économiques et sociales
En bref
  • Au XXe siècle, la résorption des inégalités économiques a rabattu la question sur celle des discriminations qui empêchaient l’accès à la classe moyenne.
  • Depuis une dizaine d’années, la question des inégalités économiques a fait son grand retour, avec le succès mondial des travaux de Thomas Piketty qui place le projecteur sur le patrimoine.
  • Mais différents experts ont critiqué cette focalisation sur les inégalités de capital, notant par exemple l’existence de rentes sans capital ou les effets toujours puissants de la redistribution dans les sociétés européennes.
  • Plus inquiétantes sont les inégalités de destin qui voient se reconstituer des classes sociales polarisées et étanches, tant du côté des favorisés que des défavorisés.

La « ques­tion sociale », celle des iné­gal­ités économiques et sociales ain­si que celle de la pau­vreté, est apparue avec la Révo­lu­tion indus­trielle. Elle est restée au cen­tre des débats pen­dant plus d’un siè­cle, inspi­rant des pen­sées rad­i­cales, mais amenant aus­si des solu­tions qui ont fait évoluer le cap­i­tal­isme. Deux séquences économiques très dif­férentes l’ont vue pass­er au sec­ond plan.

Les raisons d’une éclipse

La pre­mière est la trans­for­ma­tion keynési­enne de l’économie, dans le sil­lage de la crise de 1929. Redis­tri­b­u­tion et crois­sance inclu­sive amè­nent alors, dans les économies dévelop­pées, un vaste mou­ve­ment de résorp­tion des iné­gal­ités économiques et sociales, autour de la con­sti­tu­tion des class­es moyennes.

La deux­ième séquence est con­séc­u­tive aux crises économiques des années 1970, qu’on lit alors comme un épuise­ment du mod­èle keynésien. La ques­tion majeure devient alors la crois­sance, et pour lui don­ner de la vigueur, on assume de laiss­er se creuser des iné­gal­ités. De plus, avec la mon­di­al­i­sa­tion l’Occident accède à une gamme inédite de pro­duits bon marché.

La ques­tion des iné­gal­ités économiques est alors fil­trée par celle des dis­crim­i­na­tions : dans le monde keynésien comme dans le monde « rea­ganien » qui lui a suc­cédé dans les années 1980, ce n’est pas entre les rich­es et les pau­vres que se situe la césure la plus nette, mais entre l’immense majorité des class­es moyennes et les minorités qui peinent à s’y inté­gr­er. La dis­crim­i­na­tion pos­i­tive est l’une des répons­es don­nées à ces iné­gal­ités « socié­tales » qui se con­cen­trent dans la couleur de peau ou les orig­ines ethniques.

C’est après la crise de 2008 que la ques­tion des iné­gal­ités économiques revient au pre­mier plan, et avec elle celle de la crise des class­es moyennes.

Le capital de Piketty et l’éléphant de Milanovic

En avril 2014, un livre d’économie de 900 pages arrivait en tête des ventes sur Ama­zon. Cap­i­tal in the Twen­ty-First Cen­tu­ry, de Thomas Piket­ty, cap­tait l’esprit du temps, don­nant une base théorique à la cri­tique des « 1 % », faite par le mou­ve­ment Occu­py Wall Street.

Sous le déluge de don­nées, son argu­ment était sim­ple : « dès lors que le taux de ren­de­ment du cap­i­tal dépasse durable­ment le taux de crois­sance de la pro­duc­tion et du revenu — ce qui était le cas jusqu’au XIXe siè­cle, et risque fort de rede­venir la norme au XXIe siè­cle —, alors le cap­i­tal­isme pro­duit mécanique­ment des iné­gal­ités insouten­ables, arbi­traires, remet­tant rad­i­cale­ment en cause les valeurs méri­to­cra­tiques sur lesquelles se fondent nos sociétés démoc­ra­tiques ».

Deux ans plus tôt, un autre écon­o­miste avait fait sen­sa­tion, en résumant en un seul graphique le des­tin économique de la société mon­di­ale. Branko Milanovic présen­tait sur l’échelle hor­i­zon­tale (absciss­es) la dis­tri­b­u­tion des Ter­riens en fonc­tion de leurs revenus (les plus pau­vres à gauche, les plus rich­es à droite), et sur l’échelle ver­ti­cale (ordon­nées), la pro­gres­sion du revenu entre 1988 et 2008. Il en résul­tait une courbe en forme d’éléphant, sug­gérant que la mon­di­al­i­sa­tion a prof­ité aux pays asi­a­tiques les plus pau­vres et aux Occi­den­taux les plus rich­es au détri­ment des class­es pop­u­laires et moyennes des pays riches.

Ces travaux ont eu des échos dans le débat pub­lic, mais ils ont égale­ment sus­cité de nom­breux travaux académiques. En poli­tique, on s’en est servi pour expli­quer l’essor des pop­ulismes et le suc­cès, par exem­ple, de Don­ald Trump. En économie, les travaux de Piket­ty ont remis au pre­mier plan des ques­tions comme la fis­cal­ité du pat­ri­moine et la redistribution.

Dans les années récentes, les phénomènes décrits par Piket­ty ont même pris de l’ampleur. Un des effets de la créa­tion mas­sive de mon­naie par les ban­ques cen­trales, après la crise de 2008, a été une infla­tion spec­tac­u­laire dans cer­tains marchés, notam­ment les act­ifs financiers et l’immobilier : d’où une forte crois­sance des plus gros pat­ri­moines privés. La pandémie elle-même a accéléré ce mou­ve­ment : le World Wealth Report 2021 de Capgem­i­ni, s’est ain­si penché sur les « High Net Worth Indi­vid­u­als » (HNWI), la ving­taine de mil­lions de per­son­nes dans le monde qui pos­sè­dent un pat­ri­moine de plus d’un mil­lion de dol­lars, hors rési­dence prin­ci­pale. Alors qu’en 2008, le nom­bre des HNWI avait dimin­ué de 13 % et leur for­tune de presque 20 %. Or, après un an de crise san­i­taire, non seule­ment il y a davan­tage de mil­lion­naires (+6,3 %) dans le monde, mais leur enrichisse­ment s’est encore accéléré, pro­gres­sant de 7,6 % — presque deux points de plus que sur la péri­ode 2013–2019.

Le thème des iné­gal­ités a été égale­ment asso­cié à la crise cli­ma­tique. D’après le rap­port 2022 du Lab­o­ra­toire sur les iné­gal­ités mon­di­ales (Paris School of Eco­nom­ics) pub­lié en décem­bre 20211, les 10 % les plus rich­es de la planète ont pesé à eux seuls pour près de la moitié de toutes les émis­sions de dioxyde de car­bone enreg­istrées en 2019 (47,6 %).

Mais des cri­tiques sont égale­ment apparues. Ain­si Daniel Walden­ström met en évi­dence les dif­férences entre la tra­jec­toire améri­caine et celle des pays d’Europe, pointant par ailleurs qu’avec les sys­tèmes de retraite mod­erne nous sommes tous des ren­tiers en puis­sance, même si nous n’avons pas de cap­i­tal à notre nom.

Immobilité et mobilité sociale

Les écon­o­mistes de l’OCDE, de leur côté, appel­lent l’attention sur la néces­saire dis­tinc­tion entre les iné­gal­ités de revenus avant et après redis­tri­b­u­tion, soulig­nant que la plu­part des pays dévelop­pés ont mis en place une fis­cal­ité pro­gres­sive qui pro­duit de puis­sants effets égal­isa­teurs. Mais, ajoutent-ils dans le rap­port Equi­ty in Edu­ca­tion : Break­ing down bar­ri­ers to social mobil­i­ty de 20182, dans cer­tains pays très redis­trib­u­teurs comme la France, le vrai prob­lème des iné­gal­ités réside dans la repro­duc­tion sociale et les iné­gal­ités à la nais­sance, qui peu­vent appa­raître comme par­ti­c­ulière­ment injustes.

Le prob­lème, c’est que si les poli­tiques publiques peu­vent remédi­er en par­tie à ces iné­gal­ités, en investis­sant sur l’éducation par exem­ple, une par­tie de ces efforts est anni­hilée par les investisse­ments à la fois financiers et per­son­nels bien supérieurs des class­es supérieures et notam­ment de cette élite sur­diplômée qu’on appelle désor­mais « the aspi­ra­tional class ». La soci­o­logue Eliz­a­beth Cur­rid-Halkett mon­tre ain­si dans The Sum of Small Things : A The­o­ry of the Aspi­ra­tional Class (Prince­ton Uni­ver­si­ty Press, 2017) que si, entre 1996 et 2014 la part des dépens­es dans l’éducation a aug­men­té de 60 % pour l’ensemble des Améri­cains, elle a crû de 300 % chez les plus rich­es. Mais surtout, ajoute-t-elle, les par­ents très diplômés con­sacrent désor­mais un temps con­sid­érable à l’éducation. « Les par­ents de milieux priv­ilégiés con­sacrent de plus en plus de temps à leur progéni­ture, notam­ment en favorisant l’expression de l’enfant pour qu’il développe son autonomie, aigu­ise sa capac­ité d’argumentation, enrichisse son vocab­u­laire et teste ses apti­tudes sociales. » Ain­si se dévelop­pent des élites en vase clos.

Symétrique­ment, de nom­breux travaux soci­ologiques pointent la ten­dance des iné­gal­ités à se cumuler et à s’aggraver. La crise du Covid aurait encore ren­for­cé ces effets, comme le notent Yann Coatan­lem et Anto­nio de Lecea dans leur con­tri­bu­tion à ce dossier.

Ain­si se pré­cise la vision con­tem­po­raine des iné­gal­ités économiques et sociales. Nos sociétés acceptent des iné­gal­ités économiques qu’elles s’emploient aus­si à cor­riger, avec un cer­tain suc­cès. Mais alors qu’elles sont fondées sur la promesse explicite d’une égal­ité des pos­si­bles, elles sont men­acées par une immo­bil­i­sa­tion des des­tins soci­aux. C’est le para­doxe de notre époque : les iné­gal­ités qui nous inquiè­tent sont conçues et vécues sous le signe des dynamiques per­son­nelles et de la mobil­ité des indi­vidus. Mais ces dynamiques finis­sent par s’agréger pour con­stituer une société à deux vitesses, polar­isée et immobile.

1https://​wir2022​.wid​.world/
2http://​www​.oecd​.org/​e​d​u​/​e​q​u​i​t​y​-​i​n​-​e​d​u​c​a​t​i​o​n​-​9​7​8​9​2​6​4​0​7​3​2​3​4​-​e​n.htm